Khirbet Zanuta est un petit village du sud de la Cisjordanie. Ou plutôt était. Un endroit où des familles palestiniennes… https://www.blast-info.fr/articles/2026/colonisation- terreur-apartheid-le-systeme- israelien-de-nettoyage- ethnique-en-cisjordanie- decrypte-par-amnesty- international-XQYwB- stSsaKxB9IV69aHg
Khirbet Zanuta est un petit village du sud de la Cisjordanie. Ou plutôt était. Un endroit où des familles palestiniennes vivaient, cultivaient leur sol, élevaient leurs enfants depuis des générations. Depuis 2021, des colons israéliens ont installé un avant-poste juste à côté, une sorte de campement fortifié planté là, interdit par le droit international et même par les lois israéliennes. Face aux attaques incessantes des colons contre leur village, les habitants ont été contraints de fuir. Pour pouvoir rentrer chez eux, ils ont fait ce que font les gens dans un État de droit : ils ont saisi la justice. La Cour suprême israélienne leur a donné raison. Pas une fois, mais deux fois, dans des décisions particulièrement rares. Elle a ordonné à la police et à l’armée de permettre aux Palestiniens du village de retourner dans leurs foyers. Les forces israéliennes ont purement et simplement ignoré ces décisions de justice. Aujourd’hui, Khirbet Zanuta n’existe plus. Les colons ont achevé leur travail : le village a été rasé, détruit pierre par pierre.
Khirbet Zanuta n’est pas un cas isolé. Dans un rapport de 150 pages publié le 10 juin 2026, Amnesty International documente, cas par cas, témoignage après témoignage, un nettoyage ethnique méthodique, organisé par l’État d’Israël contre les Palestiniens de Cisjordanie. L’ONG précise que par ses actions, Israël se rend coupable du crime de guerre de déportations ou de transferts illicites, et du crime contre l’humanité de transferts ou déportations forcés. Entre janvier 2023 et avril 2026, 117 villages palestiniens ont ainsi été totalement ou partiellement vidés de leurs habitants par des attaques de colons israéliens et des restrictions d’accès imposées par les autorités, et 5910 Palestiniens ont dû fuir leurs foyers. D’autres villages sont actuellement menacés, comme dans le nord de la vallée du Jourdain, où 38 communautés palestiniennes, abritant environ 7000 personnes, pourraient être vidées de leurs habitants.
Ces chiffres ne concernent que la zone C de la Cisjordanie, qui représente 60% de ce territoire administrativement divisé en trois parties depuis les accords d’Oslo (1994-1995). Les zones A concentrent les grandes villes et se trouvent formellement sous contrôle civil et sécuritaire de l’Autorité palestinienne (mais Israël s’y autorise régulièrement des incursions). Les zones B abritent des villes de plus petite taille et des banlieues : l’Autorité palestinienne en gère la vie civile, Israël y assure un contrôle sécuritaire. La zone C, elle, majoritairement rurale, est entièrement sous contrôle civil et sécuritaire israélien. C’est là que se concentre la quasi-totalité des colonies israéliennes, illégales au regard du droit international. Et c’est sur cette zone, qu’Israël cherche à vider de ses habitants palestiniens, à coloniser, et à terme à annexer, que les auteurs du rapport d’Amnesty International ont concentré leur travail. Un travail complémentaire de celui déjà effectué par l’ONG sur les politiques d’expulsions menées par l’armée israélienne dans les camps de réfugiés de Jénine et Tulkarem, tous deux situés en zone A.
Crédits : Franceinfo
Les colons, moteurs du nettoyage ethnique
Un colon, c’est un civil israélien qui s’installe dans des villes ou des villages construits en territoire palestinien occupé, et réservés aux seuls israéliens. Ces implantations, les colonies, sont illégales selon le droit international. Elles se développement pourtant depuis des décennies, et le mouvement s’accélère. « Les colons sont le bras armé du gouvernement israélien », explique à Blast Aymeric Elluin, chargé de plaidoyer armes et conflits armés à Amnesty France. Leur présence fait partie intégrante d’un projet politique formulé ouvertement : en septembre 2025, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a présenté un plan pour annexer 82% de la Cisjordanie et provoquer le départ des populations palestiniennes. Il est ouvertement soutenu par le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir. Tous deux veulent le même résultat : une Cisjordanie sans Palestiniens, ou presque.
Pour avancer, les colons commencent souvent par installer des avant-postes, des constructions rudimentaires, sommaires, plantées là comme des têtes de pont. Des avant-postes qui poussent partout en Cisjordanie. Ils sont illégaux, y compris selon la législation israélienne. Mais, dans les faits, le gouvernement les soutient activement. Depuis janvier 2023, 39 d’entre eux ont même été officiellement légalisés, et transformés en colonies pleinement reconnues par l’État d’Israël.
’argent suit. En trois ans, le budget du ministère des Colonies et des Missions nationales a bondi de 122%. En 2023, environ 1,1 milliard de dollars ont été alloués au développement des routes des colons de Cisjordanie. En 2025, plus de 900 millions de dollars supplémentaires ont été débloqués pour d’autres infrastructures coloniales. Même les avant-postes reçoivent des financements publics : drones de surveillance, caméras, véhicules, panneaux solaires, équipements électriques. L’ONG israélienne HaShomer Yosh, dont le rôle est de recruter des bénévoles pour favoriser le développement de ces avant-postes, a pour sa part reçu environ un million de dollars de subventions gouvernementales.
Construire pour les uns, raser pour les autres
Pour accueillir toujours plus de colons, Israël construit à un rythme que l’on n’avait jamais vu. Selon le rapport d’Amnesty International, sous l’actuel gouvernement, 16 928 nouveaux logements sont construits chaque année dans les colonies de Cisjordanie, contre 5443 par an en moyenne entre 2012 et 2022. Pour la seule année 2025, le gouvernement a approuvé la construction de 27 941 nouveaux logements. L’objectif affiché de Bezalel Smotrich : atteindre dans les années à venir un million de colons en Cisjordanie, sans compter ceux de Jérusalem-Est. Selon des données de 2023, l’ONG israélienne La Paix maintenant estime à 700 000 le nombre de colons en Cisjordanie, dont 229 000 à Jérusalem-Est, et 471 000 dans le reste du territoire.
Pendant ce temps, les Palestiniens n’ont presque pas le droit de construire. En 2023 et 2024, neuf permis de construire seulement leur ont été accordés dans la zone C. Et dans le même temps, entre janvier 2023 et avril 2026, les autorités israéliennes ont détruit 3407 maisons et autres bâtiments appartenant à des Palestiniens, déplaçant de force 2996 personnes supplémentaires.
Malgré les condamnations de façade de la politique coloniale israélienne, en France, ces pratiques restent sans conséquences et Paris ne fait rien pour stopper Israël. En 2025, Blast révélait qu’un salon immobilier israélien s’était tenu en plein cœur de Paris, où des promoteurs proposaient à la vente des appartements dans des colonies de Cisjordanie. Les autorités françaises n’ont rien fait pour empêcher la tenue de nouveaux salons. Le 7 juin 2026, un événement identique, à l’initiative des mêmes organisateurs, s’est tenu au Centre européen du judaïsme à Paris. Parmi les exposants, on trouvait notamment l’entreprise Y.D. Barzani, un géant israélien du BTP impliqué dans la construction d’infrastructures pour les colons, comme la route 60, qui traverse la Cisjordanie du nord au sud.

Crédit : captures d’écran réseaux sociaux et site de Y.D. Barzani.
Terroriser pour faire fuir
La politique de colonisation ne suffit pas à vider assez vite les villages palestiniens. Alors les colons mènent, en parallèle, une campagne de violence organisée. Et ils ne le font pas seuls : l’armée israélienne est à leurs côtés, parfois en spectatrice complice, parfois en participation directe. Selon le rapport d’Amnesty International, le gouvernement israélien a ainsi « activement favorisé une campagne de violence sans précédent menée par les colons afin de chasser de force les Palestiniens de la zone C ». À partir d’octobre 2023, les autorités israéliennes ont massivement distribué des armes à la population : 240 000 Israéliens ont été armés, dont une large part de colons. Des bataillons de défense régionaux ont également été créés, largement composés de colons réservistes de l’armée.
La police et l’armée israéliennes sont désormais autorisées à participer directement à ces attaques, aux côtés des colons. « Avec Amnesty International, nous avons documenté de manière certaine au moins 14 cas où des militaires étaient présents avec des colons lors d’attaques. Dans certains cas, les militaires laissent faire, dans d’autres ils participent eux-mêmes aux violences », indique Aymeric Elluin. Pour rendre la distinction encore plus difficile à établir, le gouvernement distribue désormais des tenues militaires aux colons. Amnesty International a pu documenter que certains d’entre eux, qui menaient auparavant des attaques en tenue civile, le font désormais en treillis.
Le cadre juridique a lui aussi été retourné. En 2023, le ministre israélien de la Sécurité nationale a ordonné à l’armée de ne plus faire respecter les lois aux colons. En 2024, le ministre de la Défense a annoncé que les colons israéliens ne pourraient plus être placés en détention administrative, une mesure qui, dans les faits, ne s’appliquait déjà quasi exclusivement qu’aux Palestiniens. L’impunité est ainsi devenue officielle, inscrite dans les instructions même du gouvernement.
Ces incitations ont produit des résultats sanglants. Entre 2023 et 2025, les colons ont mené 4575 attaques contre des Palestiniens. Jusqu’en 2022, on comptait en moyenne moins de deux Palestiniens tués par des colons chaque année. Ce chiffre est passé à huit à partir de 2023. Parmi les victimes : Awdah Hathaleen, militant et défenseur des droits palestinien, abattu de sang froid en juillet 2025 par le colon israélien Yinon Levi..
Masafir Yatta Municipal Council
Destructions et harcèlement administratif
La violence physique n’est qu’un outil parmi d’autres. Elle s’inscrit dans une stratégie bien plus large : détruire tout ce qui permet aux Palestiniens de vivre là où ils vivent. Couper les racines, assécher les ressources, rendre la vie impossible, jusqu’à ce que les gens partent d’eux-mêmes, ou plutôt, sans que personne n’ait officiellement à les expulser. « Le régime d’apartheid vise à rendre insupportable la vie des Palestiniens au quotidien, pour qu’ils s’en aillent », dénonce Aymeric Elluin.
Les attaques des colons ciblent ainsi régulièrement les oliviers des agriculteurs palestiniens, leurs réservoirs d’eau, leurs puits, ou encore leur bétail. En juillet 2025, dans le village de Hammamat al-Meyta, des colons ont volé près de 200 moutons d’un troupeau appartenant à des Palestiniens. Au moins 120 de ces animaux ont été tués par balles ou au couteau. Dans ces cas de vols de troupeaux, l’armée israélienne, agissant de concert avec les colons, menace ensuite de confisquer les animaux restants si les éleveurs rentent de revenir sur leurs terres.
Crédits : capture d’écran Al Jazeera.
À cette violence s’ajoute une machine administrative implacable, conçue pour épuiser et déposséder. En mai 2025, les autorités israéliennes ont repris l’enregistrement foncier des terres de la zone C. Or, « 58% de ces terres n’étaient pas officiellement déclarées au cadastre. Israël établit donc une classification du foncier, et demande aux Palestiniens qui revendiquent leurs terres des preuves quasi impossibles à fournir », indique Aymeric Elluin. Les terres non enregistrées sont ensuite saisies et reclassées : terres d’État, zone militaire, site archéologique ou réserve naturelle. Ces étiquettes interdisent de fait aux Palestiniens d’y cultiver quoi que ce soit, d’y construire un logement ou une école, au total d’y mener une vie normale. Et si des troupeaux paissent sur ces terres reclassifiées, leurs propriétaires reçoivent d’importantes amendes. Certains sont contraints de vendre leurs animaux pour payer, et se retrouvent ainsi sans ressources, sans avenir sur place.
Ces restrictions ne touchent pas seulement l’agriculture. Depuis avril 2026, des enfants palestiniens d’un village proche de Hébron, dans le sud de la Cisjordanie, ne peuvent plus rejoindre leur école : des colons ont bloqué la route qu’ils empruntaient chaque matin. Quand ces enfants tentent de franchir malgré tout les barrières pour aller étudier, l’armée israélienne n’hésite pas à les accueilir avec des gaz lacrymogènes.

Crédits : capture d’écran Associated Press
Absence totale de contre-pouvoirs
Face à toutes ces violations de leurs droits, et plus généralement du droit international, les Palestiniens de la zone C sont démunis. Le régime d’apartheid israélien étant bâti sur une logique suprémaciste, seuls les Israéliens ont accès à des contre-pouvoirs réels. Les Palestiniens, eux, sont soumis à un arbitraire total et n’ont aucun recours effectif. Et, dans les rares cas où la justice leur donne raison, comme dans celui de Khirbet Zanuta, détruit malgré deux décisions de la Cour suprême, la situation sur le terrain ne bouge pas d’un millimètre.
« En Israël, il y a un problème de rapport au droit interne et au droit international. Plus de 90% des cas de violences des colons ne donnent lieu à aucune suite judiciaire. Dans les faits, il y a une impunité totale », dénonce Aymeric Elluin. Le rapport d’Amnesty International va encore plus loin dans sa description de ce renversement du droit. Il documente le fait que, lorsque des Palestiniens déposent plainte à la suite de violences commises par des colons, la police et l’armée n’hésitent pas à arrêter les victimes elles-mêmes, sur la seule base des témoignages des colons auteurs des violences. Déposer plainte ne permet donc pas d’obtenir justice. Cela peut même, dans certains cas, mener en détention.
Inaction de la France et de l’Union européenne
Les rapports s’accumulent. À Gaza, en Cisjordanie, au Liban, au Yémen, en Syrie ou encore en Iran, les crimes de masse commis par l’État israélien sont documentés, chiffrés, nommés. Les communiqués de « condamnation » du ministère français des Affaires étrangères se succèdent. Mais les sanctions, elles, restent rarissimes, à l’image de celles qui ont récemment visé Bezalel Smotrich et certains colons, sans que cela ait en réalité un quelconque impact.
L’UE et la France regardent et ne font rien, ou presque. « Chez Amnesty International, nous revendiquons la suspension de l’accord d’association UE-Israël, au moins sur son volet commercial. Cet accord institue une relation privilégiée entre l’UE et Israël. En le suspendant, on respecterait le droit international, qui reconnaît que l’occupation par Israël des territoires palestiniens est illégale, et précise que les États doivent s’abstenir d’apporter leur aide ou leur assistance pour perpétuer cette occupation », indique Aymeric Elluin.
La question de la suspension de cet accord, entré en vigueur en 2000, s’est posée en 2025 au sein des institutions européennes. L’article 2 du texte prévoit en effet que celui-ci est conditionné au respect, par l’UE et par Israël, des droits humains. En juin 2025, un rapport commandé par l’UE elle-même a conclu, sans grande surprise, au non-respect des droits humains par Israël. Plusieurs pays, dont l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie, ont plaidé en faveur d’une suspension. Sans succès : aucune mesure concrète n’a encore été prise.

Crédits : accord d’association UE-Israël.
« Amnesty International plaide également pour interdire tout commerce avec les colonies », ajoute Aymeric Elluin. En théorie, les produits qui en proviennent doivent porter un étiquetage spécifique. En pratique, un récent rapport de l’ONG Global Echo Litigation Center dénonce des fraudes massives : des dattes, des citrons ou d’autres produits agricoles issus des colonies sont mélangés à des produits israéliens ordinaires, puis exportés vers l’UE avec les avantages fiscaux prévus par l’accord de libre-échange UE-Israël.
Selon l’ONG, une cargaison sur cinq au départ d’Israël et à destination de l’UE contient des produits issus des colonies. Un mécanisme de fraude fiscale massive qui fait perdre des millions d’euros de droits de douane à l’Europe, et qui permet aux exportateurs israéliens de transformer des terres volées en débouchés commerciaux. Les dattes et les citrons cueillis sur les terres de Khirbet Zanuta finissent dans nos épiceries. Mais le village, lui, n’existe plus.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon

