Le rouleau compresseur de l’extrême droite médiatique tente d’imposer une lecture xénophobe du passage à tabac mortel de l’adolescent. Le Rassemblement national s’est lui aussi emparé de l’affaire, et des groupuscules néofascistes noyautent les rassemblements d’hommage.
Depuis près d’une semaine, CNews et Frontières font leur beurre sur un événement tragique et une succession de mensonges. Moteur d’une récupération politique qui défie toutes les limites de la décence, la chaîne et le magazine d’extrême droite ont fait de la mort de Louis, 17 ans, violemment passé à tabac le 19 juin par cinq garçons sur un chantier de Narbonne (Aude), la caution idéale d’un argumentaire profondément raciste.
Dans leur viseur : les foyers de l’aide sociale à l’enfance (ASE), qui accueillaient Louis et une partie de ses agresseurs. Mais l’immigration est aussi ciblée, puisque ces médias ont aussitôt suggéré un prétendu « racisme anti-Blancs ».
Le journal L’Indépendant fait aussi l’objet d’une salve de haine pour avoir parlé de « rixe » au lieu de « guet-apens » dans son premier article, bien qu’à l’époque, personne – pas même la police – ne disposait de tous les éléments du drame. « Ces gens sont nés avant la honte, ils ne sont pas capables de vérifier des informations… Pour moi, il y a un déni de réalité, et une volonté de cacher », a accusé Jules Torres, rédacteur en chef du Journal du Dimanche (JDD) dans l’émission « 100 % Frontières », sur CNews le 25 juin, alors que le quotidien local était déjà passé depuis la veille à l’emploi du mot « guet-apens ».
Mais le mal était fait. Appels haineux, mails insultants, menaces de mort… La fachosphère s’est littéralement déchaînée, au point que le journal dépose une plainte auprès du procureur de la République de Perpignan (Pyrénées-Orientales), vendredi 26 juin, annonce L’Indépendant à Mediapart.
Le RN aux premières loges
Dès le 24 juin, au lendemain de la mort de Louis, Frontières a pu imposer son cadrage médiatique – et ses obsessions – à cette affaire inflammable en étant le premier média à dévoiler sur ses réseaux sociaux une vidéo floutée du passage à tabac du jeune homme, filmée par l’un des suspects. Selon le rédacteur du magazine identitaire, c’est la famille de l’adolescent qui a contacté le jour même Frontières afin « que cette affaire soit médiatisée » et ces images diffusées.
Le Rassemblement national (RN) s’en est emparé dans les heures suivantes pour accuser l’exécutif de « laxisme » et d’« aveuglement » face à « l’ensauvagement » de la société. Un terme que s’est approprié Marine Le Pen dès 2013, et que Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, a lui aussi adopté en 2020.
À moins de dix mois du premier tour de la prochaine présidentielle, les dirigeants du parti n’ont pas hésité à faire de ce drame un argument électoral. « En 2027, ça en sera terminé de la déconnexion, du déni et de l’aveuglement idéologique face à l’ensauvagement et à cette insupportable ultraviolence », a promis Marine Le Pen sur X le 24 juin, quand Jordan Bardella appelait les électeurs et les électrices à « oser la rupture avec trente ans d’échecs » afin de « rétablir l’ordre en France ».
La formation lepéniste s’est d’autant plus investie sur l’affaire que l’une de ses collaboratrices a été directement touchée par la mort de l’adolescent. Sa tante et marraine, Marie-Julie Marteau, se trouve en effet être l’assistante parlementaire du député RN du Var Philippe Lottiaux – elle est par ailleurs élue municipale à la mairie de Sainte-Maxime (Var).
Lors de la séance de questions au gouvernement du 30 juin à l’Assemblée nationale, ce dernier a agité les peurs en reprochant au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, une « triste litanie de nos jeunes lynchés, violés, égorgés ces derniers mois » qui auraient été « sacrifiés sur l’autel du “pas de vague”, des renoncements et de la culture de l’excuse ».
Alors que les cinq suspects – mis en examen pour assassinat et placés en détention provisoire – sont âgés de 16 à 20 ans selon Laurent Nuñez, Philippe Lottiaux en a profité pour demander l’abaissement de l’âge de la majorité pénale, que réclame depuis des années le RN.
Sur les réseaux sociaux, l’affaire a été largement relayée par les comptes identitaires les plus influents, en France comme à l’étranger. Alors que le procureur de la République de Narbonne, Jean-Philippe Rey, a déclaré lors d’une conférence de presse le 24 juin que le mobile du crime est « pour l’heure inconnu » mais « sans aucun lien avec un motif d’ordre racial », ces comptes se sont empressés d’y plaquer leurs obsessions xénophobes en faisant un lien entre les violences ayant causé la mort de Louis et l’immigration.
Sans aucun fondement, Éric Zemmour a ainsi dénoncé un « francocide » et l’un des « symptômes » de l’« invasion » et de la « colonisation » de la France. En Belgique, l’ex-député d’extrême droite Dries Van Langenhove, condamné en 2024 à une peine de prison ferme pour apologie du nazisme, a affirmé sur X que Louis avait été tué par « cinq migrants ». Une information non vérifiée amplifiée deux heures plus tard par l’influenceur trumpiste Alex Lorusso, déclenchant même une réaction d’Elon Musk : « Terrible », a commenté le milliardaire auprès de ses 240 millions d’abonné·es sur la plateforme X, qu’il possède.
Manifestations noyautées par les identitaires
Lancée par le compte Instagram « Justice pour Louis », la première marche organisée le 28 juin à Narbonne a été largement dominée par les groupuscules identitaires et néofascistes du sud de la France, type Ligue du Midi – dont certains membres ont déjà été condamnés pour des violences racistes et des saluts nazis –, mais aussi les Jeunes d’Oc (une émanation de Génération identitaire, dissous en 2021), Novelum Carcassonne ou encore Unité Sud Perpignan.
En tête de cortège, les manifestant·es ont brandi des pancartes « White Lives Matter » et « Européen, réveille-toi ». Et puis ces slogans scandés comme un seul homme par une foule de plus de mille personnes, dont des familles choquées par le drame : « La France, c’est nous ! » ou encore « Peine de mort, peine de mort, peine de mort ! ».
Co-organisateur de la marche, Paul Goudard, alias Paul Estérel, est aussi l’un des visages du compte Instagram « Justice pour Louis ». Cet ex-militant de Génération identitaire a fait partie des vingt-trois militant·es condamné·es pour le saccage des locaux de l’association SOS Méditerranée en 2018, avant de rejoindre les groupuscules Argos et Le Maquis. Parmi les chevilles ouvrières de cette manifestation, on retrouvait également Louis Fernandez, leader de Novelum Carcassonne, qui arbore sur son bras gauche un tatouage à l’effigie du nazi belge Léon Degrelle selon StreetPress.
Français, réveille-toi, tu es ici chez toi !
À Paris, Tours, Angers, Versailles ou encore Aix-en-Provence, plusieurs groupuscules néofascistes et identitaires ont eux aussi organisé des rassemblements locaux ces derniers jours. Ceux-ci ont le plus souvent été menés par les organisateurs du défilé néonazi du Comité du 9-Mai (C9M), qui se tient chaque année dans la capitale.
« Français, réveille-toi, tu es ici chez toi ! », ont aussi scandé quelques dizaines de personnes, lundi 29 juin au soir devant la cathédrale Saint-Louis à Versailles, à l’appel du groupe Auctorum. La veille, un rassemblement devant la préfecture du Maine-et-Loire, à Angers, avait appelé à « la remigration ». « Chassons les barbares », avait posté sur Instagram quelques jours plutôt son organisateur, le leader identitaire angevin Jean-Eudes Gannat, tout en appelant à la « peine de mort pour les assassins de Louis ».
Selon BFMTV, à l’appel du père de Louis, une nouvelle marche « apolitique » sera organisée samedi 4 juillet à Carcassonne. De son côté, son ex-compagne a convié tous les parents à participer à ce qu’elle a nommé « la dernière marche », qui démarrera devant la mairie de Narbonne, dimanche 5 juillet. « Ce n’est pas le temps du deuil, c’est le temps de la guerre, a déclaré la mère dans le JDD le 27 juin. Que la France soit prête : nous sommes déterminés […]. Je veux qu’ils soient jugés comme des adultes. Je veux que Louis soit le dernier. Je veux que les lois soient revues. Quand on tue comme un homme, on paie comme un homme. »
Sa sœur, Marie-Julie Marteau, a appelé les élu·es de « tous bords » à se rendre à cette marche. « J’invite tous les représentants de l’État, tous les élus. Qu’ils prennent leurs responsabilités […]. S’ils veulent parler de récupération politique, qu’ils récupèrent l’affaire de Louis. C’est à eux de s’en saisir maintenant », a-t-elle lancé sur le plateau de CNews le 29 juin, sans qu’à aucun moment son statut d’attachée parlementaire RN soit mentionné à l’écran.
Deux jours plus tôt, Laurent Nuñez avait pointé dans Le Parisien une « exploitation de l’extrême droite dans cette affaire ». Une critique adressée aux « groupuscules d’ultradroite » et non au RN, a précisé le locataire de Beauvau à l’Assemblée nationale mardi.
Plusieurs responsables politiques d’extrême droite ont fait savoir qu’ils participeraient à la marche de dimanche à Narbonne, à l’image du député frontiste Julien Odoul (qui a annoncé qu’il s’y rendrait « avec [ses collègues] députés du Rassemblement national »), d’Éric Zemmour ou du sénateur Stéphane Ravier (ex-RN et ex-Reconquête). Ainsi que bon nombre des groupuscules qui ont pris la main sur la première marche de Narbonne.