La mobilisation populaire continue à s’amplifier en Bolivie malgré les tentatives des directions syndicales et en particulier de la COB, la première centrale syndicale bolivienne, d’y mettre fin.
En même temps, le décalage croissant et de plus en plus visible, entre la mobilisation populaire qui veut la chute du gouvernement et les directions syndicales qui veulent juste faire pression sur le pouvoir en dialoguant avec lui pour négocier des concessions, amène les comités d’auto-organisation qui irriguent partout la mobilisation à se coordonner pour proposer une véritable direction démocratique au mouvement qui représente et défende ses aspirations jusqu’au bout.
Cette évolution s’est particulièrement vue ce week-end avec comme traduction pratique l’organisation d’une Grande Assemblée populaire des comités d’auto-organisation ce mardi 2 juin appelée par la fédération des conseils de quartier d’El Alto, la ville-banlieue ouvrière de La Paz, pour éviter tout risque de trahison par la COB, avec l’objectif d’affirmer le rejet de tout dialogue ou négociation avec le gouvernement et de se concentrer sur le renforcement de la coordination démocratique de tous les comités de blocage et de mobilisation. Bref c’est l’apparition d’une direction démocratique au mouvement alternatif à la direction de la COB. Si cela se réalise, ce sera un événement majeur.
Il faut dire que tout ce week-end a été organisé par la COB pour empêcher l’apparition d’une telle direction qui est dans l’air du moment .
La COB avait convoqué une réunion nationale ce samedi pour décider de dialoguer avec le gouvernement ou de continuer la lutte, mais tout le monde avait compris que la direction de la COB voulait dialoguer, c’est-à-dire arrêter le mouvement. Du coup, les comités d’auto-organisation avaient appelé à s’y rendre en masse pour faite entendre la voix de ceux qui veulent aller jusqu’à la chute du pouvoir, ce qui pouvait transformer cette réunion en nouvelle direction radicale nationale du mouvement ce qui aurait fait perdre à la COB la direction du mouvement et l’aurait obliger à s’aligner derrière les plus combatifs. Voyant ça, la direction de la COB a brusquement suspendu la réunion nationale prévue ce samedi au prétexte bidon de problèmes de sécurité. Puis une fois cela fait, la direction de la COB a convoqué dans la confusion la plus totale une nouvelle réunion pour le lendemain, ce dimanche à 9h00 au siège de la Confédération des travailleurs d’usine à Miraflores en même temps qu’avait lieu une réunion du même type par la Fédération Tupac Katari au marché fermier d’El Alto, divisant le mouvement, en fait pour limiter la participation de la base à cette réunion et l’éclater, témoignant de la bagarre politique entre la direction et les militants mobilisés. Cependant malgré ces manœuvres des bureaucrates, sous la pression de sa propre base – l’un des représentants du COB, Claudio Choque, a dû admettre se sentir dépassé -, la réunion de la COB de ce dimanche a malgré tout débouché sur une déclaration comme quoi la COB refusait tout dialogue avec le gouvernement et appelait à continuer la lutte… mais cependant sans appeler à la grève générale comme elle l’avait promis lors d’une réunion du même type le 1er mai et comme le veut la base : autrement la COB dite, « allez-y les gars, on vous soutient » et attend que ça se passe, avec aucun plan d’action. Ainsi, malgré la prise de position platonique de la COB le 1er mai pour la grève générale, dans les faits, elle n’y appelle pas vraiment, les mines d’Oruro et de Potosí par exemple continuent de fonctionner malgré les demandes des communautés paysannes voisines de se conformer aux votes des comités barrages routiers à proximité. Et dans de nombreuses villes, les usines et les entreprises de services poursuivent leurs activités sans appliquer la grève générale prétendument déclarée par le COB. Le responsable des mineurs de la COB s’est senti obligé aujourd’hui de déclarer que jamais il ne trahirait les travailleurs… mais a dit en même temps que les mineurs soutiendraient la lutte pour faire pression sur le gouvernement. Pas pour le renverser, mais pour faire pression, une trahison de ce que veut la base.
Pendant ce temps, plus on avance dans le temps plus les blocages se renforcent avec une détermination qui monte partout et que n’intimide pas les menaces d’envoyer l’armée et partout ils se prononcent contre toute négociation et tout ce qui peut détourner la lutte de la démission de Rodrigo Paz.
De son côté, faute d’interlocuteurs, le gouvernement a publié un communiqué quelques heures plus tard la déclaration de la COB par la vice-présidence qui suspendait l’appel au dialogue jusqu’à nouvel ordre, ce qui fait que la politique du dialogue pour sauver le gouvernement a pris du plomb dans l’aile. Et pendant que les efforts de dialogue piétinent, les blocages eux se renforcent avec des dizaines de milliers de travailleurs, paysans, enseignants; autochtones, communautés indigènes, travailleurs des transports et autres secteurs populaires. Le gouvernement s’affaiblit et la mobilisation se renforce.
Ainsi, hier, de grands rassemblements comme ceux de Patacamaya et d’Ayo Ayo en ont témoigné, ainsi que l’intensification de la grève dans les transports, qui exigent également la démission du gouvernement Paz par dessus les directions syndicales et rejettent tout dialogue. On le constate aussi avec l’annonce par la Fédération paysanne de Pando de sa participation aux blocages à partir du 1er juin et les agents de santé le 2 juin. À Desaguadero, sur la route internationale reliant le Pérou, des barrages routiers ont été renforcés tous les 100 mètres, rendant la route de Guaqui impraticable. Ces barrages, de plus en plus fréquents et denses à travers le pays, confirment partout le renforcement du mouvement et la demande de démission de Paz !
Cette dynamique témoigne que le mouvement monte toujours et ne veut pas permettre une nouvelle trahison comme celle de janvier, dans la première phase du mouvement, lorsque Argollo le dirigeant de la COB, s’est entretenu avec le gouvernement pour rédiger un nouveau décret bénéfique selon lui pour les travailleurs, en appelant donc à la reprise, mais qui a finalement imposé une hausse du prix du carburant aux travailleurs comme l’avait prévu le gouvernement.
Alors, cette Assemblée du mardi 2 juin pourrait traduire un tournant important dans ce processus révolutionnaire, car il s’agit bien de ça, avec la mise en place d’un organe de coordination nationale unifiant tous les comités de blocage, de mobilisation et de grève, bref en donnant au mouvement auto-organisé, sa propre direction.