: l’impressionnant et intrigant arsenal du tueur
Jérôme Décofour, qui a tué Djamel Bendjaballah le 31 août 2024 près de Dunkerque en l’écrasant avec son véhicule, détenait tout un arsenal d’armes et de munitions chez lui. Dépourvu de permis de port d’armes, l’homme, membre du groupe survivaliste d’extrême droite « Brigade française patriote », n’a jamais été mis en examen pour cette détention illégale. Dans quel but achetait-il ses armes ? La question ne lui a pas été posée. Et ses revenus inférieurs à 1000 euros apparaissent peu compatibles avec ces achats compulsifs. Ce qui n’a pas l’air d’intéresser la police et la justice.
« Un pistolet à barillet chargé à six cartouches — scellé DEUX A : six cartouches extraites du scellé UN A —scellé TROIS A : trois grenades GH-2 — scellé QUATRE A : un pistolet à barillet mod 1938 cal 6 mm… ». Ce 2 septembre 2024, le policier énumère patiemment la longue liste du matériel de tir retrouvé chez Jérôme Décofour qui, l’avant-veille aux alentours de 20h30, a renversé Djamel Bendjaballah, compagnon de la mère de ses enfants, puis lui a roulé deux fois sur le corps : des pistolets, des grenades, des munitions et des cibles. Vingt-cinq scellés en tout, du matériel détenu sans autorisation. « Pouvez-vous nous expliquer à qui appartien[nen]t [ces armes] et pourquoi [elle]s ont été retrouvé[e]s chez vous? », questionne l’enquêteur. « Parce qu’elles sont à moi et que je les mets chez moi », répond laconiquement l’interpellé. Réponse lunaire, mais le policier ne pousse pas la curiosité plus loin. Ce ne sont pas les armes du crime, et cette découverte, pense probablement le fonctionnaire, n’a pas de rapport avec le dossier d’homicide dont il a la charge. Et bizarrement, la justice n’a pas jugé nécessaire d’ouvrir une procédure incidente pour détention illégale d’armes. À ce jour, Décofour n’est toujours pas mis en examen pour ces faits.
Un meurtrier survivaliste, raciste et armé
Au départ, les policiers pensent avoir affaire à un tristement banal « drame de la jalousie ». Décofour n’aurait pas supporté que sa compagne le quitte, fin 2021, pour Djamel, éducateur spécialisé de 43 ans. Mais les premières constatations et auditions font très vite apparaître, ainsi que nous l’avons déjà relaté, une affaire d’une toute autre ampleur.
L’ex-compagne, en couple avec Djamel, fait part de sa conviction qu’il s’agit là d’un crime raciste. Elle raconte les injures subies par Djamel : « bougnoule », « sarrasin », « Mohammed Merah »… Elle détaille les humiliations à l’encontre de son nouveau compagnon : l’envoi de chocolats en forme de cochons ou d’un saucisson marqué « 100 % halal » au feutre, le harcèlement et les filatures de Djamel qu’elle a elle-même constatées… Elle parle des trois plaintes pour injures racistes, déposées par Djamel, toutes classées, à la suite d’une erreur grossière du parquet, qui s’est trompé sur les délais de prescription : pour une injure non publique à caractère raciste, le délai de prescription est d’un an au lieu de trois mois.
Dans sa dernière plainte, en date du 23 juin 2024, Djamel évoque les armes détenues par son harceleur : «Je suis inquiet vis-à-vis de cette personne car je sais par Mme F. qu’il possède des armes à feu », confie-t-il. Vanessa, sa compagne, connaît bien les obsessions pour les armes et les activités survivalistes de son ex-conjoint : « Lorsque nous étions en couple, il traînait avec des groupes bizarres à une époque, des groupes de gars qui faisaient des camps de survie, des fachos qui rêvaient de tout faire péter mais moi je regardais ça de loin. Il allait dans des camps, il faisait des brigades. À un moment il mettait que des rangers, il était habillé comme un militaire ». Lors de son interpellation, les policiers ont découvert une sacoche avec un mystérieux écusson, Brigade française patriote, et cette devise : « Se préparer et résister ». Ce qui ne les a visiblement pas spécialement intrigués. L’enquête de Blast a pourtant révélé que ce groupe survivaliste d’extrême droite organisait des stages de survie avec entraînements au tir, auxquels participait le tueur présumé. Les publications de ses différents membres ne laissent guère de place au doute sur leur idéologie raciste.
Des armes achetées illégalement
Dans sa déposition, Vanessa F. décrit Décofour, son ex-compagnon, comme un acheteur compulsif d’armes à feu : « Il se les faisait livrer par internet, des colis arrivaient toutes les semaines », déclare-t-elle. Sans que cela ne déclenche la curiosité de la justice. Contactée par Blast au début de l’instruction, Vanessa nous avait précisé que ces livraisons avaient duré plusieurs années. Or, les policiers n’ont retrouvé qu’une douzaine d’armes et 13 autres articles, munitions et autres matériels servant au tir. « Si vraiment ces achats étaient d’une telle fréquence, on aurait dû retrouver beaucoup plus d’armes », s’étonne Samuel Thomas, partie civile pour l’association antiraciste la Maison des potes. Dans ce cas, que sont devenues les autres ? Décofour en a-t-il revendu ? En a-t-il stocké ailleurs ? En a-t-il donné à ses camarades de la Brigade française patriote ? Ces questions ne lui ont jamais été posées.
En audition, Vanessa F. avait spontanément raconté que les activités survivalistes de son ex-conjoint lui avaient valu d’être convoqué par les services de renseignement. Elle ajoutait que, paniqué, il avait transféré une partie des armes chez son oncle, qui habite à dix minutes de chez lui. Interrogé dans la procédure pour une enquête de personnalité du tueur présumé, ce dernier n’a pas été questionné à ce sujet.
Par quels moyens Décofour s’est-il procuré ses armes ? D’après l’analyse de son téléphone, il se connectait régulièrement sur la plate-forme NaturaBuy, une sorte de « Bon coin » des fanatiques de la gâchette qui met en relation acheteurs et vendeurs. Pour effectuer une transaction, le site requiert la copie d’un permis de port d’armes, dont Décofour est dépourvu. A-t-il produit un faux ? A-t-il usurpé une identité ? L’expertise téléphonique a montré que son numéro de téléphone était relié au mail d’une autre personne, à un autre nom que le sien. Est-ce cet autre mail qu’il utilisait pour se procurer pistolets et fusils ? Un autre élément aurait pu intriguer les enquêteurs : chez lui a été retrouvé un fusil dans un carton d’emballage colissimo avec un certificat au nom d’une autre personne. Les enquêteurs n’ont pas cherché à identifier cette dernière. Autant de questions sans réponse : la détention illégale d’armes n’ayant pas fait l’objet d’une procédure judiciaire, les policiers ne sont pas chargés d’enquêter sur ces faits. « Dans ce cas, à moins que la juge ne leur demande explicitement, les policiers n’ont aucune raison de procéder à ces recherches », nous précise un retraité de la police judiciaire, familier de ces procédures.
947 euros de revenus et des armes qui coûtent entre 800 et 5000 euros
Autre énigme : les faibles revenus de Décofour, 947 euros, ne lui permettent pas de financer de telles acquisitions d’armes. « C’est pourquoi la Maison des potes a demandé que soient examinés les comptes bancaires de l’intéressé, pour comprendre comment de tels achats sont possibles », explique Samuel Thomas. Sur NaturaBuy, hormis les trois armes bon marché à plomb et à air comprimé retrouvées chez Décofour, les autres articles découverts chez lui coûtent entre 800 et 5200 euros.
Le tueur présumé achetait-il ses armes pour le compte de tiers ? Se livrait-il à un petit trafic ? Avait-il d’autres revenus officieux ? Quoi qu’il en soit, l’achat d’un tel arsenal par un individu évoluant dans un milieu aussi radical et guerrier peut légitimement inquiéter. Joint par Blast, un membre de la Brigade française patriote, dont Décofour était le chef pour la région nord, nous déclarait il y a quelques mois : « Si Mélenchon est élu, nous prendrons les armes sans hésitation ».
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon