Cher Maxime Saada,
Quelle semaine !
Dimanche 17 mai, vous déclariez, lors du « brunch des producteurs » organisé en marge du Festival de Cannes par le groupe Canal+ dont vous êtes directeur général, que « [vous] ne souhait[iez] plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition », en référence à une tribune, publiée le 11 mai dans Libération, dénonçant l’emprise grandissante de Vincent Bolloré sur le cinéma français et signée par 600 professionnels du secteur : la cancel culture existe finalement bel et bien, vous venez de le prouver. Les signataires, parmi lesquels on trouve entre autres, on y reviendra, Juliette Binoche, Swann Arlaud, Adèle Haenel et Raymond Depardon, s’inquiètent notamment de la prise de contrôle par Canal+ du réseau de salles de cinéma UGC, et alertent sur le fait que Bolloré s’apprête à « [être] en position de contrôler la totalité de la chaîne de fabrication des films, de leur financement à leur diffusion sur petit et grand écran », une situation pour le moins préoccupante lorsque l’on connait le passif de votre patron dans — bien — d’autres domaines.
Lors de l’annonce du boycott à venir, puisque c’est de cela dont il s’agit, des signataires de la tribune, dont le nombre vient de dépasser les 3500, vous avez en réalité réussi l’exploit de mentir sur le contenu de cette dernière tout en donnant raison à ses auteurs et autrices. Vous prétendez en effet que le texte assimilerait les équipes de Canal+ à des « cryptofascistes », ce qui ne serait pas très sympa mais ce qui est une affabulation (1) puisque ni les dirigeants ni les salariés du groupe ne sont en cause dans une tribune qui s’en prend en revanche à l’actionnaire Bolloré, à sa « stratégie d’expansion » et à son « projet civilisationnel » revendiqué, y opposant « [l’]indépendance et la possibilité de créer, de diffuser et de programmer librement ». À l’inverse, votre volonté de constituer une liste noire de milliers de professionnels du cinéma ayant osé critiquer le propriétaire de Canal+ apparaît comme une spectaculaire confirmation des craintes des signataires, qui écrivent notamment que « la concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d’agir le moment venu », de toute évidence ledit moment est venu.
Vos déclarations pourraient ainsi être considérées comme une variante de ce que l’on appelle, en linguistique, une proposition auto-contradictoire, autrement dit une assertion qui, par son simple énoncé, se détruit d’elle-même, puisque vous expliquez qu’il est injuste d’accuser Canal+ de financer des films sur la base de critères idéologiques — ce qui ne figure pas davantage dans la tribune (2) — tout en annonçant que vous financerez désormais des films sur la base de critères idéologiques, bravo champion. Tel celui qui déclare qu’il n’est pas violent et qu’il assassinera sauvagement tous ceux qui osent prétendre le contraire, vous faites ainsi la démonstration par l’absurde que les inquiétudes exprimées dans la tribune sont pleinement fondées, ce qui explique sans doute pourquoi, loin d’avoir fait taire les critiques même si beaucoup dans le milieu du cinéma, ainsi que l’a fort bien décrit notre collègue de Blast Maxime Cochelin, ont fait le choix de la couardise voire de la soumission, vos déclarations ont convaincu des milliers de professionnels de joindre leurs noms à ceux des 600 premiers pétitionnaires.
Précisons ici, cher Maxime Saada, que vos menaces ne visent pas uniquement les quelques comédiens/comédiennes et réalisateurs/réalisatrices caricaturés depuis une semaine dans les médias d’extrême droite, et notamment ceux du groupe Bolloré, en « petite caste » bobo (voir encadré) : on compte en effet majoritairement, parmi les signataires, des professionnels du son, du montage, de la photo, de la lumière, des costumes, de la décoration, mais aussi de la production, de l’exploitation et de la diffusion des films, autrement dit de l’ensemble du secteur du cinéma, avec des positions, des statuts et des revenus divers. Le Monde a d’ailleurs réalisé un intéressant calcul, sur la base des 3000 premières signatures, qui démontre que « plus de la moitié des films récemment produits en France comportent un signataire de la pétition anti-Bolloré dans leur équipe », parmi lesquels « seize des dix-neuf films ayant fait plus de deux millions d’entrées depuis 2021 » mais aussi « plus de la moitié des films financés ou produits par Canal+ » eux-mêmes, voilà qui confirme que quand les gens de votre espèce se mettent à faire des listes ils n’ont pas peur de voir grand.
Une ampleur qui permet de comprendre pourquoi vos déclarations ne sont pas passées inaperçues et pourquoi le conflit en cours est qualifié par certains de « guerre », d’autres évoquant une « fronde du cinéma » ou, dans un autre style, « [un] cinéma français au bord de la fracture », autant de termes qui, au-delà de l’habituelle emphase journalistique, décrivent une situation pour le moins inflammable, pas tant en raison de la tribune elle-même, qui avait eu un écho médiatique relatif lors de sa parution, que de votre brutale réaction. Le gouvernement, tout d’abord silencieux, a d’ailleurs été contraint de s’exprimer mardi 19 mai, suite à une question posée, à l’Assemblée nationale, par la députée LFI Sarah Legrain, ce qui nous a permis de faire la connaissance de la très discrète ministre de la Culture Catherine Pégard, enchanté, ex-rédactrice en chef au Point (de 1995 à 2007), ex-conseillère élyséenne de Nicolas Sarkozy (2008-2011), ex-présidente du château de Versailles (2011-2024) et ex-conseillère élyséenne d’Emmanuel Macron (2024-2026), un bien beau CV.
Et ce qui nous a permis de vérifier, sans surprise, que la macronie n’avait nullement l’intention de froisser l’extrême droite en général et Vincent Bolloré en particulier, avec une ministre défendant une position d’une veulerie digne de celle du tartuffe Jean-Noël Barrot lorsqu’il use de toutes les circonvolutions disponibles dans le langage diplomatique pour faire semblant de s’indigner des politiques de l’État d’Israël tout en pointant les responsabilités des victimes de celles-ci. À propos de la menace d’une liste noire, Catherine Pégard — qui est donc, pour celles et ceux qui n’auraient pas suivi, la ministre de la Culture en exercice — s’est ainsi fendue de la déclaration suivante : « La place majeure de cette entreprise [Canal+] dans le cinéma lui donne une voix qui compte. Je regrette que la réponse, disproportionnée à tout le moins, apportée aux inquiétudes bien réelles qui se sont exprimées, les avive », voilà qui mériterait bien un prix spécial de la lâcheté, auquel pourrait également postuler Gaëtan Bruel, président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).
Et voilà qui ne risque pas, cher Maxime Saada, de vous intimider ou de vous inquiéter outre mesure, a fortiori lorsque l’on connaît votre parcours et vos faits d’armes, entre autres et notamment au service du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, dont vous êtes devenu l’un des hommes de main il y a plus d’une dizaine d’années lors de sa prise de contrôle du groupe Canal+, et à l’égard duquel vous avez fait preuve, depuis, d’une loyauté sans faille. Le moins que l’on puisse dire est en effet que votre longévité à la tête de Canal+, dont vous avez été nommé directeur général en juillet 2015, est le signe d’une indéfectible fidélité de votre part à un actionnaire dont il n’est plus besoin de souligner la propension à se débarrasser du moindre réfractaire, et que votre trajectoire, vos agissements et vos prises de position de ces dix dernières années se confondent avec celles d’un homme qui a décidé de mettre sa fortune au service d’un projet ultra-réactionnaire, quitte à avoir recours, sans s’en cacher, aux méthodes les plus brutales.
Signalons d’ailleurs qu’avant de rejoindre Canal+ en 2004, où vous occuperez pendant 11 ans, jusqu’à devenir numéro 1, à peu près tous les postes de direction (stratégie, marketing, distribution, édition), vous aviez mis vos capacités au service d’une autre firme réputée pour sa probité, sa philanthropie et ses pratiques déontologiques, le cabinet de conseil étatsunien McKinsey, duquel vous avez été salarié durant cinq ans de 1999 à 2004. Soit une étape logique, et sans doute déjà un accomplissement, pour l’enfant de la bourgeoisie parisienne que vous êtes, né de parents pharmaciens rue du Faubourg Saint-Honoré, passé par Sciences Po et HEC, et dont la première expérience professionnelle s’était effectuée de 1994 à 1999 à l’antenne nord-américaine de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (Datar), pour le compte de laquelle vous faisiez, ainsi que le rapportait le magazine Challenges en avril 2022, « la promotion de la France auprès d’investisseurs en Amérique du Nord ». Un épisode de votre vie à propos duquel on apprend à votre sujet, dans les Échos, ce qui suit : « Il se vante d’avoir réussi à faire venir des industriels texans en France malgré la grande grève de 1995 », à 25 ans vous étiez déjà un type bien.
C’est durant votre expérience chez McKinsey que vous faites la connaissance de Rodolphe Belmer, autre diplômé de HEC qui rejoint quant à lui Canal+ dès 2001 et qui, trois ans plus tard, « a soufflé [votre] nom, puis [vous] a aidé à gravir les échelons du groupe », merci à lui. Nommé directeur général de Canal+ en octobre 2012, celui qui est devenu votre ami est ensuite pressenti pour succéder à Bertrand Meheut, président du directoire depuis 2002, jusqu’à ce que Canal+ passe sous l’escarcelle de Vincent Bolloré en 2015 et que celui-ci décide de faire du « ménage » en interne en se séparant de tous les récalcitrants, entre autres et notamment Meheut et Belmer. Début juillet, Bolloré vire sans ménagement ce dernier et vous offre de le remplacer poste pour poste, proposition que vous acceptez avec entrain, un glorieux épisode sur lequel vous n’avez visiblement pas grand-chose à dire : « Saada ne se répand jamais sur les conditions de son ascension. Tout juste se plaint-il d’avoir récupéré le job de Belmer sans en avoir le même salaire », avec des amis comme vous nul besoin d’avoir des ennemis.
Vous faites donc partie des cadres de Canal+ qui ont survécu à la purge organisée par Bolloré lors de sa prise de contrôle du groupe, qui est passée par une série de mises à pied et de départs forcés de dizaines de personnes exerçant des postes à responsabilité, dans une ambiance délétère remarquablement décrite par les journalistes Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, fondateur et fondatrice du site Les Jours, dans leur ouvrage L’Empire : comment Vincent Bolloré a mangé Canal+, paru en 2016. Y est notamment relaté un « comité de management », organisé le 6 juillet 2015, au cours duquel des cadres « découvrent en direct non seulement qu’ils sont virés, mais en plus que leurs remplaçants sont déjà là, dans la salle » (3), bonne ambiance, l’objectif de Bolloré étant de placer ses fidèles, souvent venus de Vivendi, dans l’ensemble de l’organigramme de Canal+. À l’exception, donc, de la direction générale, qui vous a alors été confiée : visiblement le nouveau boss, qui s’attribuera de son côté la place auparavant occupée par Bertrand Meheut, avait compris que vous seriez du genre docile.
Vous avez d’ailleurs eu l’occasion de faire rapidement preuve de votre loyauté lorsqu’a éclaté, fin juillet 2015, le scandale de la censure, après intervention de l’actionnaire, d’un documentaire sur le Crédit mutuel et la fraude fiscale, destiné à être diffusé sur la chaîne dans l’émission « Spécial Investigation » et finalement déprogrammé suite à un appel téléphonique, à la direction de Canal+, de Vincent Bolloré lui-même. Ainsi que l’expliquait un article publié sur Mediapart à l’époque, « la raison est simple : le Crédit mutuel est l’un des principaux partenaires financiers des activités du groupe Bolloré ; Michel Lucas, son patron, est par ailleurs un intime de l’actionnaire majoritaire de la chaîne cryptée ». Soit une première et transparente démonstration du peu de cas que Vincent Bolloré fait de la liberté d’informer, du travail des journalistes et de l’indépendance éditoriale des médias qu’il possède, dont il a ensuite eu l’occasion, à maintes reprises, de fournir d’autres illustrations, notamment à l’occasion des reprises en main brutales d’iTélé (devenue CNews), d’Europe 1 et du Journal du dimanche.
L’affaire ayant été rendue publique trois semaines après votre nomination comme directeur général, vous avez alors été en première ligne pour prendre la défense de votre patron et, par la même occasion, de la censure. Et l’on se souviendra ainsi que c’est sous votre responsabilité que la direction de Canal+ a affirmé, à l’occasion d’une réunion interne qui s’est tenue le 16 septembre 2015, au cours de laquelle un élu syndical s’inquiétait de l’avenir de l’investigation sur la chaîne, ce qui suit : « La direction tient avant tout à défendre les intérêts du groupe Canal+ et estime qu’il est donc préférable d’éviter certaines attaques frontales ou polémiques à l’encontre de partenaires contractuels ou futurs. » Commentaire de Fabrice Arfi sur Mediapart : « Au moins les choses sont-elles claires. Non seulement la censure du documentaire sur le Crédit Mutuel est assumée, mais c’est désormais une politique éditoriale revendiquée par la direction de la chaîne : les intérêts privés de Vincent Bolloré […] passeront avant la liberté d’informer ». Effectivement.
Cher Maxime Saada, nulle surprise, après de tels débuts en fanfare, à ce que le grand patron vous ait conservé dans ses effectifs dirigeants et même promu, en 2018, président du directoire de Canal+ lorsqu’il a quitté la présidence du conseil de surveillance. Un poste qui est alors venu pour vous s’ajouter à celui de directeur général du groupe, ainsi qu’à celui de président-directeur général de Dailymotion, également propriété de votre patron, avant que vous soyez en outre nommé, en mai 2022, membre du directoire de Vivendi puis, en novembre 2023, vice-président du groupe Lagardère suite à son acquisition par l’empire, quel talent. Dans les termes du Vincent Bolloré lui-même, cela donne : « Dans cette concurrence terrible que vit cette maison [Canal+] et qu’elle vivra encore avec l’arrivée d’Amazon et des autres, c’est un homme d’une exceptionnelle qualité. Il voit les choses, les situations, il ne se cache pas derrière. Cela fait cinquante ans que je travaille, quarante ans que je dirige mon groupe, et des Maxime Saada, il n’y en a pas beaucoup », c’est émouvant.
Il faut dire que vous n’avez pas hésité à monter au front pour défendre sans états d’âme les intérêts du grand patron, qu’il s’agisse :
– d’entrer dans un rapport de forces particulièrement brutal avec les instances du football français dans le cadre des négociations pour les droits de diffusion des matchs de Ligue 1, qui furent longtemps une véritable poule aux œufs d’or pour Canal+ ;
– d’être en première ligne, face à l’Arcom, pour la préservation des canaux TNT de CNews et de C8, quitte à « assumer pleinement » les « débordements » (sic) de Cyril Hanouna à l’antenne ;
– de contourner, dans l’ensemble des interviews et portraits, toute question sur l’orientation éditoriale de CNews, à l’image de ces propos tenus dans l’Équipeen avril 2021 : « On a l’impression qu’on se fait attaquer de partout sur ce sujet [CNews] et on a besoin d’une forme de solidarité à l’intérieur de la maison. On peut ne pas aimer, mais l’exprimer publiquement, c’est quelque part un dénigrement de l’entreprise » ;
– etc.
Une loyauté sans faille que ne manquent pas de signaler ceux qui vous connaissent, à l’instar de Nicolas de Tavernost, ex-patron du groupe M6, qui déclarait à votre propos « [qu’]il a eu l’intelligence de respecter son actionnaire », de Vincent Labrune, président de la Ligue de football professionnel, qui soulignait que « ce [qu’il] crédite le plus chez Maxime, c’est son intelligence et sa loyauté absolue à son actionnaire », ou de ce « cadre de Canal+ [vous] ayant vu prendre des galons » qui affirmait à votre sujet « [qu’]il est prêt à prendre les balles et Vincent [Bolloré] est très content d’avoir trouvé quelqu’un comme lui », tu m’étonnes. Le 22 juin 2016, vous êtes même allé, devant une commission sénatoriale, jusqu’à blanchir votre patron Vincent Bolloré de toute responsabilité dans la censure par Canal+, un an plus tôt, du documentaire sur le Crédit mutuel, affirmant avoir « jugé tout seul » que le sujet, finalement, n’intéressait plus la chaîne, et faisant mine de vous émouvoir des questions posées par les sénateurs et sénatrices : « Je ne comprends pas que l’on doute de la liberté éditoriale de Canal+ », il faudrait effectivement avoir l’esprit très mal tourné pour en douter.
Vous n’avez cessé, depuis, d’être l’exécutant des basses œuvres de Vincent Bolloré à Canal+, et elles furent nombreuses. On pense ici par exemple au renvoi sans sommation de l’humoriste Sébastien Thoen à la fin du mois de novembre 2020, coupable d’avoir participé à un sketch, diffusé quelques jours plus tôt par la plate-forme de paris en ligne Winamax, parodiant « L’Heure de pros », l’émission de Pascal Praud sur CNews, ce qui avait eu l’heur de ne pas plaire au grand patron, lequel avait immédiatement demandé la tête du trublion. « Décision de l’actionnaire », aviez-vous alors sobrement « expliqué » à Sébastien Thoen pour l’informer qu’il était congédié de Canal+ où il officiait en tant que chroniqueur au « Canal Sports Club » et en tant que présentateur du « Journal du hard ». Commentaire, à l’époque, d’une représentante syndicale : « Tout ce qui dérange l’actionnaire est directement sanctionné, avec toutes les dérives que ça implique. Et la direction est impuissante, ils savent que s’ils s’opposent à lui, c’est eux qui seront menacés. »
Ce licenciement déclenchera une bronca en interne, notamment au service des sports, surtout après que la direction eut décidé de mettre à pied Stéphane Guy, commentateur attitré des matchs de football, qui avait eu l’audace de prononcer, le 5 décembre à l’antenne, quelques mots pour son désormais ancien collègue Sébastien Thoen (4), en soutien duquel un communiqué (près de 150 signataires) est également diffusé par la Société des journalistes. Une mise à pied pour « déloyauté » suivie d’un licenciement signifié à Stéphane Guy le 24 décembre, joyeux Noël, puis d’une véritable chasse aux sorcières au début de l’année 2021, notamment au sein du service des sports, qui aboutira à moult licenciements et « départs » (une trentaine), la direction exigeant des signataires du communiqué de présenter des excuses publiques : « Il a […] été demandé à la quasi-totalité des membres de la rédaction des sports signataires du communiqué de s’excuser pour cette signature […] et il leur a été indiqué que, s’ils ne le faisaient pas, leur avenir au sein de la rédaction ne pouvait pas être garanti. » Un genre d’autocritique publique en somme, on ne savait pas que les pratiques staliniennes étaient enseignées à HEC.
Vous avez à cette occasion fait montre de tout votre talent, en justifiant le licenciement de Stéphane Guy (« [Il] dénigre Canal+ à l’antenne de Canal sur un match où il y a 1,5 million de téléspectateurs. Il n’a pas à faire ça ! Ce n’est pas son antenne ! ») et en mettant en application, de vous-même, la désormais célèbre « méthode Bolloré », ainsi que le relatait le Monde en mai 2021 dans un article revenant entre autres sur la crise qui avait agité le service des sports quelques semaines plus tôt : « [Maxime Saada] finit par recevoir une quinzaine de salariés inquiets pour leur avenir. « Il nous dit qu’il comprend notre souffrance et nous jure qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières », raconte un participant à la réunion. Le 10 février [2021], il réitère cette promesse lors d’une visioconférence avec la rédaction, et encense l’émission « Dimanche soir sports » de Laurie Delhostal. Le lendemain, la journaliste, qui n’a pas la langue dans sa poche, est déprogrammée. Et licenciée. Depuis, le service des sports n’a plus entendu parler de Maxime Saada. » Et hop, circulez (5).
Cher Maxime Saada, cet épisode (parmi bien d’autres) fut une nouvelle illustration du fait que vous avez toutes les caractéristiques de l’homme de main tout aussi loyal que brutal, et nous devons avouer qu’il est difficile, lorsque l’on se penche sur votre trajectoire et sur vos agissements au service du grand patron, de ne pas penser aux personnages, aux rites et aux méthodes de la mafia, du moins dans sa version hollywoodienne. Une comparaison dont vous ne prendrez probablement pas ombrage dans la mesure où vous êtes le premier à y avoir recours, ainsi que nous l’apprennent les divers portraits de vous réalisés dans la presse depuis une dizaine d’années, qui signalent par exemple que vous avez fièrement exposé dans votre bureau de Canal+, durant de longues années, une affiche, offerte par l’agence de publicités BTC, vous représentant en Tony Montana (le héros de Scarface interprété par Al Pacino) et sur laquelle on peut lire cette phrase : « Maxime Saada, quand on dit non, il dit pan ».
Voilà voilà.
Un style que vous aimez entretenir, à en croire ceux qui vous fréquentent, entre autres Yannick Bolloré, fils et successeur désigné, qui déclare à votre sujet ceci : « De Scarface, il peut vous faire des scènes entières. Il connaît les dialogues par cœur, en version originale », pas certain que l’on ait envie de voir ça. Dans un portrait réalisé par l’Équipe en mars 2021, vous aviez même estimé pertinent de vous comparer à l’un des personnages du Parrain, tout de même, avec pour résultat ce morceau de bravoure journalistique : « Ombre ou lumière ? Maxime Saada avait choisi. Dans le Parrain, le film culte de Coppola, son personnage préféré n’a jamais été l’omnipotent patriarche Don Vito Corleone, immortalisé par un Marlon Brando mythique, mais un autre membre du clan, un certain Tom Hagen, fils adoptif en retrait mais influent, interprété par l’impeccable Robert Duvall. « Duvall, c’est le consigliere, celui qui conseille… mais avec un impact derrière », résume le patron de Canal+ ». Les signataires de la tribune « Zapper Bolloré » doivent peut-être se préparer à retrouver une tête de cheval dans leur lit.
Certains semblent s’en amuser, tel le magazine Challenges, peu suspect d’hostilité à l’égard du monde des affaires, dans lequel on pouvait lire, en avril 2022, ceci : « Le règne de Saada à Canal+ coche toutes les cases d’un bon film de mafia, un genre cinématographique qu’il affectionne. Beaucoup le soupçonnent d’ailleurs de se prendre pour le parrain du PAF, une version revisitée de Tony Montana. […] Brillant et sans état d’âme, [il] s’est bien construit selon les classiques du film de mafia. En commençant par développer son code de l’honneur… avec ses propres règles. » Et il est difficile de ne pas citer ce passage de votre portrait de 2021 dans l’Équipe, que nous avons dû relire à plusieurs reprises pour être sûr que nous ne nous étions pas trompé : « Quand on lui demande s’il a de vrais amis dans le milieu, il réfléchit avant de lâcher : « Non… » Lucide, avant d’ajouter : « Quelqu’un m’a dit un jour : si tu veux de la reconnaissance dans ce métier, prends un chien ! » Peu lui importe au fond ».
Et peu vous importe, en outre, de faire le malin en estimant pertinent de vous comparer à un membre d’une organisation criminelle, ce qui en dit long sur vous mais qui a dans le même temps le mérite d’exprimer, au-delà du rôle de fier-à-bras que vous aimez de toute évidence endosser, une forme de sincérité sur la réalité de vos activités et de celles de votre grand patron, que vous avez donc choisi d’assimiler aux agissements d’un clan pratiquant corruption, extorsion et élimination physique, si nécessaire, de ses concurrents et des éventuels traîtres. Avec évidemment un goût prononcé pour le faste, le luxe et les paillettes : « Dans le monde feutré du PAF, le linge sale se lave en famille. « Il accepte tout et reste à Canal+ pour son statut social, cingle un ex-cadre de la chaîne. Il adore aller sur le tapis rouge et aux avant-premières avec sa femme. » […] Il a même réfléchi à apparaître dans une publicité pour Canal+. Avant que sa femme ne l’en dissuade in extremis. Bling-bling, il a acheté en 2021, sur les conseils de Vincent Bolloré, une villa à Saint-Tropez », toujours suivre les conseils du patron.
Vous étiez donc pleinement dans votre élément lorsque vous avez annoncé, à Cannes, la constitution de votre liste noire, qui n’avait rien d’un coup de sang puisque cette déclaration est non seulement arrivée une semaine après la parution de la tribune mais qu’elle se situe de surcroit parfaitement dans la lignée de vos activités au service du milliardaire. Avec en prime l’arrogance typique de ceux qui, carnet de chèques en main, exigent des serments d’allégeance alors que, comme l’ont heureusement rappelé certains face au déferlement de commentaires dépeignant Canal+ en généreux bienfaiteur, « si Canal+ participe au financement de la majorité du cinéma français […], ce n’est pas par amour du septième art mais par obligation, en échange de la possibilité de diffuser [les films] beaucoup plus tôt (à partir de six mois désormais) qu’une télé gratuite [22 mois] ». Une remarque de bon sens à laquelle il convient d’ajouter un utile complément d’information : « Début 2025, Canal+ avait baissé son enveloppe en s’engageant à allouer jusqu’à 170 millions d’euros à la filière d’ici à 2027, contre 220 millions auparavant, mécontent d’un accord permettant à Disney+ de diffuser des films neuf mois après leur sortie en salles. » Du pur business donc.
Cher Maxime Saada, questionné en janvier 2022 par une commission d’enquête sénatoriale sur la concentration des médias en France, vous aviez jugé bon d’affirmer que « CNews n’est pas une chaîne d’opinion », nous ne savions pas que Tony Montana pratiquait aussi le stand-up, quelques mois seulement après avoir expliqué à l’Équipe que vous aviez retenu de votre passage chez McKinsey un précepte essentiel : « Ce que vous dites doit s’appuyer sur des faits, sinon c’est une opinion », si vous le dites. Prêt à tout pour défendre les intérêts de votre patron, avec lesquels les vôtres semblent se confondre, vous n’hésitez pas à avoir recours aux mensonges, aux intimidations et aux menaces, mais aussi à passer à l’acte quand le boss vous l’ordonne, quitte à détruire tout ce qui se trouve sur votre passage. Il n’en est dès lors que plus navrant d’assister au spectacle des pathétiques atermoiements consécutifs à vos récentes déclarations, comme si l’empire Bolloré n’avait pas déjà fait ses preuves avec Canal+, iTélé, Europe 1, le JDD, Fayard, Grasset ou Prisma, et comme si vous ne figuriez pas vous-même au rang des ennemis déclarés de la culture, de la liberté d’expression et, au total, de la démocratie.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) Si le terme « cryptofasciste » a bien été employé par l’un des signataires de la pétition, le scénariste et Arthur Harari, c’est dans le cadre de propos rapportés par Libération, qui ne désignaient nullement le groupe Canal+ dans sa globalité mais le seul Vincent Bolloré : « Il y a un malaise que personne ne nommait jusqu’ici dans le cinéma français, il est temps de le faire. On n’a pas attendu Grasset pour comprendre le problème d’avoir le premier contributeur privé du cinéma aux mains d’un cryptofasciste, plus puissant capitaliste de France… »
(2) On peut ainsi lire dans le texte : « Derrière son costume d’homme d’affaires, le milliardaire ne cache pas qu’il mène un « projet civilisationnel », réactionnaire d’extrême droite, à travers ses chaînes de télé comme CNews et ses maisons d’édition. Si l’influence de cette offensive idéologique sur le contenu des films a été pour le moment discrète, nous ne nous faisons pas d’illusion : ça ne durera pas. La concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d’agir le moment venu. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Le démantèlement du CNC et de l’audiovisuel public fait partie du programme du RN. Voulons-nous prendre le risque que demain ne soient plus financés que des films de propagande au service d’une idéologie ? »
(3) Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, L’Empire : comment Vincent Bolloré a mangé Canal+, Seuil/Les Jours, 2016, p. 41.
(4) « Je salue l’ami Sébastien Thoen, qui n’a peut-être pas eu la sortie qu’il aurait méritée. Et comme le disait Coluche, l’un des pères fondateurs de notre belle chaîne Canal+ : « Il faut se méfier des comiques, parce que quelquefois, ils disent des choses pour plaisanter. » »
(5) Notons qu’en septembre 2022, la chaîne Canal+ a été condamnée aux prud’hommes pour le « licenciement sans cause réelle et sérieuse » de Stéphane Guy et que, trois ans plus tard (août 2025), celui-ci obtiendra en justice l’annulation de son licenciement, réintégrant l’antenne dans la foulée. Quant à Sébastien Thoen, il a été réembauché par Canal+ à la rentrée de septembre 2023, à la demande de… Vincent Bolloré, le même qui avait exigé sa tête fin 2020, ainsi que l’on a pu le lire sur Les Jours : « Selon nos informations, c’est Vincent Bolloré en personne qui en a eu l’idée, en écoutant les prestations de Thoen dans Les Grosses têtes de RTL où il cachetonne désormais. Et instruction a été donnée de faire revenir l’humoriste banni dans le giron de Canal+, ce qui fut fait. » Le moins que l’on puisse dire est d’ailleurs que Sébastien Thoen a su rentrer dans le rang, et tant pis pour les 30 journalistes du service des sports qui ont été remerciés pour l’avoir soutenu lors de son renvoi. Commentaire de l’un d’entre eux : « C’est indigne de la part de Thoen, quand on pense à tous les gens qui se sont fait virer, dont des jeunes journalistes qui ont changé de métier. Lui, il s’en fout complètement. »
Crédits photo/illustration en haut de page :
Blast, le souffle de l’info