Environnement : devoir citoyen

LETTRE OUVERTE
A HERVE JONATHAN, PREFET D’EURE-ET-LOIR
Monsieur le Préfet,
C’est en tant que vice-président de la Région Centre Val de Loire, président de l’Agence Régionale de la Biodiversité, conseiller communautaire de Chartres Métropole mais aussi père de quatre jeunes adultes inquiets du contexte écologique et démocratique de leur pays que je me m’autorise à répondre à votre récent communiqué de presse faisant suite à l’intervention des forces de l’ordre au voisinage de la gare de Jouy le mercredi 15 juillet dernier.
Cette démarche est d’autant plus légitime que de 7H00 à 10H30 je fus témoin direct des faits. J’étais certes engagé parmi les défenseurs des tilleuls menacés d’abattage mais toutes et tous savent, même s’ils ne partagent pas mes opinions, que les propos que je tiens dans le cadre de mes mandats publics sont toujours sincères et vrais.
De votre côté, sur la seule base du compte-rendu d’intervention des forces de l’ordre qui vous sont subordonnées et sans recueillir la moindre information auprès d’autres sources vous détaillez une scène à laquelle vous n’avez pas assisté et concluez : « les gendarmes ont agi avec calme, sang-froid et mesure ».
Je peux affirmer et suis prêt à en témoigner sous serment :
– que la personne de 69 ans gravement blessée à proximité des tilleuls défendus n’a pas délibérément heurté le gendarme ;
– que c’est bien ce gendarme qui a entravé la course du militant en s’interposant sur sa trajectoire ;
– qu’il l’a violemment repoussé de ses deux bras projetés en avant et a ainsi provoqué sa chute en arrière, origine de ses fractures ;
– qu’il l’a menacé verbalement de poursuites s’il portait plainte pour obtenir réparation, en le pointant du doigt alors qu’il était à terre ;
– que le gendarme ne s’est pas inquiété une seule fois de l’état de santé de la personne qu’il a fait tomber, pourtant restée à terre de longues minutes jusqu’à l’arrivée des secours.
Dans ces conditions je trouve abusif et partial l’hommage sans nuance que vous faites à cet officier, mais suis encore plus choqué par l’absence absolue de compassion de votre part pour la personne encore hospitalisée à ce jour, souffrant physiquement et moralement et devant se préparer à une longue convalescence avec la peur de séquelles durables.
Le représentant de la République ne peut pas n’être que le défenseur des agents de l’État mais doit se préoccuper avec équité du sort de tous les citoyens et résidents du département dont il a la charge.
L’attitude agressive des forces de l’ordre déployées de manière massive mercredi (15 gendarmes pour 25 personnes parfaitement pacifiques) et votre communication publique ne sont que le révélateur d’une dérive sécuritaire inquiétante, une verticalisation et une ossification de l’État qui semble étouffer le libre-arbitre de ses agents au nom du respect supérieur des valeurs républicaines qu’ils se sont engagés à servir.
Parmi ces valeurs, la crise environnementale et le dérèglement climatique ont rendu prioritaire l’article 2 de la Charte de l’Environnement à valeur constitutionnelle : « Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement ».
Vos services et vous-même devraient être les premiers à respecter cette obligation.
Au moment d’une canicule historique, en pleine période de nidification, comprenez que la population endosse ce devoir lorsque l’État n’assume pas ses responsabilités réglementaires.
Le consensus scientifique établit la nécessité vitale de la préservation de la nature et des écosystèmes. De plus, la France a signé les accords de la COP15 biodiversité à Montréal qui priorise la sauvegarde du vivant, nous sommes soumis depuis juillet 2024 au règlement européen pour la restauration de la nature et pourtant, au nom de l’État, vous continuez comme la plupart de vos collègues préfets et préfètes à accorder systématiquement des dérogations au droit de l’environnement qui annulent de fait les lois républicaines concernant notamment :
– la préservation des zones humides
– la sauvegarde des habitats des espèces protégées
– la protection des alignements d’arbres en zone urbanisée
Au moment historique où nous avons plus que jamais besoin d’une nature en bonne santé pour affronter le chaos climatique, sa protection n’a jamais été aussi peu assurée par l’État et ses représentants pourtant chargés de défendre l’intérêt général, étendu aux générations futures. Des citoyens responsables, sensibles et éclairés prennent alors le relais et deviennent alors la cible de l’État qui devrait les protéger : c’est intolérable.
L’épisode des tilleuls de Jouy porte l’espoir d’un réveil citoyen au nom du bien commun mais la réaction policière et le soutien sans nuance ni discernement que vous lui apportez font peur quant à la dérive autoritaire de notre précieuse et fragile démocratie et mérite mon cri d’alarme.
Je cite pour finir un extrait de discours de la ministre Alice Rufo, lu en conclusion de la cérémonie de ce matin à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux « justes » de France : « La vigilance est un devoir. Car cette mémoire n’est pas seulement celle d’un crime passé. Elle nous montre ce que deviennent les institutions lorsqu’elles cessent de servir la vérité, la justice et le respect de la dignité humaine ».
Que plus personne n’oublie la boussole et les trois points cardinaux de la République : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.
J’adresse enfin toute mon amitié à Daniel, durement touché dans sa chair et son âme lors de cette action collective et lui souhaite tout le courage nécessaire pour se remettre de ses blessures et faire reconnaître ses droits au nom de la vérité et de la justice.
républicainement vôtre, Jean-François J-f Bridet