Combat pour l’unité, combat contre la V° République, et élections

 

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Par aplutsoc2 le 8 Mai 2026
L’élection présidentielle dans la V° République.
L’élection présidentielle sert à recharger les batteries de la V° République, qui en a particulièrement besoin ce coup-ci : Macron aurait pu ne pas parvenir à 2027, mais il est à présent probable, sans faire de pari absolu là-dessus, qu’il y parviendra.
Insistons : l’élection présidentielle en France n’est pas un « moment démocratique », encore moins le moment suprême de la démocratie. Tout au contraire, elle a pour fonction de garantir la reproduction du régime autoritariste de la V° République, et éventuellement, ce qu’espèrent pour 2027 patronat, appareil d’Etat et forces politiques soutenant ce régime, de le reconstituer, de le rétablir quand il est affaibli.
Le général De Gaulle avait, par un coup d’Etat institutionnel, imposé cette élection au suffrage universel en 1962, en lui donnant comme fonction de procurer à ses successeurs sa propre aura charismatique, ou plus exactement bonapartiste. A cette date en effet, la seule élection présidentielle officiellement tenue en France, réalisée sur les cadavres des prolétaires de juin 1848, avait porté au pouvoir un individu, dit Napoléon-le-petit, qui utilisa trois ans plus tard ses fonctions pour mener un coup d’Etat militaire faisant de lui un empereur héréditaire – sa chute verra l’irruption de la Commune. C’est en fin de compte pour cela que le renouvellement de cette procédure ne figurait pas encore dans le texte constitutionnel de 1958.
Mais De Gaulle tenait son pouvoir de la commotion créée par le coup d’Etat militaire du 13 juin 1958 à Alger, et du référendum-plébiscite de septembre 1958 instaurant la V° République, avec 86% de votes Oui, profonde défaite démocratique qui, dans l’esprit des gens, tenait lieu de suffrage, car tout le monde savait très bien que les grands électeurs désigneraient De Gaulle. En 1962, il s’agissait pour lui d’assurer la reproduction, tous les 7 ans, des mêmes conditions politiques. Ce qui, jusqu’à présent, s’est fait, mais jamais facilement.
En 1965 De Gaulle fut tenté de partir car il n’avait pas la majorité absolue dès le premier tour, qu’aucun de ses successeurs n’espérera. En 1969 il partit effectivement, effet un peu différé de la grève générale de mai-juin 1968, mais la mécanique fonctionna, avec Pompidou puis Giscard dont la puissance toutefois n’était déjà plus la même, alors que l’impérialisme français de moins en moins fort ne parvenait finalement pas à remodeler complétement les rapports sociaux dans un sens autoritaire, en intégrant totalement les syndicats à l’Etat jusqu’à leur base.
En 1978 le vent du boulet souffla sur le régime, car sans la campagne de division déclenchée par la direction du PCF, on aurait eu une majorité parlementaire opposée au président. Mitterrand parvint donc au pouvoir trois ans plus tard, par la voie présidentielle : se lovant dans cette fonction qu’il avait tant dénoncée, on peut dire qu’il assura brillamment la perpétuation de la V° République, tout en consentant à un faux effacement présidentiel lors des « cohabitations ».
En 2000, son successeur Chirac et son premier ministre de cohabitation Jospin tombèrent d’accord sur un aménagement nécessaire pour éviter les crises de régime : le passage au quinquennat assorti de la tenue des législatives juste après les présidentielles, et surtout pas juste avant, devait assurer des périodes régulières de cinq ans avec un président et une Assemblée nationale assortis l’un à l’autre (et implicitement, si ça se passe bien, le président tente deux mandats consécutifs, soit dix ans en tout).
Sarkozy, avec son « collaborateur » Fillon qui resta lui aussi à Matignon les cinq mêmes années, voulait utiliser à fond ce dispositif pour redynamiser la V° République, c’est-à-dire frapper les mouvements sociaux, mettre au pas la jeunesse, et, à l’extérieur, redorer le blason de l’impérialisme français.
Son échec produit encore des effets en cascades avec ses graves condamnations judiciaires, qui, en tant que telles, affaiblissent un peu plus le régime. Hollande élu contre cette évolution a dû s’auto-définir par l’oxymore du « président normal », ce qu’il ne fut pas : l’évolution autoritaire revint en force sur la fin de son quinquennat (état d’urgence et « loi travail »), mais ceci conduisit, à l’encontre de ce qu’avaient tentés tous ses prédécesseurs, à son renoncement à un second mandat en 2017 (il semble vouloir se rattraper).
Les présidentielles de 2017 se sont tenues dans des conditions nouvelles au niveau des partis politiques, avec l’affaissement du PS d’une part, de la droite dite républicaine d’autre part, la percée de LFI conçue et voulue comme une ligue plébiscitaire, et celle du RN dont la présence au second tour permit l’élection de Macron, qui pouvait penser avoir le champ libre pour une « présidence jupitérienne » réalisant cette relance, ce rajeunissement, et ce plein autoritarisme, d’une V° République remise sur ses rails.
En gros, cela a paru marcher pendant environ un an, puis l’affaire Benalla et l’explosion sociale des Gilets jaunes ont vitrifié l’autorité du président. Il fut néanmoins réélu en 2022, en raison du même dispositif politique qu’en 2017 – LFI d’un côté et RN de l’autre, celui-ci de plus en plus assis électoralement – et dans le moment précis de l’effet de stress produit par la guerre généralisée de Poutine en Ukraine. Si des forces politiques suffisantes l’avaient voulu, le boycott de la présidentielle et l’ouverture d’un processus constituant par la mobilisation sociale auraient été possibles.
Macron réélu, son autorité présidentielle n’était pas restaurée pour autant, situation inédite indiquant le niveau d’usure du régime, ce qui se traduisait aussi par une majorité présidentielle à l’Assemblée nationale de plus en plus fragile. Macron voulut se rétablir par un coup social autoritaire à la Thatcher, sa « réforme des retraites », qui le laissa KO debout, car la puissance sociale du monde du travail s’est à nouveau affirmée pendant des mois, sans pouvoir déboucher politiquement par un affrontement central que ne voulaient pas les directions syndicales. Mais une V° République ne tenant que par la crainte des directions syndicales de la renverser n’est pas une V° République bien portante !
Ces conditions ont conduit Macron à la dissolution, qui était une tentative de former un gouvernement avec le RN. Nouvel échec et « assemblée ingouvernable » depuis. La crise du régime est plus profonde que jamais, sa pulsion autoritaire, avec le refus de tenir compte des résultats électoraux pour former les gouvernements successifs, également. Cet état de chose n’aurait pas dû durer mais il a duré en raison, toujours, de la crainte des directions syndicales de renverser le régime, et d’autre part, de la division du Nouveau Front Populaire.
La présidentielle de 2027 le sauvera-t-elle ? C’est le rôle qu’entend jouer le RN, dont la puissance électorale est sans précédent, et l’union des droites visant à l’encadrer et à stabiliser un régime autoritaire.
Toute déclaration de candidature à ce stade aide de fait la présidentielle à jouer son rôle anti-démocratique. Cette remarque n’interdit pas toute discussion sur les candidatures, ni toute méthode pour les sélectionner, mais elle devait être faite …
Jean-Luc Mélenchon 2027 …
Les militants qui croient encore en « l’Avenir en commun » psalmodieront ici la Promesse : « Voici venir la VI° République par la grâce de Jean-Luc Mélenchon président de la V° » !
Mais soyons sérieux.
Certes, la candidature de Mélenchon, déjà connue en vérité, a été officialisée, le 3 mai dernier, à une date assez bien choisie compte tenue de la crise du PS et des atermoiements et divisions des autres forces de gauche, mais, outre son caractère répétitif porteur tout autant d’épuisement que d’ancrage, elle souffre de deux contradictions structurelles, et liées l’une à l’autre.
Il est en effet frappant que Mélenchon se présente comme le seul à même de battre l’extrême droite mais à condition que tous les « traitres » (tous les autres candidat.e.s éventuels à gauche) soit liquidés pour qu’il soit au second tour, tout en prétendant (contre l’évidence) que le danger de l’extrême droite au second tour n’est pas si grand que ça.
Cette manière curieuse de se poser en seule solution possible devant le danger (qu’avaient utilisé Macron en 2022 et en 2017, et déjà Chirac en 2002), tout en minimisant le dit danger, a pour cause l’ignorance volontaire de la réalité de l’axe Trump/Poutine, c’est-à-dire de la vague néofasciste globale dans les classes dominantes (on parle bien de fascisme en général, mais pas de la place centrale de Poutine, de Xi Jinping ou des régimes iranien et venezuelien), et de la prise en tenaille de l’Europe par Trump et Poutine.
Le soutien à un « cessez-le-feu » en Ukraine garantissant à Poutine l’occupation génocidaire des régions qu’il a saisies en est l’expression la plus nette. La défense de la Palestine joue là un rôle de compensation. Mais sur le fond, Mélenchon partage des fondamentaux structurants de l’orientation du RN et de l’ « union des droites » en matière de politique étrangère.
Il y a là une première contradiction fondamentale, qu’il serait tout à fait erroné de croire seulement « internationale » : en effet, prétendre éviter, et même être le seul à même d’éviter, l’arrivée du RN au pouvoir tout en taisant, et même en combattant l’idée, que derrière le RN il y a Trump/Poutine, c’est combattre l’extrême droite avec une main attachée dans le dos.
L’unité qui doit s’imposer contre l’extrême droite, ce que Mélenchon utilise comme un ordre intimant au « peuple de gauche », au monde du travail, à la jeunesse, de s’aligner en rang derrière lui, cette unité qui doit être imposée, ne peut l’être que contre l’extrême droite et tout ce qu’elle est, c’est-à-dire contre l’asservissement de l’Europe à Trump et à Poutine.
Là est la première contradiction fondamentale de Mélenchon, dont l’appareil politique en ses sommets (Chikirou, le POI) est poutinien.
Elle fait corps avec son autre contradiction, à savoir qu’il nous raconte qu’il va, du sommet de l’Etat et en utilisant les pouvoirs de la V°, faire advenir une VI° République. Mais on ne renverse pas la V° République en commençant par recharger sa batterie présidentielle.
De plus, le vieux (aujourd’hui, il est vieux !) programme de LFI « l’Avenir en commun », plus à droite sur ce point que le programme plus récent du NFP dont LFI prétend qu’il en a découlé, prévoit une constituante octroyée par le président, sans candidats des partis, avec tirage au sort, etc., bref une invraisemblable usine à gaz n’ayant de constituante que le nom.
Le dernier pays à avoir eu un président qui disait piloter du haut de son trône l’avènement d’une démocratie par une constituante, qui fut d’ailleurs une référence de Mélenchon, est le Venezuela. On a vu.
Soyons réalistes : si Mélenchon était élu, il serait inévitablement conduit, et pas à l’insu de son plein gré mais très consciemment et ouvertement, d’autant que dans cette hypothèse il en aurait quelques atouts, à tenter le rétablissement d’un pouvoir présidentiel tout puissant comme l’aurait voulu De Gaulle, et comme l’ont tenté à leurs façons Sarkozy et Macron, réalisant un contrôle de la société civile et des syndicats au nom des intérêts supérieurs de la Nation, de l’Avenir En Commun, de la Nouvelle France, de l’Ancienne France, et de tout ce que vous voulez, y compris de la « VI° République » comme nouveau nom de la V°, mais ni de la démocratie, ni du monde du travail.
La façon de Mélenchon serait peut-être – peut-être …- plus « à gauche », plus « chaviste », la question de l’indépendance syndicale et de la démocratie, contre la V° République et son président, ne s’en poserait pas moins !
Mais en fait, l’articulation de ces deux contradictions majeures, liées à l’impérialisme et au bonapartisme, fait, premièrement, que la présence de Mélenchon au second tour est loin d’être assurée, et, deuxièmement, que dans ce cas, toutes choses égales par ailleurs, il assurerait l’élection de Bardella ou de Le Pen avec une efficacité comparable à celle de Le Pen père assurant l’élection de Chirac en 2002 !!!
Le choix du bonapartisme s’est d’ailleurs invité dans la manière et la faconde de Mélenchon annonçant sa candidature : son âge, son expérience, sa Personne, sont présentés comme les boucliers devant les guerres et la crise climatique, les boucliers de la Nation. Il se présente, explicitement, comme le Vieux Sauveur de la Nation.
La double contradiction se développe alors en contradiction de LFI, mouvement divers non structuré démocratiquement mais fourmillant de groupes de base dont le caractère jeune et vivant ne fait aucun doute, et ayant récemment vu des élus locaux l’être sur une base autonome et non pas présidentielle, comme Bally Bagayoko à Saint-Denis.
Le Vieux Sauveur de la Nation se présente, dans plusieurs tweets et éléments de langage, comme le nouveau Mitterrand, ce qui ne cadre pas bien avec le rejet compulsif de tout ce qui s’apparente au « PS » diabolisé (indépendamment de ses forfaits bien réels !), mais qui repose en effet sur un même socle, qui rend bien lourde de sens cette référence : hé oui, c’est Mitterrand qui a renouvelé le bail de la V° République, après s’être lui aussi élevé contre le présidentialisme. Sans lui, elle n’existerait plus !
Donc, nous annoncer de nouveau 1981, c’est nous annoncer un grand espoir suivi du renouvellement de tout l’ordre existant ! Au demeurant, rappelons avec un tantinet de perfidie, mais Jean-Luc Mélenchon l’a bien cherché, que Mitterrand n’avait pas 74 ans en 1981, mais 66 …
Il n’est pas question ici de minimiser la force de la candidature Mélenchon, ni de l’attaquer sur d’autres points qui ne sont que les diverses manifestations des contradictions principales (le sale caractère, les petites phrases, etc., etc.), mais de souligner ses contradictions structurantes, imparables, qui vont opérer. Concrètement, elles se traduisent ainsi : la tentative d’actionner un rouleau compresseur en sa faveur ne mise pas sur le dynamisme et l’auto-organisation, mais sur le fatalisme et l’obéissance à ce qui est présenté comme nécessaire et donc inévitable. Mais la vie sociale est bien plus riche, et cela ici et maintenant.
Conclusion : oui il faut imposer l’unité, contre l’extrême droite et contre une alternance du type Edouard Philippe, mais l’unité ne consiste pas au ralliement à un homme providentiel imposé d’en haut. L’unité doit être imposée d’en bas, pour nos revendications, contre l’extrême droite de Trump/Poutine, et ainsi, elle ne visera pas à restaurer la V° République. Une candidature aux présidentielles de la V° République unitaire et ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ?
Ce sera je pense le sujet d’un prochain article …
Vincent Présumey, le 08/05/26.