C’est l’heure des premières récoltes dans le potager de notre journaliste. Alors qu’elle butte son jardin avec sa houe, elle s’interroge sur notre rapport aux outils, à la sueur et à l’artisanat que ne connaissent plus les managers.
Notre journaliste Marie Astier a un grand potager, chez elle, dans les Cévennes. Dans cette chronique mensuelle, elle livre astuces et réflexions, parce que jardiner… c’est politique.
Début mai arrive déjà et c’est l’effervescence au potager. On ne récolte certes que des salades et quelques radis. On regarde avec espoir les pois gourmands en guettant les premières fleurs. Et on sème, on plante. Combien de centaines de mètres, de kilomètres peut-être, de raies tracées à la houe dans la terre fraîche ? Elle sert à tant de choses : à faire un sillon pour semer les haricots, creuser les fossés d’arrosage des tomates, modeler une butte pour les courges…
L’outil paraît simple : un manche, et à son extrémité, fixé de façon perpendiculaire, une petite plaque de fer rectangulaire permettant de biner, ameublir le sol, soulever et repousser la terre. Et pourtant, les premières fois que j’ai utilisé cet outil, malgré le fil tendu entre deux piquets pour m’indiquer la ligne à suivre, que de difficultés à tracer ma rangée ! Il faut aller droit, mettre la terre sur le côté, et s’arranger pour que la profondeur soit régulière, tout cela en reculant. Vu de loin cela paraît un seul mouvement, mais il y en a en fait au moins quatre à coordonner. Puis, comme pour des pas de danse, à force de répéter les gestes, ils s’ancrent dans notre corps. Et encore, reconnaissons-le, mes raies sont souvent de guingois.
Un geste long à acquérir
Il y a une forme de brio à pouvoir manier cet outil et tant d’autres au jardin. Un vrai savoir-faire. Et allez savoir comment cela m’est venu, mais pendant que je désherbais les patates (qui ont ensuite été buttées à la houe par mon compagnon), j’ai pensé à tous les ouvriers, toutes ces personnes ayant des métiers manuels et gouvernées par des managers n’ayant pas manipulé d’outils depuis si longtemps. Une bonne colère, même, contre ceux qui décident qu’il faut dix minutes pour nettoyer un bureau mais qui n’ont jamais passé la serpillière.
J’ai aussi pensé au fait que ce type de managers existe aussi dans le journalisme. C’est parce que je les fuyais que je me suis retrouvée à Reporterre. Ils vous disent avant même que vous ne soyez parti en reportage ce que doivent dire les personnes interrogées et s’indignent quand le réel ne correspond pas à leurs attentes.
« Ils vous disent avant même que vous ne soyez parti en reportage ce que doivent dire les personnes interrogées »
Alors que notre métier, c’est tout l’inverse : c’est partir de ce qui se passe, puis tenter de donner un sens à ce que nous observons. Jardiner m’y aide. Car j’ai toujours en tête mon exemple de la houe. Un geste qui paraît si simple et pourtant si long à acquérir. Qui dépend aussi beaucoup des circonstances. Si la terre est un peu trop sèche, ou trop mouillée, on va deux fois moins vite, on sue.
Cela retient le jugement. Invite à aller voir ceux qui font, ceux qui savent manier la houe et pas seulement ceux qui en parlent. À se plonger dans les détails de leur problème pour comprendre ce qui coince. Pourquoi la houe ne trace-t-elle plus droit ? Pourquoi la manier est devenu si pénible ?

L’outil est une expérience intime
J’ai l’impression que cette expérience de l’outil, la façon dont il entre dans notre corps, y imprime sa mécanique et toutes ces informations presque inconscientes — la mémoire des gestes, son poids, sa forme, la consistance de la terre, etc. — qui permettent de le manier avec dextérité, aide à se mettre à la place de l’autre. Même si ce n’est pas évident, et qu’on se trompe souvent.
Cela me rappelle qu’être journaliste, c’est aussi un artisanat, l’acquisition de techniques qu’il faut pratiquer, éprouver longtemps pour les affiner. Une interview n’est pas qu’une suite de questions. Partir sur le terrain et en revenir avec toutes les informations nécessaires, ce n’est pas juste aller voir des gens pour discuter avec eux. Nous aussi, nous apprenons laborieusement à tracer nos raies, à manier des outils qui paraissent évidents au premier abord, et pourtant. C’est la même précision, la même justesse que je recherche, quand je veux que ma rangée d’arrosage permette à l’eau de s’écouler sans heurts, et quand il faut choisir le bon mot pour décrire une situation.
« Être journaliste, c’est aussi un artisanat »
C’est précieux, cet amour des choses bien faites, des gestes précis. Ce respect des savoir-faire et de l’expérience des corps. C’est ce qui fait un beau jardin, un bon journal. Et ma colère née au milieu de mes patates, elle vient bien de là, du fait que les preneurs de décisions, eux, ont trop souvent l’air de ne jamais avoir tenu une houe. Ils simplifient, assèchent notre monde et croient mieux savoir que celui qui manie l’outil. Parce qu’ils ont calculé la rentabilité de la houe et la vitesse à laquelle nous devrions tracer nos sillons.
Alors, face à ce système bien ficelé qui oppresse tant d’entre nous, et en attendant la révolution, je propose d’offrir des houes aux managers. Ou des balais, des marteaux… selon les situations. Invitons-les dans nos jardins à suer à nos côtés. Montrons-leur en quoi l’utilisation d’un outil est une expérience intime loin de pouvoir être réduite à une variable. Encourageons-les ensuite à régulièrement manipuler une houe pour qu’ils n’oublient pas. À constater à quel point maintenir la cadence calculée dans leurs tableurs donne mal au dos à la fin de la journée.
Ainsi, qui sait, grâce à cet anodin outil de jardinage, ils apprendraient à penser avec l’autre, plutôt qu’à sa place. Qui sait, ils constateraient qu’être manager n’a pas de sens, et garderaient la houe en main. Qui sait, on a le droit de rêver, une incroyable révolution jardinière aurait lieu et nous ne nous en serions pas aperçu.
Potagers révoltés, un événement de Reporterre à Bobigny (Seine-Saint-Denis) le 14 juin 2026. Prix libre.

Retrouvez les autres chroniques de Marie Astier :
- « Personne n’écrit de mode d’emploi de son jardin. On devrait »
- « Faire ses graines, c’est un acte de résistance »
- « Au jardin, ma minibassine ne me sauvera ni des crues ni des sécheresses »
- « L’hiver nous apprend à traverser nos deuils »
- « Le jardinage, c’est la lutte des classes ! »
- « Rendre la terre à ceux qui la soignent »
- « Le changement climatique vu par mes courgettes »
- « Jardiner, est-ce créer ou détruire ? »
- « Au potager, contrôler ou laisser faire ? L’exemple du liseron »
- « Le jardin, là où les sens s’affinent »
- « S’occuper d’un potager, un joyeux fil à la patte »
- « Avec nos oliviers, nous réanimons la montagne »
- « Avec les plantes de nos jardins, nous partageons des moments de vie »
- « Jardiner m’a appris un autre rapport au temps »
- « De nos jardins, nous pouvons aussi combattre l’extrême droite »
- « Dans mon jardin du Gard, le paillage est tout un art »