8 juillet 2026
En 2020, j’ai porté plainte contre trois hommes pour des faits de viol. Je vous écris aujourd’hui avec toute la rage qui se loge dans mes tripes et les poings serrés. Parce que je ne peux plus taire ce qu’il se passe lorsqu’on est victime de violences sexuelles face à la Justice.
L’un a eu lieu pendant un an l’année de mes 9 ans, par un adolescent de 15 ans, le grand frère de ma meilleure amie de l’époque. Il y a eu un procès en 2023, l’accusé à été condamné à me verser 2000 euros.
Le second a eu lieu à mes 20 ans, par un soi-disant “ami”. Il a obtenu un non lieu sans procès en avril 2026.
Le troisième à eu lieu dans mon lit à 23 ans, par un “ami d’enfance”. Le dossier est perdu depuis 6 ans.
Je vous écris aujourd’hui avec toute la rage qui se loge dans mes tripes et les poings serrés.
Parce que je ne peux plus taire ce qu’il se passe lorsqu’on est victime de violences sexuelles face à la justice.
Il y a peu j’ai reçu l’ordonnance de non lieu pour une plainte que j’avais déposée il y a 5 ans et demi pour viol. Je suis seule, personne ne prend la peine de m’expliquer ce qu’il se passe.
J’appelle mon avocate, puis des associations de soutien aux victimes, apparemment il n’y a rien a faire, la justice à tranché et je n’ai aucun recours ni aucune autre possibilité d’action.
Il a gagné.
Écrire un texte pour survivre, pour soutenir, pour faire entendre la parole de celles et ceux que l’on écoute pas. L’histoire du patriarcat qui est fondatrice de l’histoire des institutions est encore aujourd’hui au pouvoir.
Les postes hauts placés sont principalement occupés par des hommes, les personnes les plus riches sont des hommes, la justice, la politique, les lieux de pouvoirs sont détenus principalement par des hommes. Le peu de femmes qui y accèdent se conforme souvent aux codes de la masculinité pour pouvoir rester en place.
Dans ce contexte, il est évident que des plaintes pour violences sexistes et sexuelles déposées à l’égard d’hommes ne soient pas entendues, que les rapports aux institutions soient si difficiles pour les personnes non assignées homme, que la balance du pouvoir et de la justice ne soit pas équilibrée.
Ce texte parle de ce qui révolte, qui ulcère, qui tue et dé-légitimise la parole des victimes.
Ce qui n’est plus admissible au XXIe siècle, ce qu’il faut changer, repenser, ce qu’il faut réparer.
Le pouvoir d’ôter la langue, c’est celui de faire taire, de ne pas écouter, de refuser de prendre en considération.
C’est peut être cela le point principal, la considération.
C’est un cri nécessaire à la survie.
Le systémisme est encore trop souvent invisible lorsque l’on parle de la violence des hommes, celle-ci est toujours si normalisée que l’on ne se préoccupe pas de protéger, de prendre soin, de rassurer les personnes qui la subissent. Que l’on ne fait rien pour la faire cesser. Que la dimension systémique est effacée.
La justice a été créée, écrite et faite par et pour les agresseurs.
La justice et le droit ont des années de retard malgré le mouvement #Metoo
Dans ce contexte, comment envisagez-vous de faire changer la justice ?
Comment voulez-vous que les victimes portent plainte ?
Comment croyez-vous que nous puissions avoir encore confiance en la justice ?
Le parcours du re traumatisme
C’est déjà si difficile d’en parler, si difficile de ne pas se culpabiliser, si difficile de trouver de l’aide, la force de porter plainte, d’affronter la machine judiciaire qui nous broie.
Rien n’est mis en place pour aider les victimes à se réparer, d’abord il y a la violence du parcours pour porter plainte, avec les premières questions, toujours les mêmes :
- “ Comment étiez vous habillé.e ?”
- “ Aviez vous bu ou consommé des substances ?”
- “ Etes vous sûr.e d’avoir dit clairement “non” ?”
C’est une honte.
On nous fait répéter notre récit en boucle à des années d’écart, pour trouver une faille, une défaillance.
Vient ensuite une expertise psychologique/psychiatrique uniquement pour les victimes, on vérifie que nous ne soyons pas mythomane et que nous soyons assez détruit.e pour être une victime “crédible”. Que nous cochions toutes les cases pour être la bonne victime, celle qui vous arrange.
Non je n’ai pas crié, non je ne me suis pas débattue
Oui j’ai été sidérée, oui je connaissais le violeur, oui j’avais bu
Ne suis je donc plus une victime ?
Les délais insupportables ( de 1 à 10 ans pour qu’une plainte soit prise en compte), les dossiers qui sont perdus, les auteurs non recherchés, non retrouvés. On nous retrouve plus facilement à l’étranger pour une amende de stationnement alors que le viol est un crime.
Aucune considération de la part des institutions et du corps administratif.
Il y a bien sûr le temps et l’argent passés en thérapie pour tenter de survivre, chercher des preuves, devoir raconter ce qu’il s’est passé à l’entourage pour avoir des témoins.
Et un homme a juste à dire “non, je n’ai rien fait ” ou “il.elle est folle” pour que tout s’arrête.
Vous justifiez un non lieu par le fait que mon agresseur vous dise que nous étions amoureux, à quel moment cette déclaration se transforme-t elle en preuve contre ma déposition ? Vous a t il apporté des preuves de cette soi disante relation ? Pourquoi sa parole vaut plus que la mienne ?
De plus, si nous avions effectivement été amoureux, ce qui n’est absolument pas le cas, cela ne constitue aucunement une déculpabilisation. Le viol conjugal est excessivement répandu.
On nous oppose souvent la “peur de l’erreur”, des fausses déclarations, des plaintes caducs.
Etant donné le parcours épuisant que nous subissons, qu’a t-on à gagner à faire de fausses déclarations ?
Nous y perdons de l’argent, du temps, de la dignité, de la confiance en soi, de la santé mentale et notre peu de foi en la justice.
Un viol c’est le meurtre d’une partie de nous
Trouvez-vous cela normal que les violences sexistes et sexuelles soient les seuls crimes pour lesquels c’est la victime qui doit prouver la culpabilité de l’accusé et que l’évènement a eu lieu. On nous demande donc de présenter des preuves pour des faits qui se sont souvent déroulés plusieurs années en arrière (mémoire traumatique et difficultés à porter plainte obligent).
Avez vous déjà subi un examen gynécologique dans un commissariat juste après une agression sexuelle/un viol ? C’est un acte inhumain, dégradant et qui ravive le traumatisme.
Vous rendez vous bien compte qu’on ne peut pas garder les messages de nos agresseurs pendant des années ? Alors que nous faisons un énorme travail pour oublier, nous reconstruire, nous soigner et éviter les réminiscences traumatiques en permanence.
Comment pensez vous prouver le non consentement ? Car c’est ce que vous nous demandez de faire.
Par exemple pour l’affaire qui nous concerne, c’est mon viol le plus violent, que vous faut il de plus dans ma déposition pour prouver la contrainte et la surprise ?
A quel moment un viol n’est il pas commis par surprise ?
L’agresseur lui, n’a qu’à nier.
C’est sa parole contre la mienne, sans aucun effort à fournir de sa part, quelle égalité ? Quelle justice ?
Il y a un autre élément qui est entré dans la loi mais qui n’est pas appliqué dans les procédures judiciaires, le Gaslight ou détournement cognitif, c’est une pratique masculine qui consiste à faire passer l’autre (souvent une femme/une victime) pour folle.fou ou mythomane.
Cette méthode de contournement de la réalité est particulièrement efficace sur des personnes traumatisées dont la mémoire, on le sait, a mis en place des dysfonctionnements défensifs afin de survivre aux agressions. (voir bibliographie)
Il est intéressant par exemple que la seule défense d’un agresseur puisse être “Cette personne ment, elle est folle” et que cela convienne aux tribunaux pour délégitimer la parole d’une victime.
C’est une histoire bien longue que celle du patriarcat et de l’accusation d’hystérie, qui se prolonge encore aujourd’hui avec panache et systémisme dans les couloirs de la justice. (voir bibliographie)
Pouvez vous imaginer la violence d’écrire noir sur blanc sa parole contre la mienne ?
Une autre violence institutionnelle est que les lois ne sont pas rétroactives, ce qui veut dire que “le consentement est entré dans la loi” uniquement pour les personnes qui seront violées après l’application de celle-ci.
Il faut bien choisir le moment où l’on se fait violer, par qui et dans quelles circonstances pour pouvoir espérer une reconnaissance de la justice.
La justice tient à la grâce que nos bourreaux pourraient nous faire reconnaître leurs crimes.
La justice tient au fil que des hommes reconnaissent leur erreur, leur patriarcat intégré.
La justice tient à leur culpabilité.
Ma vie tient à ce fil là, le fil de la reconnaissance de mon état de victime, le fil qui me redonnera un peu de contenance, un peu de dignité, un peu de courage pour recoudre ma langue. “ Il nous faut recoudre nos langues, il nous faut parler” Nadège Prugnard
Nous sommes relié.e.s par ce qui se loge dans nos tripes.
L’impunité tue. La silenciation des victimes tue.
Si mon agresseur vit librement c’est moi qui doit mourir.
La justice a sur les bras les victimes suicidées et psychiatrisées (900 suicides forcés par an selon l’assemblée nationale en 2023.) Le suicide forcé est un crime inscrit dans la loi depuis 2020, pourtant cette loi n’est toujours pas applliquée.
Faudra t il attendre que nous soyons toustes mort.e.s pour qu’enfin quelque chose se passe ?
Personne ne portera donc la responsabilité de notre destruction ?
Pour ce qui est de la responsabilité, c’est l’accumulation des viols qui entérine la destruction, alors mon agresseur n’est peut être pas pour vous unique responsable suivant mon expertise psychologique, ils sont tous responsables, également, ils devraient donc en subir les conséquences.
Votre argument est souvent que l’agresseur “n’a jamais été condamné”, si vous les déculpabilisez à chaque fois, quand seront-ils condamnés ?
Vous rendez vous compte de toute la légitimité donnée aux violeurs quand ils gagnent ?
Savez vous ce qu’est une crise dissociative ?
On sort de son corps, on se voit du dessus et on a plus aucune prise sur ce qu’il se passe, on ne peut plus rien contrôler. C’est un mécanisme naturel de défense du cerveau lorsqu’il est en grand danger et qu’il pourrait exploser s’il devait ressentir la douleur du moment.
C’est un mécanisme que le cerveau garde en mémoire, longtemps, et qui peut réapparaître à des moments imprévisibles dans la vie des personnes traumatisées.
Pouvez vous imaginer ce que c’est de ne plus être capable de se regarder dans un miroir ni de toucher son propre corps parce que l’on se dégoûte ? Qu’on a l’impression de se réagresser soi-même ?
Avez-vous déjà ressenti l’envie de vous écarteler ? De retirer votre peau ?
Vous êtes vous déjà senti.e.s sali.e.s ? Monstrueu.se.x ?
Je serre les dents tous les jours pour ne pas m’effondrer.
C’est rare qu’il y ait une journée ou je ne pense pas au moins une fois à la mort.
La justice manque d’humanité, elle n’est donc pas impartiale. Elle juge ce qui outrepasse la loi et non ce qu’on a fait à l’humain.e.
Je n’attendais pas grand chose de la justice et je suis quand même déçue.
Pour rappel, lors du procès en 2023 contre l’homme qui m’a violée durant un an alors que je n’avais que 9 ans, il a été jugé pour un mois d’agressions, la juge a réussi à dire devant un tribunal uniquement constitué de femmes : “ A quinze ans les hormones vous savez” , c’est indécent que de tels propos puissent être tenus dans un tribunal, à fortiori par une femme juge.
Cet agresseur a été condamné à me verser 2000 euros, c’est la même somme qui serait demandée pour avoir endommagé un panneau de signalisation dans la rue.
Car lui aussi avait été jugé “non responsable” par rapport à mon expertise psychologique.
C’est une violence injustifiable, d’être considérée comme un panneau de signalisation.
Bibliographie :
- 40 questions/réponses sur les violences sexuelles, Muriel Salmona
- C’est comme ça que je disparais, Mirion Malle
- Sortir de la maison hantée, Pauline Chanu
- série Querer, arte
- série Patrick Melrose, arte
Pourquoi les derniers mots prononcés dans un tribunal doivent être ceux de l’accusé.e ?