Dans un document officiel daté de mi-juin, que révèle « Mediapart », le service antifraude du Parlement européen pointe les « irrégularités » de plusieurs contrats passés par le groupe présidé par Jordan Bardella avec des prestataires sur la période 2024-2025. Ces derniers sont dirigés par des figures de l’extrême droite la plus radicale.
L’énigme des liens de dépendance entre le Rassemblement national (RN) du duo Le Pen/Bardella et la frange la plus radicale de l’extrême droite française ressemble à la fameuse maxime du Guépard, de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » En effet, malgré des enquêtes judiciaires en cours et en dépit de déclarations publiques sur de supposées prises de distance, le RN continue d’enrichir dans des conditions suspectes la galaxie dite de la « GUD Connection ».
Alors que le parquet européen a mené la semaine dernière une vague de perquisitions dans le cadre d’une enquête sur les conditions d’attribution de marchés par le groupe parlementaire de l’extrême droite européenne sur la période 2019-2024, un nouveau rapport officiel du Parlement européen daté de mi-juin, dont Mediapart a pris connaissance, pointe de possibles irrégularités financières imputables au RN sur une période plus récente (2024-2025).
Selon nos informations, ce document de 37 pages émanant de la Direction générale financière du Parlement européen est actuellement entre les mains de la commission de contrôle budgétaire, qui doit émettre un avis le 14 juillet sur les suites à y donner. La justice pourrait donc être saisie de ces éléments nouveaux.
Comme pour l’enquête en cours, les faits découverts par les services financiers du Parlement européen portent sur les contrats de communication confiés par le RN, sur fonds publics, à une galaxie de sociétés qui ont toutes en commun d’être à la main de dirigeants entretenant des liens personnels et politiques avec la « GUD Connection ».
Cette appellation recouvre une nébuleuse liée à d’anciens militants du Groupe union défense (GUD), dont son chef emblématique dans les années 1990, Frédéric Chatillon, est accusé de cultiver une nostalgie du IIIe Reich, de multiplier les fréquentations de figures antisémites et de défendre une proximité idéologique avec des dictatures étrangères, la Syrie de Bachar al-Assad ou la Russie de Vladimir Poutine par exemple.
Condamné pour escroquerie dans l’affaire des kits de campagne du Front national (FN), Frédéric Chatillon est aussi un ami de jeunesse de Marine Le Pen, tandis qu’une de ses filles a eu une histoire sentimentale avec Jordan Bardella.
D’après ce nouveau rapport du Parlement européen, les contrats passés par le groupe Patriotes pour l’Europe (PfE), dont le RN est membre et que Jordan Bardella préside, avec cinq sociétés (e-Politic, Hermod Communication, Adhocrat, Recless et Citadelle Communication), posent de sérieuses questions de légalité.
Les enquêteurs et enquêtrices pointent pêle-mêle de « nombreuses violations des règles applicables », des offres qui auraient dû être « considérées comme non valables », des sociétés qui n’ont pas les moyens « de satisfaire à l’exigence minimale de capacité technique » pour l’exécution des marchés visés, mais aussi des paiements « pas conformes au contenu réel des factures ». Ils et elles expriment « de sérieuses préoccupations quant à la conformité au cahier des charges » soumis par le groupe parlementaire. Les montants considérés comme irréguliers s’élèvent à 197 258,48 euros.
Questionné par les services du Parlement, le groupe des Patriotes pour l’Europe (PfE) a reconnu, dans sa réponse, le 20 avril 2026, des « incohérences et lacunes procédurales » dans « la rédaction et la signature des contrats ». Il a aussi admis que la « coordination et la vérification auraient pu, dans certains cas, être plus rigoureuses », tout en les imputant à une « approche fortement décentralisée ». Mais il a assuré « que les contrats avaient été préparés de bonne foi ».
Cet argument n’a pas convaincu les rapporteurs et rapporteuses, qui estiment au contraire que ces « nombreuses irrégularités de nature fondamentale […] ne sauraient être excusées ou compensées par la bonne foi alléguée du groupe ». Contrairement aux affirmations de ce dernier, insistent-ils et elles, il ne s’agit pas « d’une simple différence d’interprétation des règles de passation des marchés publics ». Et de considérer que « les irrégularités procèdent au contraire de violations des principes fondamentaux régissant le droit de la commande publique ».
Un « bébé Chatillon » aux commandes
L’attention des services financiers du Parlement européen a notamment été attirée par le profil des dirigeants de plusieurs des sociétés en cause : Paul-Alexandre Martin (e-Politic), Mathieu Balavoine (Recless) et Nicolas Goury (Hermod Communication).
Cofondateur de l’entreprise française e-Politic (récemment rebaptisée e-nvictus) avec Frédéric Chatillon, Paul-Alexandre Martin navigue depuis près de quinze ans à l’intersection du RN et des groupuscules d’extrême droite les plus radicaux. Aujourd’hui seul aux commandes de l’agence de communication, cet ancien numéro deux du Front national de la jeunesse (FNJ) n’a jamais caché ses amitiés avec des membres de la mouvance néofasciste française et européenne, alors même qu’il est censé incarner un visage plus présentable de l’extrême droite.
Sur ses réseaux sociaux, Paul-Alexandre Martin, 36 ans, affiche sa proximité avec son mentor et ami Frédéric Chatillon, de vingt-deux ans son aîné, figure tutélaire de la « GUD Connection ». « Paul-Alexandre Martin, c’est un bébé Chatillon, commente à Mediapart un ancien proche de Marine Le Pen. Il s’habille comme lui, il se coiffe comme lui. »
Le jeune chef d’entreprise, dont les activités se sont progressivement étendues à plusieurs sociétés en France et à l’étranger, a aussi été très proche de Loïk Le Priol et de Romain Bouvier, qui seront jugés en septembre aux assises pour l’assassinat du rugbyman Federico Martín Aramburú en 2022. Il partage également ses vacances avec Logan Djian, ancien leader du GUD multicondamné pour violences, qui arbore des tatouages néonazis.
Depuis sa création en 2014, e-Politic apparaît comme une pièce inamovible de la communication du FN puis du RN, au Parlement européen comme pour les campagnes électorales en France. L’agence a aussi fait travailler de jeunes militant·es du parti qui en sont devenu des cadres, comme la députée européenne Julie Rechagneux ou François Paradol, actuel directeur de cabinet de Jordan Bardella.
D’après Le Monde, la société de communication a aussi employé Paul-Alexis Husak, un cadre du GUD nouvelle génération. Passé par les Zouaves Paris, le militant a été interpellé en 2022 dans le cadre de l’enquête sur une tentative d’expédition punitive autour d’un match de football entre la France et le Maroc.
Les profils de Matthieu Balavoine et de Nicolas Goury, qui dirigent respectivement les sociétés Recless et Hermod, ne sont pas moins proches de cette galaxie. Le premier est une figure de la mouvance identitaire rouennaise, porte-parole de l’Association de soutien aux lanceurs d’alerte (Asla), une organisation fondée par des cadres identitaires pour soutenir les militant·es d’extrême droite qui font l’objet de poursuites judiciaires.
Il a été condamné en appel, le 23 mars 2026, à huit mois de prison avec sursis pour violences en réunion après l’attaque d’un local de l’association SOS Méditerranée à Marseille, en 2018 (condamnation contre laquelle il a formé un pourvoi en cassation). Mathieu Balavoine est par ailleurs marié depuis 2025 avec une des filles de Jildaz Mahé O’Chinal, un des plus proches amis de Frédéric Chatillon, étroitement lié aux milieux néofascistes italiens.
Dirigeant de l’entreprise Hermod, Nicolas Goury est, lui aussi, issu des cercles identitaires normands. Délégué départemental adjoint du RN en Seine-Maritime, ancien assistant parlementaire à l’Assemblée nationale, il a été épinglé en 2017 pour avoir effectué une quenelle, geste à connotation antisémite popularisé par Dieudonné, devant le siège de la CGT à Rouen, dont il avait été exclu après avoir rallié le parti d’extrême droite.
Enfin, le dernier prestataire épinglé par le service antifraude, Citadelle Communication, est géré par Christophe Boucher, ami de trente ans de Frédéric Chatillon, avec lequel il avait créé une société en 2003.
Questionnés par Mediapart, Frédéric Chatillon, Paul-Alexandre Martin, Mathieu Balavoine, Christophe Boucher et Nicolas Goury n’ont pas répondu.
1,8 million d’euros pour e-Politic depuis 2019
Le nouveau rapport du Parlement européen sur les années 2024-2025 ne mentionne pas moins de soixante fois e-Politic, qui a facturé 146 444,41 euros sur la période. À cette somme, il convient d’ajouter les 1 653 012 euros pour les prestations au groupe Identité et démocratie (le prédécesseur de Patriotes pour l’Europe), dont le RN était membre lors de la précédente législature (2019-2024). Dans les deux cas, les autorités de contrôle considèrent que les règles de « transparence » et de « bonne gestion financière » n’ont pas été respectées.
En matière d’appel d’offres, les règles du Parlement exigent notamment une mise en concurrence sincère et la réception d’un nombre minimal d’offres d’entreprises. Or, le rapport constate que sur la période 2024-2025, « plusieurs de ces exigences n’ont pas été respectées par le groupe PfE et/ou n’ont pas été correctement documentées ».
Par exemple, les rapporteuses et rapporteurs disent avoir observé que le groupe d’extrême droite avait été facturé par ses prestataires avant même la conclusion des appels d’offres et l’attribution des contrats. Ce qui, selon elles et eux, remet « en cause la crédibilité de la sélection des opérateurs économiques » et « suggère une distorsion de la concurrence ».
Une agence détenue par Frédéric Chatillon
Ces nouveaux éléments viennent s’ajouter à ceux, déjà connus, qui ont justifié l’ouverture d’une enquête pénale par le parquet européen à la suite de la transmission d’un précédent rapport sur des soupçons d’irrégularités visant le groupe Identité et démocratie.
Ce premier rapport de 32 pages, révélé par Le Monde et dont Mediapart a également pris connaissance, alertait déjà sur les « graves problèmes de conformité » du contrat passé avec la société e-Politic. Son dirigeant, Paul-Alexandre Martin, a d’ailleurs été visé par la série de perquisitions menées, mardi 30 juin, dans le cadre des investigations en cours pour des soupçons de détournement de fonds publics, de favoritisme et d’abus de confiance.
Une autre société française, baptisée Unanime, a elle aussi été pointée du doigt par les autorités européennes pour un marché à 1,4 million sur la même période 2019-2024. Créée à Paris en 2011, cette entreprise était détenue par Frédéric Chatillon jusqu’en 2023, avant qu’il ne transfère ses parts dans sa holding italienne, dénommée Edda (comme le prénom de la fille aînée de Benito Mussolini).
Quand elle travaillait pour le groupe du RN, l’entreprise était par ailleurs dirigée par une certaine Sighild Blanc, petite-fille de deux anciens nazis français, qui n’est autre que la femme de Frédéric Chatillon. C’est elle qui a notamment signé plusieurs devis avec Identité et démocratie.
À Bruxelles, les prestations d’Unanime ont porté sur la fabrication (impression, routage et affranchissement) de deux « livres noirs », un sur la « gestion de la crise du coronavirus par l’UE », l’autre sur la « gestion calamiteuse de la stratégie vaccinale de l’UE », dont Jordan Bardella a assuré la promotion.

L’entreprise a aussi été mandatée pour le magazine du groupe, Vu d’Europe, quand bien même elle « ne disposait pas des capacités techniques nécessaires » pour le faire elle-même, d’après le service antifraude. Ce dernier relève dans son rapport que la petite structure française « n’a pas exécuté la majorité des services contractuels et a, au contraire, eu recours à une sous-traitance en cascade », sans que cela réponde, à ses yeux, à une « logique économique ».
En moyenne, cette chaîne de sous-traitance a fait grimper les prix de 31 % sur les prestations réalisées. Même en retranchant « généreusement » des « honoraires d’agence », le différentiel est encore supérieur de 18 %, insiste le rapport, qui considère qu’« aucune des explications avancées par le groupe Identité et démocratie ne permet de remédier aux graves lacunes constatées tant dans la procédure que dans l’exécution du contrat ».
Sollicité·es par Mediapart, Marine Le Pen et Jordan Bardella n’ont pas répondu.
Mardi 30 juin, le président du RN a réagi aux perquisitions chez ses prestataires en publiant sur son compte X un message conspirationniste faisant le lien entre cette actualité judiciaire et le scrutin présidentiel de l’année prochaine. « Comme à chaque fois, les procédures judiciaires annoncent le calendrier électoral », a-t-il estimé.
Le leader d’extrême droite n’a en revanche rien dit des raisons pour lesquelles le RN maintient son lien avec la sphère de la « GUD connection », malgré le risque juridique et réputationnel que représente ce compagnonnage.