FLORENSON
Vivant en Espagne -plus exactement au sud de la Catalogne- mais toujours attentif à ce qui se passe en France, je me permets de faire quelques rappels suite à deux évènements qui suscitent beaucoup de commentaires et souvent hélas de désinformation intéressée, dans les deux pays et au-delà.
Le premier fait, en date mais aussi en importance, est le processus de régularisation massive engagé par le gouvernement espagnol de Pedro Sanchez, avec un impact énorme puisque le nombre de demandes, plus du million, est le double des prévisions. Je vais y revenir car nous disposons des éléments chiffrés et détaillés.
Le second est le débarquement massif de migrants, très majoritairement marocains, à Ceuta, port qui est une petite enclave, vestige colonial, possession espagnole sur la côte marocaine en face de Gibraltar (enclave britannique, chacun a ses petites colonies). Cette arrivée en nombre, sans doute 60.000 personnes, a déchaîné des réactions hostiles non seulement en Espagne où la droite et les fascistes se déchaînent (en mêlant cet évènement avec la politique de régularisation) mais partout en Europe avec bouclage des frontières au cas où les migrants arriveraient à la nage en France, en Allemagne ou en Italie,; je dis à la nage puisque Ceuta est sur la côte marocaine, donc en Afrique et pas en Europe.
Je commence par la régularisation et quelques précisions.
Un million ou plus de demandes, cela témoigne du nombre de personnes “en situation irrégulière” qui séjournent sur le territoire espagnol, parfois depuis plusieurs années. Prenons garde au vocabulaire; le Figaro parle de “clandestins” pour les migrants “en situation irrégulière” en France comme en Espagne, tout en exigeant de Macron de chiffrer le nombre de clandestins, ce qui est par définition impossible. Mais le choix du terme vise à effrayer, on imagine des individus cagoulés, ne quittant leur antre que pour violer, voire assassiner, des femmes faisant du jogging sur des chemins forestiers. Entre parenthèses on pourrait plus valablement qualifier de clandestins les adeptes des réseaux pédophiles, parmi lesquels on ne trouve guère de migrants…
En revanche sont-ils, sont-elles vraiment clandestins ces hommes et ces femmes qui travaillent, sans être déclarés, dans la restauration, les exploitations agricoles, la construction, le nettoyage… En tous cas ils sont bien connus des employeurs qui les exploitent en profitant de leur situation, et ce système bénéficie de la tolérance de fait des autorités car vu son ampleur on ne peut pas croire que ce soit clandestin. Dans les rizières, tout près de chez moi, ce sont des Pakistanais et parfois des Sénégalais qui travaillent sous un soleil de plomb, les jambes dans la flotte, sans contrat et sous-payés, mais au vu et su de tout le monde. Les travaux du Camp Nou, le stade du FC Barcelone, ont mobilisé des foules de “clandestins” employés par des sous-traitants, voire des sous-sous-traitants. Inutile de parler des femmes de ménage…
Pour tous ces immigrés qui non seulement sont privés des droits sociaux élémentaires et sont condamnés à subir en silence, de crainte d´être expulsés, la possibilité de régularisation, gagnée par la forte mobilisation de nombreuses associations après des années de lutte, est un énorme progrès.
Mais pour revenir sur la régularisation, elle suppose un important travail administratif pour lequel nous avons des chiffres détaillés. Les deux tiers des demandes émanent de latinos-américains, surtout des Colombiens, dont une moitié de femmes. Ils parlent espagnol, ce qui permet de trouver plus facilement du travail (pas toujours correctement payé) et comptent souvent sur la présence de familiers déjà sur place. Elles et ils ne sont pas arrivés en barque, mais en avion, avec un passeport, et se trouvent en situation irrégulière parce que restés après expiration de leur autorisation de séjour.
Les Marocains constituent un groupe important. Si certains sont arrivés légalement et sont restés sur place, comme les latinos, ce sont eux qui, avec les autres Africains, paient le plus lourd tribut, les centaines de noyés parmi ceux qui paient des sommes énormes pour embarquer sur des canots surchargés. La différence tient aux fortes barrières opposées à leur arrivée régulière, aux refus de visa. En Espagne leur situation est des plus précaires, le racisme contre les “Moros” est vivace (même envers un footballeur prodige comme Yamine Lamal) et les démarches administratives élémentaires leur sont difficiles. Passons sur le discours fasciste qui invoque à leur encontre une tradition catholique espagnole qui n´existe plus que dans leur imagination…
Parmi les demandeurs on trouve aussi des Africains de différents pays, des Asiatiques, des Citoyens est -européens dont les pays en sont pas membres de l´UE.
Donc telle est la situation. La régularisation affecte des hommes et des femmes qui vivent sur le territoire espagnol et qui espèrent avoir enfin les mêmes droits que les autres travailleurs.
Et Ceuta ?
Par rapport à ce qui précède, le nombre approximatif de 60.000 peut sembler peu de choses. Il est énorme par rapport à la population de Ceuta, mais de là à y voir une invasion du territoire espagnol, voire du continent européen… On est loin des foules de touristes qui déferlent tous les étés sur la péninsule ibérique.
Mais avant tout il est stupéfiant de constater le niveau de déshumanisation pratiqué envers des hommes et des femmes qui quittent leur pays, avec ce que cela suppose de ruptures douloureuses, en espérant une vie meilleure, voire une vie tout court. Et honteux de voir passer pratiquement sous silence les dizaines de noyades lors de cette pseudo invasion !
Bien sûr ce n´est pas nouveau. Il a fallu attendre la contreverse de Valladolid pour que les Indiens se voient reconnaître une âme et ne puissent plus être réduits en esclavage, et pour les noirs américains ce fut plus long… et on ignore ce que pense Trump ! Mais pour nous qui croyons au progrès…
36% de chômage parmi les jeunes marocains, des emplois précaires et des salaires de misère pour la plupart de celles et ceux qui travaillent, cela ne suffit pas comme explication ?
Les gouvernements européens considèrent que le Maroc est un “pays sûr” et que Mohamed VI est un gentil roi, bien plus que son père Hassan II (qui pourtant était Notre ami le roi, selon un livre de Gilles Perrault). On matraque, on emprisonne un peu, on torture moins que par le passé, donc les migrants ne peuvent pas être des réfugiés politiques…
Il leur faudra bien admettre que, même si cela est moins “politique” selon leur vision, tant que subsisteront des inégalités énormes au niveau planétaire des hommes et des femmes fuieront la misère, et que les catastrophes climatiques vont accentuer ces migrations !
Mais pourquoi Ceuta et pourquoi aujourd´hui ? Pour une raison géographique; on peut gagner cette petite enclave espagnole par la frontière terrestre (très fortifiée) ou par la mer (même à la nage) avec la vague espérance de pouvoir rejoindre ensuite la péninsule. Par ailleurs on ne peut pas refouler des migrants arrivés par la mer sans avoir au préalable étudié leur situation, ce qui laisse un petit espoir, surtout pour les mineurs. Sauf que dans ce cas non seulement le grand nombre d´arrivants débordait les capacités d´accueil (assistance médicale, abris, nourriture), malgré les efforts de différentes associations et de certains habitants, mais ces mesures humanitaires élémentaires ont été sciemment déniées pour forcer les migrants à repartir: plusieurs jours sans la moindre distribution de vivres et de boissons…
Alors le drame de Ceuta doit nous faire réfléchir et réagir. Aucun être humain en saurait être illégal !