l’ex-skinhead néonazi Serge Ayoub, accusé d’être une « balance »

Guerre des bikers : l’ex-skinhead néonazi Serge Ayoub, devenu biker, accusé d’être une « balance »

L’affaire agite le milieu très fermé des bikers : l’ex-leader des skinheads néonazis parisiens, Serge Ayoub, aujourd’hui à la tête d’un club de motards, est accusé d’être un informateur de la police. Son ancienne compagne a fait fuiter des enregistrements où l’on entend Ayoub se dire prêt à parler à la police pour « épurer le milieu des bikers » en livrant des informations susceptibles d’aider à la dissolution des célèbres Hells Angels et de leurs rivaux les Bandidos — une faute impardonnable dans cette contre-société très codifiée. Des rumeurs anciennes prêtent à Ayoub une proximité avec la police, jamais prouvée : mêlé à de nombreuses bagarres, il a vu son nom cité dans trois affaires de meurtre, mais la justice ne l’a jamais condamné pour violences.

« T’es trop en arrière, mets-toi en ligne ». Serge Ayoub, le maître de cérémonie, soigne le détail et cultive la passion de l’ordre. L’ancien skinhead néonazi ajuste consciencieusement l’alignement de ses hommes, tel un général passant ses troupes en revue. Dans une pénombre peu engageante, seules les torches que portent les deux rangées d’hommes tatoués aux barbes hirsutes et aux carrures imposantes apportent un peu de lumière, donnant à l’ensemble des airs de rituel ésotérique. Avec solennité, entre les deux rangs qui forment une sorte de haie d’honneur, un homme avance d’un pas lent, portant tel un objet sacré les couleurs officielles du club, avec cette inscription : Gremiums. Puis il enfile le blouson floqué du précieux sésame à un jeune homme visiblement ému. Les autres membres du club viennent lui faire une chaleureuse accolade : il fait désormais partie des leurs et vient d’être intronisé membre du club, non sans avoir d’abord prêté serment lors d’une cérémonie secrète interdite aux profanes, à l’abri des regards. On appelle cela la cérémonie des couleurs, ici filmée en 2023 par les caméras de M6.

Un ex-néonazi chez les bikers

Bienvenue chez les bikers, ces curieux paroissiens qui adorent la moto, la vraie moto, la grosse moto superpuissante et bien polluante, symbole de liberté, d’insoumission aux règles communément admises et de camaraderie virile. Bienvenue dans un monde parallèle, avec ses propres règles, ses propres valeurs, la dévotion et la fidélité absolue au club et à ses membres (les « frères »), l’obéissance au chef, une contre-société qui parle sa propre novlangue, inaccessible au profane : on y parle de chapitres (les différentes implantations locales de telle ou telle organisation de bikers), de prospects (les clubs ou personnes candidats à l’adhésion), de hang-arounds (les candidats à la candidature), de supports (les clubs soutiens de l’organisation).

Serge Ayoub dans l’uniforme des Gremiums, le club de bikers qu’il dirige aujourd’hui.
Image Facebook des Gremiums

Les Hells Angels dominent ce paysage : créés en 1948 en Californie, ils ont multiplié les affaires criminelles à travers leurs nombreux chapitres (homicides, trafic d’armes et de stupéfiants, racket, parfois proxénétisme). Ils comptent plus de 400 chapitres dans une cinquantaine de pays, dont une quinzaine en France, qui regroupent 200 membres à part entière (3000 à 5000 si l’on compte les supports). Viennent ensuite les Bandidos, qui rassemblent 250 à 300 membres en France, environ 3000 avec les supports. En tout, la France compte une centaine de chapitres et environ 10 000 personnes affiliées à des organisations internationales. Ces groupes revendiquent leur statut hors la loi et se sont eux-mêmes baptisés les « clubs 1% », en opposition aux 99% des motards qui respectent la loi.

Serge Ayoub, skinhead néonazi des années 1980 aux années 2010, surnommé « Batskin » en raison de sa tendance à manier la batte de base-ball, a rejoint cet univers marginal après le meurtre en 2013 du militant antifasciste Clément Méric, mort sous les coups de militants des Jeunesses nationalistes révolutionnaires — le mouvement d’Ayoub. La justice n’a pas inquiété ce dernier, mais elle a dissous son groupe, fermé son bar associatif, et sa réputation s’est retrouvée associée à une violence d’extrême droite criminelle. Ayoub se retrouve alors « cramé ». Même l’extrême droite lui tourne le dos. Marine Le Pen prétend ne pas le connaître alors qu’on l’a vu tracter pour elle dans son fief d’Hénin-Beaumont. Finies les conférences avec des personnalités d’extrême droite « respectables » comme l’actuel maire de Béziers, Robert Ménard. En coulisses, plusieurs sources policières confient à Blast que le ministère de lIntérieur fait passer la consigne de « cesser tout contact » avec Ayoub – une formule qui laisse entendre que des contacts existaient bel et bien. À Paris et dans les milieux militants, il devient persona non grata.

Ayoub s’exile à Berzy-le-Sec, dans l’Aisne, où il fonde en 2014 un club de motards indépendant, les Praetorians. En 2018, il rallie les Gremiums allemands, un des seuls groupes internationaux à ne pas être présent en France. L’occasion pour ces bikers de s’implanter dans l’Hexagone et pour Ayoub de redevenir un chef incontesté, lui qui a toujours préféré être le premier dans son village plutôt que le second dans une métropole. Mais une partie des bikers ne l’a jamais vraiment accepté. « Il vient de l’extrême droite radicale et n’est pas issu du milieu des bikers et n’en a pas les codes », écrit un ancien Gremiums dans un message diffusé sur les réseaux.

Quand Ayoub veut « épurer » le milieu des bikers

Le monde des bikers impose ses règles, et il ne fait pas bon les transgresser. L’une des plus sacrées interdit absolument de collaborer avec la police. Depuis début juin, à la suite de la publication sur Facebook et YouTube de conversations enregistrées par son ex-compagne — et aujourd’hui supprimées sans que l’on en connaisse les raisons —, une bonne partie du milieu l’accuse d’être une « balance », ce qui vient conforter une rumeur vieille de trente ans, mais jamais prouvée et qu’il a toujours combattue, celle d’un rôle d’indicateur de police. En trente ans, Ayoub s’est trouvé mêlé à de nombreuses bagarres et son nom a même surgi dans trois affaires d’homicides, sans que la justice l’inquiète jamais : certains avancent, sans preuve concrète, qu’il doit cette clémence à ses protections policières.

L’affaire qui agite le milieu des bikers a commencé le 6 juin dernier. Ce jour-là, des utilisateurs diffusent sur les réseaux sociaux des extraits d’échanges téléphoniques entre Ayoub et Alexandra, sa compagne de 2015 à 2025. D’après nos informations, l’échange remonte à mai 2025, un mois après leur séparation. Ayoub évoque allusivement une personne qui avait approché Alexandra quelques années auparavant : « Vous aviez discuté ensemble une fois : il t’avait dit qu’il voulait avoir des conversations et que même ça pourrait presque être un boulot pour toi, souviens-toi ». Alexandra répond : « Ah oui, mais ça date, et puis j’ai pas répondu (…)  C’était si j’avais des infos, etc. (…) ». Ayoub lui rappelle alors ce qu’elle aurait proposé à cet homme : « Tu lui dis que si ça l’intéresse, tu peux le mettre en contact avec quelqu’un qui (…) est d’accord pour épurer un milieu précis. Et donc, tu lui dis que c’est le milieu de la moto ». En clair, Ayoub fait comprendre à son ex qu’il souhaiterait rencontrer cette personne, vraisemblablement un policier, pour lui donner des informations permettant d’« épurer » le milieu de la moto. « Tout ce je demande, dit-il à propos du contact à qui il veut parler, c’est de ne jamais être cité ».

La suite de la conversation montre qu’Ayoub voudrait suggérer à cet homme un plan pour dissoudre les Hells Angels. Il explique que les Hells considèrent leurs propres règles comme supérieures aux lois de la République, et qu’il serait dès lors possible de les dissoudre sur cette base : « Dans la démarche juridique, il faut qu’il y ait la preuve qu’il y a une volonté de combat contre la République. Comme eux ils ont leurs propres lois et qu’ils se définissent en tant que tel, ils sont en combat contre les lois de la République. C’est leur propre discours qui les tue. Et preuve en est, ils ont des armes, ils ont une organisation dans ce cadre-là. (…) Et puis, bon, toutes les condamnations qu’ils ont… » Un peu léger, mais l’ancien skin détaille fièrement sa trouvaille. Il évoque aussi les dérives des Bandidos vis-à-vis de la République. Alexandra tente de le dissuader de les dénoncer : « Mais tu n’as pas peur que ça fasse péter aussi ton club ? », s’enquiert-elle. « C’est pas grave », reprend Ayoub, qui insiste. « Tu es vraiment sûr ? ». Ayoub acquiesce encore, et elle finit par accepter de les mettre en contact.

Extrait audio de Serge Ayoub, en conversation avec son ex-compagne.
Document Blast

Qui est cet homme à qui Ayoub voulait « balancer »des informations sur ses concurrents dans le but de les faire interdire ?  La plupart des bikers pensent qu’il s’agit d’un policier, ce qu’un proche d’Alexandra nous a confirmé. La rencontre avec cet homme n’a finalement jamais lieu, mais qu’importe : dans ces clubs « 1% » qui revendiquent leur illégalisme, le simple fait d’envisager de collaborer avec la police constitue une faute impardonnable. Le 15 juillet 2025, Alexandra envoie l’enregistrement aux Hells Angels, à la direction des Gremiums en Allemagne et au chapitre de Besançon des Bandidos, que dirige un ancien Gremium, Marc Bettoni. Celui-ci dirigeait aussi, en France, le groupuscule Combat 18, branche armée d’une internationale néonazie — « Blood and Honour » —, organisation responsable d’attentats au Royaume-Uni, de projets d’attentats en Espagne et d’assassinats en Allemagne. La branche française de Bettoni posait cagoulée et armée de kalachnikovs avant que la justice ne la dissolve finalement en 2019. Ce même extrait audio ressurgira publiquement un an plus tard, le 6 juin 2026.

En procès le 10 septembre prochain après une plainte pour violences conjugales

En apprenant l’envoi de ces enregistrements sauvages, Ayoub et son bras droit, Hugo Lesimple, font pression sur Alexandra pour qu’elle se rétracte, en affirmant publiquement que l’audio a été trafiqué ou fabriqué de toutes pièces par l’intelligence artificielle. Elle refuse de « mentir », leur répond-elle. Mais des internautes diffusent eux-aussi mi-juin ces conversations qui prouvent les pressions d’Ayoub et de ses proches. On y entend Hugo Lesimple, très alarmiste, affirmer craindre pour la vie de son ami. Alexandra rétorque qu’Ayoub la frappait régulièrement. Deux anciens proches d’Ayoub en rupture de ban confirment qu’Alexandra leur avait confié avoir subi des violences physiques. L’un d’eux affirme avoir été le témoin direct d’une gifle donnée par Ayoub dans le clubhouse des GremiumsD’autres démentent. Mais tous saccordent pour parler dune relation malsaine où chacun était dépendant de lautre.

Alexandra, pour sa part, affirme avoir régulièrement reçu des coups et avoir dû, à deux reprises, se rendre aux urgences. En novembre 2022, avec deux côtes cassées, elle obtient 15 jours d’arrêt de travail. À l’époque, la peur de représailles la dissuade de dénoncer son compagnon. Mais en juin dernier, elle dépose plainte. Une autre ex-compagne d’Ayoub témoigne alors en sa faveur, affirmant avoir elle aussi subi des violences. La justice prend l’affaire suffisamment au sérieux pour que la police interpelle Ayoub le 16 juillet et le place en garde à vue. Elle perquisitionne son domicile, et la justice lui impose une expertise psychiatrique. Il en ressort le 18, avec un contrôle judiciaire qui lui interdit tout contact avec la plaignante et une convocation au tribunal de Soissons le 10 septembre.

L’histoire entre Alexandra et Serge Ayoub démarre en 2015. Rapidement, Alexandra prend des responsabilités importantes dans l’administration du club, gère les réseaux sociaux, participe à l’organisation d’événements. « Serge est un mec à l’ancienne, il n’a jamais vraiment quitté les années 1980, dit un ancien Gremium, brouillé avec lui. C’est un handicapé numérique qui sait à peine envoyer un mail. Alexandra lui est devenue indispensable ». Elle co-organise notamment des conventions de tatouages, des sortes de salons où les visiteurs viennent se faire tatouer par les exposants, et qui sont devenus une machine à cash pour les clubs de motards. « Les bikers, essentiellement les Hells Angels et les Bandidos, ont le monopole de ces conventions de tatouage. Ils sont incontournables et personne ne se risque à les court-circuiter, vu leur réputation », explique un tatoueur antifa. Il s’est lui-même retrouvé nez-à-nez avec Ayoub et Alexandra lors d’une convention il y a deux ans : « La sécurité était également assurée par les gros bras d’Ayoub. Je m’y étais rendu sans savoir que c’était organisé par ces fachos. Je suis alors parti ».

Alexandra et Serge Ayoub, « c’était la dialectique du maître et de l’esclave », dit un autre ancien Gremiums. « Il était très autoritaire avec elle mais était aussi dépendant d’elle ». Selon un ancien biker toujours bien introduit dans le milieu, « Alexandra avait les codes des réseaux sociaux des conventions, avec les fichiers clients, et elle refusait de lui donner après leur séparation. Serge a probablement cherché à l’amadouer en lui parlant de cette histoire de flic. Mais il ne l’aurait jamais fait : je ne l’imagine pas du tout jouer les informateurs ». D’autres au contraire l’imaginent très bien, en raison des rumeurs qui prêtent à Ayoub un rôle passé d’indic, lui que la justice n’a jamais inquiété pour des affaires de violences auxquelles il était pourtant mêlé. Parce qu’il n’avait rien à se reprocher, selon ses partisans. Grâce à ses liens troubles avec certains policiers, selon ses ennemis.

Un piège tendu à Ayoub ?

En revanche, si la rumeur de liens d’Ayoub avec la police divise, beaucoup partagent l’hypothèse d’un piège qui lui aurait été tendu et dans lequel il aurait plongé tête baissée. « Connaissant son goût pour les coups tordus, il a pu être appaté par la perspective d’éliminer ses concurrents Hells et Bandidos », se hasarde un « anti-Ayoub ». Derrière cette hypothétique manipulation, beaucoup verraient la main de l’un de ses pires ennemis dans le milieu, le néonazi Marc Bettoni, ex-chef pour la France de Combat 18, que la justice a condamné à de la prison ferme pour des agressions racistes. Ancien Gremium, il passe chez l’ennemi Bandidos en 2021, au nom desquels il créé le chapitre bisontin. Il marche alors sur les plates-bandes d’Ayoub, qui se développe dans l’Est de la France.

Marc Bettoni, rival d’Ayoub. Ancien Gremium, chef du club de bikers des Bandidos, à Besançon.
Image DR

Selon nos informations, lorsqu’il était chez les Gremiums en 2018, Marc Bettoni courtisait ouvertement Alexandra, ce qui aurait créé une tension grandissante entre les deux hommes. Fin 2018, la police interpelle puis la justice condamne un Gremium, le militant d’extrême droite Sébastien Favier, dit « Sanglier », pour des dégradations autour de l’Arc de Triomphe lors de la manifestation Gilets jaunes du 1er décembre. Des rumeurs invérifiables accusent Ayoub de l’avoir « donné » aux flics. Quoi qu’il en soit, « Sanglier » se plaint du manque de soutien d’Ayoub, et c’est à ce moment que Bettoni quitte les Gremiums. Avec la création du chapitre des Bandidos de Besançon, les tensions avec Ayoub montent crescendo. Un incident, tout à fait bénin pour le commun des mortels mais que le milieu des bikers considère comme un affront, nécessité l’envoi d’un émissaire chez les Bandidos pour enterrer la hache de guerre : lors d’un salon de la moto à Metz, les Gremiums auraient snobé les Bandidos…

Alors qu’elle a envoyé les enregistrements à la direction française des Hells Angels et à celle des Gremiums en Allemagne, Alexandra choisit, au sein des Bandidos, Marc Bettoni, simple président du chapitre de Besançon, comme destinataire, plutôt que la direction nationale. « Pour moi, Bettoni est derrière tout ça », affirme sans preuve un ancien Gremium.

Bettoni sa cache-t-il derrière la diffusion des enregistrements sur les réseaux ? Curieusement, l’un des audios s’accompagne d’une vidéo où l’on voit un homme se faire molester et courser par d’autres. Des familiers du milieu ont reconnu Bettoni et sa bande en train de s’en prendre à un proche d’Ayoub. Autre indice, indétectable pour un non-initié : contacté par Blast, l’administrateur de la page Facebook qui a diffusé les enregistrements compromettants nous a renvoyé un message parlant de « nation Bandidos ». « Cette expression ne peut être employée que par un Bandidos », précise un fin connaisseur de cette organisation. Décidément, les voies des bikers restent impénétrables. Contactés, ni Marc Bettoni ni Serge Ayoub n’ont souhaité nous répondre.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon