Le succès de l’introduction en Bourse de l’entreprise spatiale est celui d’un capitalisme irrationnel, destructeur et violent. Il assure la mainmise sur la société états-unienne du pouvoir charismatique et délirant d’un homme, Elon Musk.
12 juin 2026
En apparence, l’introduction en Bourse de SpaceX est une preuve de la solidité du capitalisme financier. L’entreprise d’Elon Musk est parvenue au total à lever 86 milliards de dollars, un record absolu. Le groupe est devenu, dès les premières heures de cotation sur le Nasdaq, la sixième capitalisation de Wall Street, juste devant Tesla, également majoritairement détenue par le même homme. À la mi-journée à New York, l’action SpaceX progressait de plus de 28 % à plus de 170 dollars. N’est-ce pas la preuve que les investisseurs ont encore des fonds et qu’ils sont prêts à les placer dans des projets ambitieux ?
Derrière cette vitrine dorée, la réalité est bien plus préoccupante. Le projet avec lequel SpaceX a levé ces sommes est un rideau de fumée qui ne repose sur aucune technologie existante, et pas davantage sur des perspectives scientifiques crédibles – le paroxysme étant la volonté de coloniser Mars. Or les bulles spéculatives, si elles accompagnent l’évolution des marchés depuis des siècles, reposaient jusqu’ici sur des défauts d’évaluation de la rentabilité de technologies existantes, sur un optimisme exagéré, pas sur l’existence potentielle d’une technologie rêvée par un dirigeant d’entreprise.
C’est en cela que l’entrée en Bourse de SpaceX est une nouveauté. Ce qui a été acheté, c’est la croyance dans un gourou, Elon Musk, et non une potentialité concrète de rentabilité. Les activités actuelles de SpaceX, non rentables, ne justifient en rien l’achat d’un titre à plus de 350 fois le montant de ses bénéfices futurs. Le niveau des fonds levés dit autre chose qu’une simple histoire boursière. Et Elon Musk lui-même l’a reconnu en affirmant « vendre un rêve ». Ce qui s’est produit, c’est donc l’adhésion politique du système financier à un homme.

Ici, l’affaire devient presque une question religieuse. Le succès d’Elon Musk revient à en faire le dépositaire d’un secret. Sa parole devient donc sacrée et performatrice : elle est capable de produire ce qu’elle promet. Les journaux financiers les plus sérieux peuvent alors, sans rire, s’interroger sur la faisabilité de la colonisation de Mars et les équipes de la banque JPMorganChase peuvent sérieusement passer une semaine dans les locaux de SpaceX pour forger des objectifs de chiffres d’affaires délirants mais ayant tous les atours du sérieux.
Cette puissance des plus fortunés n’est certes pas nouvelle. Ce qui change ici, c’est son usage comme levier d’un discours sans rapport avec la réalité vécue et scientifique. La puissance du capital existant permet de créer ex nihilo une réalité alternative à même de lever encore plus de capital et, ainsi, dispose de davantage de pouvoir. Par ce tour de passe-passe, Elon Musk entend échapper à la « régulation » capitaliste elle-même, c’est-à-dire à la possibilité d’être détrôné de sa place d’homme le plus riche du monde, et donc le plus puissant.
Pour réaliser cette opération qui s’incarne dans l’introduction en Bourse de SpaceX, le multimilliardaire n’a pas agi comme un chef d’entreprise mais comme un chef de clan. Il a rameuté sa horde de suiveurs numériques, moins électrisés par une étude minutieuse des perspectives financières de SpaceX que par l’idéologie techno-racialiste de leur maître.
Une logique charismatique au service d’une classe qui se sent menacée
Le discours d’extrême droite qu’Elon Musk déploie depuis plusieurs années – et pour l’expansion duquel il a racheté Twitter (devenu X) – n’est pas devenu une entrave à son pouvoir économique. Bien au contraire : il a permis de créer une communauté qui, désormais, suit Elon Musk dans ses délires les plus absurdes et est prête à payer pour cela. Ceux qui appelaient à boycotter Tesla et X n’ont pas fait le poids : leur opposition a permis de fédérer encore davantage cette masse muskiste qui participe à l’introduction en Bourse de SpaceX.
Le pouvoir d’Elon Musk sur ses masses de petits porteurs est désormais charismatique. Ils le suivent, quoi qu’il arrive. « Musk compte sur une armée de loyalistes pour le faire devenir trillionnaire », titrait le 9 juin le Wall Street Journal , décrivant l’aveuglement de ces masses souvent issues des classes moyennes supérieures états-uniennes.
En ouvrant de 20 à 25 % de la levée de fonds à des petits porteurs (contre une moyenne de 5 à 7 % d’ordinaire), le patron de X et Tesla savait pouvoir compter sur une adhésion aveugle. Adhésion qui dépassera le seul cadre de l’introduction en Bourse, comme l’a prouvé la forte demande de titres (près de 280 milliards de dollars). Ceux qui voudront en être ou en être davantage vont donc chercher massivement à acheter des titres dans les prochaines semaines, portant l’action à la hausse.
Jamie Dimon, le patron de JPMorganChase, appelle cela la « démocratisation de la finance », mais c’est tout l’inverse : ces petits porteurs ne sont pas des individus libres et critiques qui, après avoir mûrement réfléchi, ont décidé d’investir dans SpaceX ; ce sont des masses aveuglées par une idéologie, qui nient toute réalité matérielle pour participer à la cause. Et dans SpaceX, le pouvoir est soigneusement conservé par Elon Musk, ce qui, par ailleurs, correspond à la demande des petits porteurs, qui veulent un sauveur tout-puissant.
Tout cela ne vient pas de nulle part : Elon Musk a fait correspondre son discours avec les aspirations d’une classe moyenne supérieure qui veut continuer à croire que le capitalisme dispose des solutions pour construire un avenir meilleur, en dépit de l’évidence contraire. Une classe qui se sent menacée par la crise multiforme actuelle du capitalisme. Le mélange entre libertarianisme, racialisme et techno-solutionnisme, qui constitue la colonne vertébrale du muskisme, vient répondre à cette demande.
Le libertarianisme permet de lever toutes les contraintes à l’accumulation : l’État en tant que forme autonome du capital, les transferts sociaux et toute limite politique au pouvoir des capitalistes existants. Le racisme vient confirmer la « légitimité » de cette classe en tant qu’élite au regard de populations jugées « inférieures » par nature. Et le techno-solutionnisme entretient l’espoir que l’accumulation du capital sous sa forme technologique représente encore un horizon pour l’humanité.
En mobilisant ces trois éléments de discours, Elon Musk parvient à capter les aspirations de cette classe qui se rêve comme une élite mais n’est que l’échelle sur laquelle montent ceux qui contrôlent le capital. Dans ce cadre, il faut souligner combien le discours délirant d’Elon Musk peut ne pas apparaître comme tel à ces personnes.
Tout acquise à l’idée que le capital est l’avenir de l’humanité, cette classe ne peut qu’adhérer à la vision millénariste d’une « nouvelle humanité » régénérée par l’argent et transplantée par la grâce des dollars sur Mars. Le montant levé vendredi 12 juin est la traduction financière de ce phénomène où une classe sociale influente considère qu’il convient de confier l’avenir de l’humanité au plus puissant des capitalistes.
Même si l’idéologie est modifiée, la logique qui préside à cette introduction en Bourse est indéniablement fasciste : c’est un pouvoir charismatique reposant sur une logique suprémaciste et violente qui prétend s’imposer à l’ensemble de la société.
Mise au pas de la société
Car Elon Musk dispose alors d’une double puissance qui lui permet de mettre au pas l’essentiel du secteur financier, c’est-à-dire de le mettre à son service. Les grands établissements du secteur, tout comme la masse d’investisseurs fortunés qui en sont les clients, ne peuvent se détourner d’un tel pouvoir. La puissance d’Elon Musk s’auto-entretient.
Les banques ont trop à gagner dans ce type d’opérations gigantesques pour ne pas accepter d’entrer dans la rationalité d’un Elon Musk. Et d’embarquer avec eux leurs clients. Mais, en réalité, c’est tout le secteur que le patron de SpaceX a mis à genoux, comme l’a prouvé la décision des opérateurs d’indices de faire entrer l’entreprise au bout de deux semaines et non d’une année, comme le veut la règle – dont s’était jusqu’ici uniquement affranchi S&P.
Et dès lors, la puissance d’Elon Musk n’en est que décuplée. Car le système financier est ainsi fait désormais qu’il dépend fortement des fonds indiciels, c’est-à-dire des produits financiers qui reproduisent les indices. Ceci signifie que la plupart des investisseurs seront, qu’ils le veuillent ou non, attachés à SpaceX et que, partant, l’évolution de leur fortune dépendra de celle d’Elon Musk. Or, parmi eux, il y a aussi les retraités et salariés qui ont été contraints de placer leur destin sur les marchés financiers.
In fine, l’ensemble de la société états-unienne devient désormais dépendante d’un Elon Musk qui possède deux firmes cotées dans les indices vedettes de New York. Tout le monde a intérêt à voir ce capitaliste prospérer. Ces introductions en Bourse géantes ne sont pas que des records financiers, elles sont la traduction d’une prédation sur l’ensemble de la société. Derrière les cotillons qui volent à Wall Street, il y a un coup d’État qui ne dit pas son nom, mais qui est bien réel.
Ce n’est donc pas le signe d’une bonne santé du système financier, mais au contraire celui d’une fuite en avant nécrosante où ceux qui s’emparent des leviers de la société sont ceux qui veulent lui faire violence. Le « rêve » vendu par Elon Musk est, en réalité, un cauchemar.
En cela, le fait qu’il se soit trouvé une somme de 280 milliards de dollars pour financer un délire extraterrestre, alors que tant de besoins essentiels sont insatisfaits sur la planète, est significatif de cette violence. Le capital ne cherche plus à prouver son utilité pour les habitants de cette planète puisqu’il préfère allouer des ressources à de tels délires. Ayant épuisé les possibilités de cette planète, il croit pouvoir se tourner vers d’autres, mais, en réalité, il détruit ce qui existe.
Pendant longtemps, les centristes ont considéré que le soutien à l’accumulation du capital était une position raisonnable, notamment parce qu’elle s’opposait aux supposées « pulsions » populaires. Le succès de SpaceX démontre que cette position n’est plus tenable. Cette opération prouve que la logique capitaliste conduit au désastre et à la folie. La rationalité consiste désormais à s’y opposer.