Penlink : Big Brother en marche

Après Pegasus, Webloc. Après les États, les grandes entreprises. Avec sa solution permettant de suivre à la trace des millions de téléphones portables, y compris en remontant jusqu’aux trois années précédentes, la société américaine Penlink suscite les convoitises du marché français.

Jusqu’aux révélations de Mediapart sur une mission menée au profit de Moët Hennessy, branche vins et spiritueux du numéro un mondial du luxe LVMH, nul ne savait que cet outil de surveillance de masse, jugé dangereux et extrêmement « intrusif » par plusieurs ONG, était mis à la disposition des entreprises. Penlink affirmait d’ailleurs que son usage était réservé aux entités étatiques.

Avant son rachat par Penlink, Webloc a été développée par l’entreprise israélienne Cobwebs Technologies, fondée en 2015 par trois vétérans du renseignement israélien. Son premier directeur général, Udi Levy, a fait ses débuts dans la célèbre unité 8200 de Tsahal, spécialisée dans le hacking et le cyberrenseignement.

Ce corps de l’armée, dont les capacités techniques sont mondialement reconnues, est aussi un vivier de fondateurs des start-up de technologies de la surveillance – un secteur dont Israël est devenu un acteur incontournable. Udi Levy a ensuite pris la tête, selon le New York Times, de la division « guerre économique » du Mossad (chargé du renseignement extérieur), avant de se lancer dans le privé.

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© Photomontage Lucie Weeger / Mediapart

Le deuxième cofondateur, Shay Attias, est présenté dans la presse israélienne comme un ancien des forces spéciales, tout comme le troisième initiateur du projet, Omri Timianker, qui fut également affilié aux services secrets.

En plus de sa solution de géolocalisation Webloc, qui s’appuie sur l’exploitation des données publicitaires collectées auprès des utilisateurs de téléphones mobiles, Cobwebs développe d’autres produits de surveillance, comme l’a détaillé un récent rapport du Citizen Lab, un laboratoire de recherche canadien spécialisé dans la cybersurveillance et rattaché à l’université de Toronto. À commencer par son produit phare, baptisé Tangles, qui permet des recherches approfondies sur des « cibles » en collectant des informations diffusées sur les réseaux sociaux.

Le logiciel peut croiser ces données avec un module de reconnaissance faciale et la localisation des « cibles » effectuée grâce à Webloc. « Tangles établit un profil de vie quotidienne des personnes surveillées en analysant leurs publications, contacts, lieux et événements sur les réseaux sociaux, et en combinant ces données avec toute information les concernant publiée en ligne »décrivait le magazine Forbes en septembre 2025.

Interdit par Meta

Selon le Citizen Lab, Cobwebs a développé deux autres logiciels, baptisés Lynx et Trapdoor, qui permettent de naviguer anonymement sur le Web en créant de faux profils, afin d’entrer en contact avec des « cibles », de recueillir des renseignements sur elles, voire de pirater leur téléphone.

En 2021, Meta, la maison mère de Facebook, avait banni plusieurs entreprises qualifiées de « cybermercenaires », dont Cobwebs. Le « rapport de menace » précisait que Meta a fermé deux cents comptes Facebook utilisés par Cobwebs, après avoir découvert que l’entreprise « ciblait fréquemment des activistes, des personnalités politiques d’opposition et des personnalités du gouvernement à Hong Kong et au Mexique ».

Cette décision est le résultat d’une enquête approfondie menée par Meta à la suite des révélations sur les pratiques de la société israélienne NSO Group, qui a utilisé son logiciel espion Pegasus en utilisant une faille de sécurité sur la messagerie WhatsApp, dont Meta est également propriétaire.

Le scandale Pegasus a aussi poussé le département du commerce des États-Unis à placer, en novembre 2021, NSO Group sur la liste noire des entreprises soumises à des restrictions en matière d’importation et d’exportation. Après ce coup d’arrêt, une autre tendance s’est dessinée, dans un contexte de renforcement de l’alliance entre Tel-Aviv et Washington.

Plusieurs sociétés israéliennes ont poursuivi leurs activités en étant rachetées par des fonds états-uniens, comme ce fut le cas pour WindwardCyberArkWiz ou Paragon.

Cobwebs a connu la même trajectoire, étant rachetée en 2023 par l’entreprise Penlink, spécialisée dans les écoutes téléphoniques et établie dans le Nebraska, elle-même détenue par le fonds états-unien Spire Capital Partners. Le montant de l’opération n’a jamais été confirmé officiellement, mais des médias israéliens ont évoqué une transaction d’environ 200 millions de dollars.

La société états-unienne a racheté le savoir-faire de la start-up israélienne, intégrant ses fondateurs à ses équipes dirigeantes. Udi Levy est aujourd’hui le directeur de la stratégie de Penlink, Shay Attias son directeur technique, et Omri Timianker le responsable des opérations internationales.

ICE, Hongrie, répression du mouvement Black Lives Matter…

Logiquement, Cobwebs-Penlink est recensée parmi les prestataires des autorités israéliennes. Mais l’entreprise a aussi fait parler d’elle pour sa mission pour l’ICE, l’agence fédérale chargée de réprimer l’immigration illégale aux États-Unis, fortement contestée pour ses méthodes brutales (arrestations massives, meurtres par balles) depuis sa reprise en main par Donald Trump.

D’après Forbes, plus de 5 millions de dollars ont été dépensés dans le cadre de ce contrat, au sujet duquel soixante-douze parlementaires démocrates ont réclamé des comptes aux autorités en mars 2026. Dans une lettre ouverte, les élu·es ont en effet reproché à l’ICE d’utiliser la technologie de Penlink pour contourner l’interdiction faite par la loi états-unienne de collecter des données privées sans mandat judiciaire.

En plus de ce contrat, le chercheur états-unien Jack Poulson, qui dirige une ONG pour la responsabilité des entreprises technologiques, a publié en octobre 2024 deux documents internes de Cobwebs (des manuels de formation datant de 2020 et 2022) qui montrent comment l’entreprise a ciblé, avec sa solution Tangles, des comptes liés au mouvement Black Lives Matter, à des organisations antifascistes ou à un journaliste indépendant.

En Nouvelle-Zélande, les révélations de la radio nationale publique, RNZ, sur l’utilisation (cachée) des services de Cobwebs par le gouvernement dans la traque, « à six reprises », de réfugiés ont également suscité une importante polémique en 2022. Deux ans plus tard, les autorités ont annoncé que le contrat n’avait pas été renouvelé.

En Hongrie, l’Autorité nationale de protection des données et de la liberté de l’information a ouvert une enquête en avril 2026 au sujet de l’utilisation de Webloc, a indiqué VSquare. Quelques semaines plus tôt, le journal d’investigation – qui collabore avec le Citizen Lab – avait révélé que les autorités hongroises avaient renouvelé, à la veille des élections législatives (au cours desquelles le Fidesz de Viktor Orbán a perdu le pouvoir), ses licences pour l’exploitation de la technologie israélienne.

D’après VSquare, ces contrats auraient été négociés par l’entremise d’une société hongroise, SCI Network, dont le dirigeant entretiendrait des liens étroits avec le chef du cabinet de Viktor Orbán.

Sollicitée en avril 2026 par le Citizen Lab dans le cadre de son enquête sur Webloc, Penlink est restée très floue sur les capacités de ses produits, mais a indiqué que le rapport contenait des « informations erronées », que certains produits développés par Cobwebs « n’existent plus » depuis que l’entreprise israélienne a été rachetée par Penlink et que certains pays ou organisations cités comme des client·es de Penlink ne le sont pas.

Penlik a ajouté qu’elle « respecte les lois et réglementations applicables », notamment en matière de « protection des données ».