Vers un cauchemar américain ?

« Néoréactionnaires et trumpisme : Vers un cauchemar américain ? », très bon texte d’Alexandre Sirois, La Presse, sur l’avenir de notre voisin américain (et un aussi le nôtre vu très la grande proximité géographique, économique et culturelle). Le texte est paru ce 3 juillet 2026.
« On sait où en sont les Américains, alors qu’ils célèbrent le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance : leur pays est gravement malade. Mais où s’en vont-ils ?
Et si, en 2035, le pays tournait le dos à la démocratie et se voyait transformé en « État-entreprise » ?
Selon ce scénario cauchemardesque, à la suite d’un coup d’État, un roi prendrait le pouvoir et mettrait en place le logiciel de surveillance qu’il a conçu, sous prétexte d’assurer « la sécurité du territoire ».
L’auteur de ce scénario se nomme Arnaud Miranda. Il enseigne notamment l’histoire des idées politiques et la philosophie à Sciences Po, à Paris. Et ce qui est troublant, c’est que cet exercice de pensée n’est pas purement théorique. Il reflète ce que souhaitent les idéologues « néoréactionnaires ».
�C’est le sujet du plus récent livre de ce professeur : Les Lumières sombres – Comprendre la pensée néoréactionnaire. « Je ne dis pas que le scénario que je décris va arriver, précise-t-il d’emblée en entrevue. L’idée est de montrer en quelques lignes de quoi est fait le fantasme des auteurs, dont certains sont connectés au réseau de pouvoir trumpiste, ou dont des acteurs du trumpisme se sont réapproprié certaines des idées. »
Oui, vous avez le droit de vous pincer pour être certain que vous ne rêvez pas.
Une autre façon de vous en assurer, c’est de vous renseigner sur les idées �de Curtis Yarvin, penseur phare de ce mouvement. Vous aurez tout un choc.
Cet informaticien et blogueur de 53 ans se réclame de ce qu’il appelle le « formalisme », qui « vise à présenter la réalité telle qu’elle est », explique Arnaud Miranda, joint à Lyon par visioconférence.
Or, selon Curtis Yarvin, les démocraties sont en réalité des entreprises. Et elles sont inefficaces, entre autres parce qu’elles « empêchent de prendre des décisions complètement rationnelles puisque les dirigeants sont obligés de satisfaire le peuple pour pouvoir être réélus ».
Ce penseur néoréactionnaire est carrément révolutionnaire. Il rêve de l’avènement d’un « coup d’État monarchique » aux États-Unis. Tout un paradoxe, puisqu’il y a 250 ans, les Américains ont rejeté l’autorité de la Couronne britannique. Ils ont même conçu leurs institutions politiques pour empêcher la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du président du pays.
Précisons que si Curtis Yarvin est nostalgique des monarchies européennes du XVIIe siècle, il ne favorise pas un transfert héréditaire du pouvoir. S’il n’en tenait qu’à lui, l’éventuel roi des Américains serait choisi par… un conseil d’administration.
« C’est un modèle qui est calqué sur les grandes entreprises de la Silicon Valley », souligne le professeur Miranda. Ce n’est pas étonnant, car pour ces idéologues, le salut passe par l’innovation technologique.
« L’idée, c’est vraiment le technoaccélérationnisme, qui vise à déréguler complètement les contraintes liées à la technologie, ajoute-t-il. La révolution politique doit servir à libérer l’innovation capitaliste et technologique de toutes les contraintes légales, politiques, morales, etc. » Se familiariser avec les idées néoréactionnaires nous aide à comprendre les bouleversements aux États-Unis (et ailleurs) depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump.
En France, l’hebdomadaire Le Point a même écrit que l’essai d’Arnaud Miranda est le « meilleur livre sur Donald Trump jamais publié en français » (même s’il ne porte pas précisément sur le président américain). « Quand j’ai écrit ce livre, mon intention était de lutter contre cette vision de Donald Trump selon laquelle il est une espèce de fou complètement erratique, explique l’auteur. Et voulant que le trumpisme soit une sorte de mouvement insensé lié uniquement à des passions tristes, négatives, etc. Ça occulte toute la construction idéologique multiple, hétérogène, qui a donné naissance au trumpisme. »
Ce qu’il faut savoir, aussi, c’est que les idées délirantes de Curtis Yarvin et d’autres penseurs néoréactionnaires (Nick Land et Costin Alamariu, entre autres) sont soutenues par des hommes d’affaires influents. En particulier par Peter Thiel et Marc Andreessen. Ces entrepreneurs du secteur technologique gravitent, tout comme Curtis Yarvin, dans l’orbite de l’administration Trump. Ils ne sont pas les seuls, bien sûr.
Outre la pensée néoréactionnaire, deux autres grands « pôles idéologiques » influencent le trumpisme. D’abord l’alt-right, un mouvement national-populiste auparavant associé à Steve Bannon, ancien stratège de Trump. Ensuite le post-libéralisme, un courant idéologique réactionnaire lié à la religion chrétienne (avec lequel il arrive au vice-président, J.D. Vance, de flirter), qui dénonce l’individualisme libéral et prône également un nouvel ordre politique.
À l’heure actuelle, cependant, les idées néoréactionnaires dominent dans l’entourage du président. « La néoréaction devient beaucoup plus importante à partir de 2024, avec la jonction des grands acteurs de la tech et du trumpisme. C’est donc le courant le plus dynamique, celui qui s’impose. » — Arnaud Miranda, professeur français
Une des preuves tangibles, c’est la création, peu après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, du « département de l’efficacité gouvernementale » et la nomination de l’entrepreneur Elon Musk à sa tête. Le professeur a reconnu là une idée néoréactionnaire selon laquelle il faut « passer par une entité paraétatique » dirigée par « un chef d’entreprise reconnu » qui joue le rôle d’un « liquidateur de la démocratie ».
L’avenir nous réserve-t-il d’autres surprises de ce genre ? Le pouvoir des idées néoréactionnaires va-t-il s’accroître à Washington ? Il faudrait être devin pour le savoir. Mais le professeur Miranda fait remarquer que c’est Donald Trump qui assure l’équilibre entre les divers pôles idéologiques qui ont la cote chez les républicains. Et que cet équilibre est fragile.
Le passé n’est donc pas garant de l’avenir. Il craint toutefois que ce qu’il appelle l’« illibéralisme technologique » ait encore un brillant avenir devant lui.
L’expert désigne ainsi cette « volonté de plus en plus affichée des entrepreneurs de la tech de prendre le contrôle de l’État » et de contourner les institutions démocratiques.
Alors, où s’en vont les Américains ? Pour l’évaluer, on devrait de toute évidence se pencher tant sur l’avenir du trumpisme (et des idées néoréactionnaires qui l’alimentent) que sur celui des ambitions des géants technologiques. »