| Le déclencheur immédiat de cet article est cette Une de « Lutte Ouvrière » : |
| Les militants internationalistes sont légitimement indignés par une telle Une, qui ne fait que concentrer une imagerie et un discours dominants, mais qui se fantasment « en opposition » à l’ordre existant. Tout y est : l’affirmation selon laquelle « Macron », qui est notre ennemi en effet, et symbolise ici les Etats européens, nous mènerait à « la guerre », et donc que les fauteurs de guerre sont les Etats européens (et pas Poutine, ni Xi, ni Trump) ; la mâle affirmation « nous ne marcherons pas », et la photo choisie pour symboliser le « clairon » : des funérailles de soldats ukrainiens tués au combat, présentés comme l’incarnation de « la guerre » détestée pour laquelle on voudrait nous faire « marcher ». Ce n’est nullement un hasard si c’est l’armée ukrainienne, et pas l’armée russe, qui est choisie par LO comme expression du danger qui nous menace. Sous couvert « internationaliste », cette Une porte le soutien à Poutine et donc à un seul des « camps » en présence. |
| Mais le militant de LO – récitant une doxa qui est loin de se limiter à LO et constitue un arrière-fond culturel bien plus largement répandu – dira, comme on peut facilement le deviner : « mais non, nous ne soutenons pas Poutine, nous combattons le capitalisme et la guerre partout, nous sommes les vrais internationalistes, et nous n’oublions pas, nous, que, comme le disait Karl Liebknecht, « l’ennemi principal est dans notre propre pays ». Les soutiens à l’Ukraine sont des va-t’en-guerre qui marchent dans l’union sacrée, comme en 1914, avec Macron ! » |
| Là, des militants internationalistes pro-ukrainiens entreprendront peut-être d’expliquer qu’ils ne soutiennent pas le réarmement européen, tout du moins tel que le défendent Macron, Merz et Von der Leyen, qu’ils ne sont pas pour les marchands d’armes, mais pour la défense de l’Ukraine dont le peuple vient d’ailleurs de manifester et d’imposer le renvoi du chef d’état-major Syrsky, montrant par là la voie de la victoire dans une guerre anti-impérialiste de libération nationale pour la démocratie, et que ceci a, véritablement, une portée révolutionnaire. |
| Toutes choses vraies en ce qui concerne les positions des véritables internationalistes que sont les pro-ukrainiens, mais qui ne parviendra pas à convaincre, non pas seulement le militant de LO ayant appris son catéchisme, mais beaucoup de gens « à gauche » pour qui la guerre, c’est forcément mal, et pour qui, et là ils ont raison, il faut vraiment faire attention à nos propres gouvernements, n’est-ce pas. |
| Il est plus que temps d’aller plus loin et de comprendre que les véritables internationalistes pour qui la défense de l’Ukraine est une question clef pour la révolution réelle aujourd’hui, sont les authentiques héritiers de Karl Liebknecht, et que c’est la position « à la LO », que l’on retrouve notamment côté POI/LFI, qui constitue l’équivalent réel dans le monde de 2026, de l’union sacrée de 1914. Mais cela se démontre et demande un retour sur l’histoire. Il en va de la compréhension pleine du présent. |
| Du même coup, il nous faut aller au-delà du terme « campisme » qui depuis 2022 s’est imposé dans le langage militant courant, ce qui est déjà un progrès, mais qui reste un terme susceptible de retournements et d’ambiguïtés. |
| De quoi le campisme est-il le nom ? De l’union sacrée, car quels sont les visages de l’union sacrée en 2026 ? Voila donc l’objet de cet article. |
| Le trauma de 1914 demeure fondateur, car il y eut à la fois, avec le basculement dans une guerre européenne puis mondiale annoncée comme courte, entrée dans l’ère des effondrements et des monstruosités, et abdication du grand mouvement ouvrier et socialiste qui, sur le continent européen et pensant exprimer l’avenir du monde, semblait être la grande force internationale de l’époque, et cessa d’un coup de l’être. |
| La social-démocratie allemande vota les crédits de guerre, le socialisme et le syndicalisme français se rallièrent à l’union sacrée, le Labour britannique se prononça majoritairement pour l’intervention du Royaume-Uni. Les racines sociales de ce ralliement, qui apparait, à qui lit les déclarations des uns et des autres des années précédentes, comme un reniement, ne se situent pas dans les larges masses – comme le disent beaucoup d’historiens pour qui le « sentiment national » fut prédominant. Ce ne sont pas les larges masses qui ont entrainé leurs organisations, ce sont les organisations qui ont d’elles-mêmes basculé et ont pesé sur les larges masses. |
| Le sentiment national fut utilisé pour le plongeon dans un massacre qui ne fut guère « national », dans la mesure où les organisations – SPD, SFIO, CGT, Labour, et l’Internationale que l’on n’appellera « la seconde Internationale » qu’à la suite de cet évènement – ont paralysé les velléités de résistance par leur retournement organique global. |
| L’atmosphère véritable, dans laquelle le deuil du mouvement ouvrier – qui a embrayé dans le cas français sur l’assassinat de Jean Jaurès -, la révolte, la résignation, ont précédé l’enthousiasme faussement festif des foules atomisées, est bien restituée dans l’admirable roman de Roger Martin du Gard, Les Thibault, ou dans le récit des souvenirs d’Alfred Rosmer et Pierre Monatte entre la Haute-Loire et les obsèques de Jaurès à Paris, où Léon Jouhaud, dirigeant de la CGT issu de l’anarcho-syndicalisme, parla au nom de « ceux qui vont partir et dont je suis » – alors qu’il n’en était pas et le savait, venant de s’entretenir avec le ministre de l’Intérieur … |
| Les racines sociales du ralliement organique des organisations, partis et syndicats, sont identifiables : formation d’un appareil bureaucratique autonome surtout dans le SPD allemand, existence de couches prolétariennes « aristocratiques » ayant plus d’acquis sociaux que d’autres, surtout dans le Labour britannique, poids de couches politiques issues de la petite-bourgeoisie intellectuelle (élus, journalistes, médecins, professeurs …), surtout dans la SFIO française, mais aussi, et le trait subjectif clef est là, retard décisif dans l’élaboration consciente d’une stratégie révolutionnaire internationale du mouvement socialiste mondial, envisageant que faire en cas de guerre européenne, de révolution en Russie, ou de coup de force autoritaire en Allemagne. |
| J’indique ces trois éventualités, car elles étaient celles que pointait déjà le vieil Engels avant sa mort en 1895, comme étant les principaux faits susceptibles de mettre fin à la période de développement faussement pacifique que connaissait alors l’Europe, combinée au colonialisme. |
| Ce retard stratégique décisif, chaque section nationale de l’Internationale vivant dans ses frontières, concernait aussi Lénine, qui tomba de sa chaise en août 14 et cru même un instant que le vote des crédits de guerre par le SPD était un fake, comme on dirait aujourd’hui. S’il se cabra contre l’union sacrée, c’est d’ailleurs parce que sa propre perspective concrète était tout aussi nationale que les autres, mais qu’elle était révolutionnaire puisqu’il s’agissait du renversement du tsarisme. |
| Avec le sens de la pointe révolutionnaire qui le caractérisait, Lénine a voulu rompre aussi avec le pacifisme : la lutte contre la guerre ne visait pas la paix, ou disons qu’à travers l’aspiration à la paix, elle conduisait à la révolution. Si la transformation de la guerre en révolution passait immédiatement par l’opposition à la guerre et à l’union sacrée, dessinant des perspectives de fraternisation des soldats par-delà les tranchées, elle allait aussi vers la guerre civile, donc vers la guerre. |
| Lénine a mis des mots, de nature politique et idéologique, sur les facteurs du retournement : révisionnisme, réformisme, social-pacifisme, aristocratie ouvrière, impérialisme. Il a formulé la ligne générale d’une stratégie révolutionnaire immédiate, formule algébrique, dans la « transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ». C’était beaucoup mais la formule chez lui est restée algébrique, ce qui peut d’ailleurs se comprendre avant 1917. |
| Le rôle du conservatisme mental, idéologique et organisationnel. |
| Dans les esprits des dirigeants ralliés à l’union sacrée, il ne s’agissait toutefois pas d’un retournement. Ce point est très important : c’est le conservatisme idéologique et pratique, et pas la rupture avec ce que l’on faisait déjà, qui a été la forme concrète du ralliement. |
| Les sociaux-démocrates allemands n’avaient qu’à reprendre le langage d’Engels contre le tsarisme, pour la Pologne, détestant la Russie. Les socialistes français revivaient le langage de 1793 contre l’envahisseur prussien, et de la Commune contre l’asservissement de la nation. Les uns et les autres étaient dans la continuité. |
| Même les anarcho-syndicalistes français, chez qui on trouve des cas spectaculaires de retournement apparent, passant en un tournemain de « à bas le drapeau » à « vive le drapeau », étaient néanmoins dans une certaine continuité : en 1907 Emile Pouget et Emile Pataud, dans leur petit livre Comment nous ferons la révolution, avaient raconté la grève générale remettant en marche la production sous le contrôle des bourses du travail en France … suivie de la victoire de cette France universelle débarrassée de tout nationalisme contre les Prussiens, derniers représentants du chauvinisme honni, venus attaquer la révolution ! |
| En résumé, le ralliement à l’union sacrée (et non pas seulement une éventuelle acceptation les dents serrées du fait de la guerre), en 1914 a matérialisé, changeant la quantité en qualité, l’attachement organique des principaux mouvements ouvriers et socialistes nationaux à « leurs » Etats impérialistes propres, et cela s’est fait pour eux, subjectivement, non pas dans une rupture avec leur passé, mais dans un sentiment de continuité idéologique : j’insiste sur cet aspect, car on va le retrouver systématiquement. Les appareils (terme non péjoratif en soi) sont toujours conservateurs, et sont en général en retard d’une guerre. |
| C’est flagrant en France où, par exemple, le vieil Edouard Vaillant, socialiste intègre, croyait revivre 1870 en 1914 (alors que, déjà, jeune homme en 1870 alors disciple de Blanqui, il avait voulu refaire 1793 !). « Le mort saisit le vif » particulièrement dans les grandes situations, surtout à leurs débuts. En Allemagne, la guerre contre la Russie avait été un objectif programmatique des communistes en 1848, à juste raison … à cette date ! |
| La « Grande guerre » fut une horreur, et la révolution russe est survenue comme horizon et appel possible pour en sortir. Le souvenir laissé dans la mémoire collective à partir de ce trauma inaugural, recomposé et réécrit ensuite des milliers de fois dans les organisations communistes, est largement tronqué, et ne permet pas de comprendre les processus qui furent à l’œuvre, car ce souvenir est lui-même surdéterminé par la forme de ralliement à l’ordre mondial qui va suivre. |
| Il se résume ainsi : « les socialistes ont trahi en 1914 », sauf les Russes, et donc, « la guerre » par excellence c’est 1914, guerre impérialiste dans laquelle aucun des camps en présence n’est porteur de progrès, où il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. |
| A nouveau en retard d’une guerre, les consciences militantes aborderont donc la seconde guerre mondiale comme la simple répétition de la première (« c’est reparti comme en Quatorze » !). |
| Et, pour affirmer leur pureté, plus d’un siècle après, les militants de LO ou des appareillons néostaliniens d’aujourd’hui se disant trotskystes, n’ont qu’à se dire que, comme en 14, ils sont les internationalistes contre les méchants va-t’en-guerre de l’union sacrée, préparant la grande fraternisation des déserteurs russes et ukrainiens, « comme en 1917 » … |
| La révolution dans l’empire des tsars avait commencé en 1905 : elle venait. |
| Mais la guerre l’a préemptée et en a conditionné les formes. Elle fut l’accélérateur par lequel les femmes, les soldats, les ouvriers, renversent le tsar en février 17. |
| La poursuite de la guerre par le gouvernement provisoire, soutenu en cela par les « socialistes modérés », et exigée par les impérialismes britannique et français, conditionna le refus ou l’impossibilité de répondre à quelque aspiration populaire que ce soit, des élections libres à la question agraire en passant par l’autodétermination des peuples. Lénine comprit l’opportunité et engagea les bolcheviks dans la révolution d’Octobre, opérée concrètement par Trotsky, avec comme soutien social massif la classe ouvrière urbaine, et avec l’espérance des larges masses dans la paix, la terre et les autodéterminations comme base large. |
| La révolution d’Octobre, en elle-même, née d’une protestation sociale contre la poursuite de la guerre, affirmant la perspective d’une révolution internationale, est légitime. |
| Mais elle fut d’emblée hypothéquée par les quatre circonstances que voici. |
| Premièrement, l’héritage d’arriération, non pas tant seulement l’inculture des larges masses qui voulaient la surmonter et étaient alors en pleine auto-activité, que l’absence de traditions et d’acquis démocratiques et de formes juridiques, dont toutes les forces politiques socialistes de Russie n’avaient cure, à l’exception des mencheviks. |
| Deuxièmement, le risque d’isolement, très vite confirmé, faute d’ouverture de la révolution socialiste en Allemagne, qui conduisit d’abord au traité de Brest-Litovsk, puis facilita la terrible guerre civile prenant la République soviétique en étau, et accélérant son basculement, étatique, militaire et policier. |
| Ces deux premières hypothèques sont bien connues et sont, traditionnellement, celles qu’ont souligné les trotskystes, signalant la responsabilité clef de la social-démocratie, allemande surtout, dans cette affaire. Dans un contexte d’« arriération et isolement » il faut répartir la pénurie et le répartiteur est tenté de se servir le premier et devient un bureaucrate. Ce serait la racine première du stalinisme. |
| Cependant, les deux autres hypothèques, pesant elles aussi sur la suite de la révolution d’Octobre, jouent également un rôle essentiel. |
| Troisièmement, donc, la question nationale, facteur ignoré en général jusqu’à l’apport des Ukrainiens et des historiens revenant sur cette période, avec Marko Bojcun, Zbigniew Kowalewski et quelques autres. |
| Octobre, l’Octobre russe, n’était pas seul mais s’est cru seul, ignorant les révolutions prolétariennes ukrainienne et finlandaise d’abord, et celles de Lettonie, de Géorgie et des autres nationalités de l’empire des tsars. |
| L’Ukraine fin 1917 a deux gouvernements soviétiques au sens où ils s’appuient sur des conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats (en ukrainien des radas) rivaux, le plus légitime nationalement étant celui de K’yiv (l’UNR, l’autre étant le gouvernement soviétique bolchevik de Kharkiv), et les mesures concernant la terre et l’économie vont souvent aussi loin que celles prises en octobre à Petrograd. |
| La Finlande en février 1918 coche toutes les cases qui devraient la faire considérer comme un « Etat ouvrier » ou un Etat commune, avec à cette date un niveau d’armement et d’auto-organisation populaire bien supérieur aux Russes, et cela au nom de la défense de la démocratie et de la constituante finlandaise. |
| Ces deux révolutions ont été ignorées par les bolcheviks russes, puis combattues, dès le printemps 1918 en Ukraine sous la forme d’une armée rouge anti-ukrainienne et pogromiste, ou dénigrées en prétendant que la Finlande, où la répression permise par le traité de Brest-Litovsk est digne de celle de la Commune de Paris, n’avait pas eu de vraie révolution. |
| Le chauvinisme russe des bolcheviks a donc été un facteur non négligeable de l’isolement de leur révolution par rapport à l’Europe, avec lequel Finlande et Ukraine puis Pologne auraient pu être les premiers ponts. |
| Quatrième hypothèque enfin, l’absence de stratégie révolutionnaire européenne et mondiale, en dehors de l’imitation mécanique et militarisée des bolcheviks, qui ne pouvait pas en tenir lieu, que nous avons dans les thèses du premier congrès de la Comintern (1919) et dans les « 21 conditions » du second congrès (1920). |
| Entre les conférences socialistes internationalistes de Zimmerwald et de Kienthal d’une part, en 1915 et en 1916, et le peu représentatif « premier congrès de l’Internationale communiste » en mars 1919 à Moscou, d’autre part, il y a d’ailleurs un hiatus. Une stratégie révolutionnaire européenne et mondiale n’émergera qu’à partir de fin 1921, ce sera la politique du front unique ouvrier. |
| Quand Lénine est au pouvoir en octobre 17, il ressent, au témoignage de Trotsky, un certain vertige : strictement rien n’avait été élaboré sur quoi faire ensuite, en dehors de l’appel universel à la révolution et à la fin de la guerre. |
| Bien des circonstances historiques et humaines (dont le retour des émigrés en Russie en 1917, car, de la Suisse à New York, ils avaient été des incarnations de l’internationalisme du moment zimmerwaldien) peuvent expliquer cette situation, il ne s’agit pas ici de « charger » Lénine qui a produit un effort littéralement surhumain d’improvisation, d’explications continuelles, et d’action. Mais le fait demeure. |
| D’ailleurs, la troisième et la quatrième hypothèques sont liées : une stratégie révolutionnaire cohérente à l’échelle européenne ne pouvait pas faire l’impasse sur les ponts révolutionnaires entre Russie et Allemagne qu’auraient pu être, et qui l’ont tenté, les révolutions ukrainienne, finlandaise, baltes et polonaise. |
| La contre-révolution par le rapport social étatique. |
| Le résultat de tout ce qui précède est que l’Etat issu de la révolution d’Octobre prend forme en réalité dans la guerre civile (en laissant ici de côté la discussion de ses premières formes, très multiples en réalité), et que cette forme est celle de l’empire russe, d’un appareil d’Etat sans limites, car les normes juridiques, déjà faibles sous les tsars, et la propriété privée aussi contestable soit-elle, ne fonctionnent plus comme limites, non pas limites aux intérêts prolétariens mais au pur autocratisme étatique. |
| Le rapport social étatique domine dès 1918 et, malgré des concessions aux nationalités qui ne sont pas de pures formes (les Républiques Socialistes Soviétiques d’Ukraine, de Biélorussie, etc.), c’est un rapport social organiquement lié à la domination nationale-impériale russe. |
| Le rapport social étatique n’est pas socialement neutre, il va être le véhicule premier, ce que l’Opposition de gauche n’avait pas vu considérant les bureaucrates staliniens comme des « centristes » et le vecteur premier du retour au capitalisme comme porté par les malheureux koulaks, du maintien et de l’extension des rapports sociaux capitalistes en URSS, sous la forme de la généralisation du salariat, de l’expropriation de la paysannerie, et de la pression du travail forcé, sous des formes déjà expérimentées par le capital auparavant, en contexte colonial. |
| Jusqu’à la mort de Lénine, les dirigeants bolcheviks tentent encore, par la politique du front unique ouvrier dans l’Internationale, de se sortir du trou dans lequel ils s’enfoncent. Avec l’avortement de l’Octobre allemand, en 1923, l’Etat prend définitivement le dessus et Staline, l’éminente médiocrité, s’en fait le porte-voix : cela donne le « socialisme dans un seul pays ». La direction du mouvement communiste international à Moscou est alors l’épicentre de l’organisation des défaites, la défaite chinoise de 1927 et la défaite allemande de 1933. |
| De la défense de la patrie à la défense de la patrie du socialisme. |
| L’union sacrée en 1914 avait été la première forme historique du ralliement actif des directions socialistes et prolétariennes à l’ordre mondial capitaliste et impérialiste. Chacun se ralliant à « son » impérialisme national, cela les opposait en temps de guerre, mais la paix retrouvée voyait se reformer la collaboration internationale des partis se disant réformistes, car les ralliements nationaux constituaient la forme concrète d’un ralliement global à la domination capitaliste comme forme mondiale. La défense de la patrie, justifiée dans certains cas, en servant d’alibi à l’union sacrée dans la guerre impérialiste qui ne défendait aucune patrie chez ses déclencheurs, n’est autre que la défense de l’ordre capitaliste global. En ralliant l’ennemi principal dans mon propre pays, comme disait Liebknecht, elle conduit à rallier l’ennemi mondial. |
| Défendre la patrie, mais cette fois-ci la patrie du socialisme : avant même l’affirmation « dans un seul pays », s’opposant à toute révolution mondiale et donc à toute révolution, cette formule apparaît, dans un sens de plus en plus national-étatiste, dès 1918 en Russie bolchevique. |
| Le trauma de 14, suivi du lever de soleil de 17, et leur combinaison puis la compression et l’étatisation d’octobre 17, ont produit une seconde forme de ralliement global à la domination capitaliste, par le truchement de la théorie stalinienne du « socialisme dans un seul pays » (1924), où la Terre promise du socialisme devient l’Etat, le territoire, à défendre inconditionnellement, et constitue la priorité sur tout, donc sur toute révolution survenant ailleurs. Concrètement, la caste au pouvoir, lancée dans l’accumulation du capital sous le nom de « construction du socialisme » à partir de 1929, ne veut d’aucune révolution effective ailleurs, mais peut annexer ou satelliser des territoires, ce qui n’est pas la même chose (c’est même le contraire) qu’une révolution. |
| La thématique de la patrie du socialisme s’appuie sur de profonds ressorts dans les représentations collectives séculaires, celles de la Terre promise. Il existe un endroit où les prolétaires sont au pouvoir : cette tragédie, ce grand mensonge, a été opérant dans de très larges masses. Pour toute étude historique et réflexion politique sérieuse, il faut s’en déprendre, y compris lorsqu’elles portent sur d’autres communes libres supposées, même réelles. |
| La seconde guerre mondiale. |
| La seconde guerre mondiale est une guerre inter-impérialiste comme la première, mais plus ample, plus mondiale, plus terrible, plus compliquée. Elle commence sous l’égide du pacte Hitler-Staline puis se poursuit, à partir de 1941, avec l’alliance Washington-Londres-Moscou contre les impérialismes allemand, japonais et italien. Sa transformation en guerre civile révolutionnaire passe par le canal de la Résistance et des soulèvements populaires contre la domination nazie, fasciste, ou celle des militaristes japonais, et se continue sans transition dans les soulèvements anticoloniaux de l’Inde à l’Algérie. |
| Le retard d’une guerre des secteurs militants, y compris antistaliniens, ne leur a pas permis d’avoir une prise réelle sur cette transformation en guerre civile révolutionnaire : comme Trotsky s’était mis à le crier, mais seulement dans le trimestre précédant son assassinat, en n’étant guère entendu ni compris de ses propres partisans, antimilitarisme, pacifisme et refus des impérialismes ne suffisaient absolument plus pour agir (voir mon travail sur la Politique Militaire du Prolétariat). |
| Le retard d’une guerre a également eu pour conséquence que la grande majorité des courants du mouvement ouvrier, antistaliniens compris (socialistes de gauche, syndicalistes, anarchistes, trotskystes malgré Trotsky …) ont envisagé en 1939 que 1914 recommençait et du coup, une partie d’entre eux ont en France basculé dans la nouvelle forme de l’union sacrée, réalisée non pour la guerre, mais au nom de la paix, en juin 1940, derrière le maréchal Pétain, et toujours d’ailleurs au nom de « la patrie ». L’union sacrée se formait alors autour de l’impérialisme français, mais dans sa soumission à l’impérialisme allemand. |
| Les penseurs libres et les rares courants fidèles à leurs principes sont alors parmi les Résistants comme ils s’étaient trouvés parmi les internationalistes en 1914. |
| Dans la seconde partie de la seconde guerre mondiale, les partis communistes parviennent souvent à diriger ou à influencer les mouvements de résistances nationaux tendant à des insurrections nationales et sociales, le terrain leur ayant été laissé, malgré le pacte Hitler-Staline, par les courants de gauche antistaliniens en retard d’une guerre. |
| Et vue la victoire finale – et le talon de fer stalinien sur la moitié de l’Europe embrayant sur le talon de fer nazi -, le mythe vivant de la patrie du socialisme se développera sous la forme d’un prétendu bloc d’Etats initialement dirigé par l’URSS, à l’issue de la guerre mondiale. |
| L’ordre impérialiste mondial bipolaire. |
| Simultanément, l’impérialisme américain devient dominant. |
| Les deux faits, bloc soviétique et domination américaine, sont structurellement liés : sans le repoussoir du « camp socialiste » ou « bloc soviétique », la régulation relative du commerce mondial, de l’accumulation du capital et des relations internationales par Washington, n’aurait pas été opérante. Jamais la domination étatsunienne n’a aussi bien fonctionné que dans le cadre bipolaire de la guerre froide et de ses alternances de « coexistence pacifique » ou de « Détente ». |
| Le système capitaliste mondial des Etats, les « relations internationales », au début du XX° siècle, se présentait comme la conflictualité entre quelques grandes puissances impérialistes dotées d’empires coloniaux. L’union sacrée de 1914 a valu ralliement des directions socialistes et ouvrières à ce système, consommée précisément quand il explose. Les partis réformistes, socialistes, travaillistes, sociaux-démocrates, héritent de ce moment historique, mais l’ordre/désordre mondial a traversé ensuite la crise généralisée qui va, en fait, de 1914 à 1945, avec ce qui est devenu, après 1924, un facteur contre-révolutionnaire clef : la « patrie du socialisme » en URSS. |
| La présence de l’URSS puis, après 1945, d’un système d’Etat autour d’elle, puis d’autres « patries du socialisme » (principalement la Chine) est devenue une dimension déterminante de l’ordre mondial capitaliste, non pas une menace existentielle pour celui-ci, mais bien sa poutre maitresse de 1945 à 1991. Tout s’ordonnera alors, pour contenir les révolutions autonomes qui sans cesse, comme lors de l’année 1968, tendront à tout submerger, autour de cette structuration mondiale où les anciennes puissances impérialistes d’avant 1914 acceptèrent le « leadership » américain et où toute perspective révolutionnaire sera phagocytée par la contrainte à choisir son camp géopolitique– ce sera là l’histoire de Cuba. |
| C’est alors, en fait, que le terme « campisme » s’applique le mieux aux conceptions selon lesquelles, que cela plaise ou non, les prolétaires sont un adjuvant du « camp socialiste » quand bien même celui-ci devrait être déstalinisé. La plus magistrale expression de ce campisme explicite fut donnée par Michel Pablo dans ses textes de 1950, La guerre qui vient et Où allons-nous ? expliquant, au nom du trotskysme, pourquoi il fallait être avec le « monde stalinien ». |
| Les éléments de crise dans celui-ci compliquèrent peu à peu la donne, engendrant l’apparition de nouvelles patries du socialisme rivales de la première : Yougoslavie, Chine surtout, Albanie, Cuba, Vietnam, Corée du Nord, Nicaragua, multiplication qui généra la tendance à fantasmer des petites terres promises nanties de commandante, imprimant une conception militariste au mauvais sens du terme, celui qui exige obéissance et abdication de la pensée, dont le tout dernier avatar sera, en 2013-2026, la croyance dans un « Rojava autogéré ». |
| Le schéma fondamental du ralliement à l’ordre capitaliste international reste celui du soutien, critique ou acritique, à une terre promise ou à plusieurs, et la prééminence des représentations que l’on n’appelait pas encore « géopolitiques » sur le combat pour la conscience, la lutte et l’organisation des larges masses prolétariennes elles-mêmes où que ce soit. |
| La division du monde en secteurs, opérée par la géographie dominante, le journalisme et les écoles militaires et diplomatiques, Est/Ouest et Nord/Sud et leurs recoupements, se retrouvent dans les représentations militantes qui, déçues par les pays du « socialisme réel » mais méfiantes sur ce qui pourrait sortir de tout renversement de ces dictatures, se rabattent sur les luttes de masse dans « le Sud », « les pays sous-développés », « les Etats coloniaux et semi-coloniaux », la « zone des tempêtes », en y reproduisant la plupart du temps un trait acquis dans la défense de la ou des « patries du socialisme » : les luttes de masse ne valent que par leurs chefs, de préférence en uniforme et moustachus, et ne sont lues et soutenues qu’à travers eux. Je caricature un peu, certes, mais la base, c’est ça. |
| Sur le terme « campisme ». |
| Si le terme « campisme » s’applique au mieux à la période 1945-1991, il n’avait pas, pour autant que je sache, cour. |
| Selon Bernard Dreano, il fut promu par Fidel Castro dans et à la suite de son fameux discours « funeste et mémorable » du 23 août 1968 à La Havane, où il proclame l’existence du « camp socialiste » pour justifier son soutien à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie, commencée trois jours auparavant, et donc en fait son soutien à la contre-révolution brejnévo-stalinienne – ce choix du dirigeant cubain devait lourdement peser sur l’histoire propre de Cuba. La notion de « camp socialiste », ou celle plus large de « camp anti-impérialiste », était chez les castristes plus large que celle du seul « bloc soviétique », lequel en faisait, de toute façon, partie, comme son noyau dur en quelque sorte, même si l’on concédait parfois qu’il fallait le secouer un peu. |
| Cela étant, si vous effectuez une recherche sur les emplois anciens du mot, vous allez tomber sur des pratiques scoutes et de camping ! |
| L’intéressant est de noter que « campisme » en tant que terme politique a été d’abord forgé par les campistes eux-mêmes, quoi qu’ils parlassent plus souvent simplement de « camp » et aplatissaient les notions de solidarité internationale et d’internationalisme sur le soutien au dit « camp ». |
| Le bon « camp », socialiste et/ou anti-impérialiste, s’opposant avant tout et toujours aux Etats-Unis, est un trait structurel, non seulement politique (au sens de lié à des organisations politiques), mais culturels, qui va rester bien au-delà de la fin du prétendu camp socialiste. |
| Le sens du mot « campisme » est donc bien, historiquement, soutien à un camp étatique, comportant d’ailleurs surtout, voire uniquement, des dictatures, contre « l’impérialisme » ou contre « l’Occident ». De même que le mot « antisémitisme » fut forgé par les ligues antisémites allemandes dans les années 1870 avec le sens explicite de haine des Juifs, le mot « campisme » l’a été par les campistes avec le sens univoque de soutien à un seul camp qui, si sa définition et ses limites peuvent fluctuer, est toujours anti-américain et anti-occidental, et aussi, de plus en plus, « antisioniste ». |
| Cette précision a son intérêt car certains défenseurs de ce campisme véritable disent parfois s’élever au-dessus de la mêlée pour pourfendre « l’autre campisme » ou le « campisme à l’envers » des pro-américains, pro-OTAN, pro-occidentaux ou désignés comme tels, et tenter une banalisation du terme, expliquant qu’il faut accepter la « complexité », qui avec eux, aboutit toujours à relativiser la nature impérialiste et les politiques impérialistes de la Russie ou de la Chine aujourd’hui, par rapport à ce qui est censé rester l’ennemi principal. Ce genre de circonvolutions est une spécialité du site Contretemps. Elles ne correspondent pas à l’origine effective et au sens acquis historiquement par le terme « campisme ». |
| La troisième forme de l’intégration à l’ordre/désordre du capital. |
| Le « bloc soviétique » au sens de Brejnev, ou le « camp socialiste » au sens de Castro, prennent fin entre 1989 (chute du mur de Berlin) et 1991 (fin de l’URSS, le coup final étant porté, notons-le, par l’indépendance ukrainienne). |
| Il n’y a donc plus de « camp », mais quelques lambeaux (notamment Cuba), cependant le « campisme » perdure et va, en fait, s’affirmer plus particulièrement dans cette nouvelle période. En conséquence, le mot « campisme » lui-même connaitra son emploi le plus fréquent, surtout à partir des années 2014 puis 2022. |
| Mais progressivement, cet héritage campiste s’est transformé, sans forcément que ses adeptes ne s’en rendent compte. |
| Mon fil conducteur est le suivant : la forme idéologique principale, et aussi matérielle, d’incorporation à l’ordre capitaliste réellement existant, passe depuis un siècle par des ralliements à des cadres nationaux, puis étatiques, et finalement géopolitiques. |
| Trois formes globales de ce ralliement, de ce fil à la patte, se sont succédé : l’union sacrée avec « mon » impérialisme façon 1914, la défense d’une « patrie du socialisme » éventuellement élargie en un « camp », et la forme actuelle, la troisième, que nous appelons « campisme » alors que ce terme est issu de la seconde de ces formes. |
| La situation mondiale actuelle et les positionnements géopolitiques d’un Mélenchon, par exemple, suscitent des débats sur ce « campisme ». Ma thèse est qu’il s’agit d’une troisième forme, héritière de la seconde et de la première, mais dont il faut comprendre les différences, lesquelles correspondent aux mutations de l’ordre, ou du désordre, capitaliste mondial lui-même, en tant que système international des Etats. |
| Le conservatisme, conservatisme d’organisations et conservatisme mental politico-culturel en tant que représentation globale du monde, joue un rôle fondamental dans le passage du campisme issu du stalinisme à l’objet que l’on appellera « campisme » après la fin du bloc soviétique et de l’URSS. C’est là sa parenté avec le ralliement à l’union sacrée en 1914 liée elle aussi au conservatisme dans les représentations dominantes à la social-démocratie allemande ou au socialisme français. |
| 1989-1991 : le moment non digéré. |
| Le court XX° siècle, 1914-1991, a imprimé dans bien des consciences une représentation du monde en termes de monde « socialiste » versus le monde « américain », et l’effondrement du premier, en 1989-1991, ne fut tout simplement pas digéré. Or, ce sont d’authentiques mouvements prolétariens et démocratiques, y compris voire surtout sous la forme de soulèvements nationaux, qui ont mis fin au bloc soviétique puis à l’URSS elle-même. |
| Le caractère populaire, prolétarien, et démocratique, de ces mouvements de masse considérables ne fut pas assimilé et fut souvent dénié par la gauche occidentale et des pays du « Sud ». Ils furent même jugés, en raison de leurs illusions sur les démocraties occidentales capitalistes, comme qualitativement inférieurs aux conseils ouvriers hongrois en 1956, au Printemps de Prague tchécoslovaque en 1968, à Solidarnosc en Pologne en 1980-1981, par la plupart des courants trotskystes qui avaient nourri précédemment des espoirs envers ces derniers. |
| L’occultation du moment révolutionnaire de 1989-1991 et la non-reconnaissance de ce qu’il fut, l’un des grands moments révolutionnaires, démocratique et prolétarien de l’histoire, au même titre que 1789-1793, 1830, 1848, 1871, 1917-1923, 1936, 1942-1945, 1968, s’explique globalement comme la conséquence du « campisme » de la période 1945-1991, et constitue en même temps le premier moment clef de son évolution au-delà de la fin du bloc soviétique, appelée par les médias dominants la « fin du communisme » et ressentie ainsi par le cœur des couches militantes occidentales et du « Sud », accusant le coup de la fin du repoussoir comme la fin d’un modèle même critiquable, ne voyant pas dans la chute du mur de Berlin une formidable victoire des masses en action, mais le prélude à une « annexion » impérialiste. |
| Moment clef, car l’occultation et le déni des révolutions prolétariennes contemporaines, même, voire surtout, quand ils sont le fait de tenants du titre de « révolutionnaires », tend à faire de ceux-ci … des contre-révolutionnaires, ni plus ni moins. C’est cela, le conservatisme dans la vision du monde et le déni des révolutions, qui amorce la prolongation et la mutation du campisme dans le monde d’après 1989-1991. |
| Les illusions partagées de l’unilatéralisme étatsunien. |
| L’effondrement du bloc soviétique et la fin de l’URSS, la Chine se lançant résolument dans l’essor capitaliste, précisément parce que la révolution démocratique de Tian An Men y fut écrasée, mais n’étant pas encore la puissance de tout premier plan qu’elle sera une quinzaine d’année plus tard, laissent l’impérialisme américain dans une position d’hyperpuissance, comme disent les manuels de Terminale, temporairement seule de sa catégorie (dernière décennie du XX° siècle et début du XXI°). |
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