Exilés de Ceuta : pourquoi la question de l’accueil n’est-elle jamais posée ?

Si le nombre de personnes arrivées dans l’enclave était inédit, et certes impressionnant au premier abord, on aurait pu imaginer un autre scénario : que l’Europe ouvre ses portes. Au lieu de cela, une politique de rejet et de dissuasion s’est mise en place.

Nejma Brahim

C’est une question que peu d’observateurs ont posée : et si nous avions fait le choix, collectivement, d’accueillir les exilé·es de Ceuta ? Lorsque les autorités ont annoncé l’arrivée de 1 500 personnes dans l’enclave espagnole jeudi 31 juillet, l’hystérie collective n’avait pas encore gagné les esprits. Mais le lendemain matin, à l’annonce par les autorités espagnoles de 49 000 personnes ayant rejoint le territoire, le discours a pris un accent plus grave… Et plus politique. Le président de Ceuta a réclamé l’instauration de l’état d’urgence dans l’enclave. Le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, en visite à Ceuta, a de son côté dénoncé une « attaque » et une « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ».

Si le chiffre était inédit (on parle aujourd’hui de 70 000 personnes, ce qui est une première), surprenant et sans doute impressionnant, personne n’a pensé à traiter cette crise pour ce qu’elle est : humanitaire avant tout. Les supermarchés ont fermé leurs portes. L’association locale d’aide aux exilé·es, Elín, a vite été saturée, de même que le centre d’accueil temporaire, le CETI. « Les réponses improvisées et tardives affectent aussi bien les nouveaux arrivants que les résidents. Ceuta a besoin de solutions qui placent la dignité humaine au cœur des préoccupations », alertait Elín sur ses réseaux sociaux dès samedi.

La structure ajoutait que « sans accès aux produits de première nécessité, toute intervention humanitaire était impossible », évoquant la vulnérabilité des concerné·es, privé·es de soins, d’eau, de nourriture ou d’accès à l’hygiène. Pourtant, l’Espagne n’a pas dépêché d’effectifs de secours sur place mais a pris soin d’envoyer l’armée. Les ONG nationales et internationales ne se sont pas déplacées. Confronté·es à la rue et à la faim, la majorité des jeunes venu·es du Maroc ont fini par retourner dans leur pays, plein·es de désillusions. La politique de non-accueil et de dissuasion a eu raison de leur projet de migration.

Un exilé tient une pancarte sur laquelle on peut lire « asile » en espagnol, alors qu’il fait la queue pour recevoir de la nourriture sur une plage de l’enclave espagnole de Ceuta, le 3 août 2026. © Photo Bernat Armangue / AP / SIPA

Pendant ce temps, les voisins européens de l’Espagne, comme l’Italie et la France, se sont empressés d’exprimer leurs craintes de voir arriver chez eux ces dizaines de milliers d’exilés (principalement des hommes). Comme si Ceuta n’était pas située sur la côte nord de l’Afrique, comme si la mer ne séparait pas l’enclave du sud de l’Espagne, et comme si toutes ces personnes bénéficiaient de la liberté de circulation dans l’espace Schengen depuis l’enclave – des contrôles d’identité sont effectués par la police au port avant de prendre le ferry.

Encore une fois, un autre scénario aurait pu voir le jour : celui d’une solidarité européenne qui oserait se mettre en place face à l’une des crises les plus importantes jamais connues dans cette enclave, que l’Espagne considère comme partie intégrante de son territoire. « Pourquoi ils ne nous laissent pas rejoindre l’Europe ?, nous a demandé un exilé égyptien rencontré à Ceuta le 4 août. On n’attend pas d’être aidés. On veut juste vivre et travailler. »

Une Europe divisée

Des discussions entre représentants des États membres de l’Union européenne (UE), un corridor humanitaire organisé entre les deux continents et un système de répartition juste et égalitaire n’auraient-ils pas pu être envisagés ? Une fois l’émotion passée, que représentent 70 000 personnes à l’échelle européenne ? Chaque pays n’a-t-il pas les capacités et les moyens d’accueillir environ 2 500 personnes ?

« Il faut effectivement relativiser ce chiffre », souligne le sociologue et démographe François Héran, même si « l’on entend beaucoup que pour une ville à l’échelle de Ceuta, c’est quasiment la population de l’enclaveOn a entendu cela pour Lampedusa aussi, à une époque ». Mais l’idée d’une répartition égale n’existe pas, poursuit-il, l’Europe étant « profondément déchirée sur cette question »« Cela n’a jamais fonctionné. Les deux plans “Juncker, qui concernaient des chiffres aujourd’hui complètement dérisoires, ont été refusés par plusieurs pays d’Europe centrale », tandis que « la France était très réticente ».

Plus récemment, le pacte migratoire européen a inclus l’idée de la « juste répartition »« mais ajouté un codicille incroyable : si un pays refuse de prendre sa part de demandeurs d’asile, il peut payer en contrepartie, et cet argent visera à soutenir des systèmes de contrôle et de répression ». Dans le cas de Ceuta et dans un contexte marqué par la présence d’un « goulet d’étranglement » à la frontière entre le Maroc et l’Espagne, mais aussi par les images et les « effets de zoom médiatique terribles », l’idée d’une répartition à l’échelle nationale ou européenne est « totalement inaudible », note François Héran.

Un exilé marocain à bout de force, en centre-ville de Ceuta, le 3 août 2026. © Nejma Brahim / 

La question de l’accueil et de la répartition après les événements de Ceuta se pose pourtant toujours aujourd’hui, à l’heure où quelque 2 000 exilé·es, pour la plupart marocain·es et subsaharien·nes, seraient encore dans l’enclave, dans le dénuement le plus total. Étant donné les capacités d’accueil limitées à Ceuta, les transférer vers l’Espagne continentale serait tout à fait possible : les ferrys partent à moitié vides en direction d’Algésiras.

Mais il semblerait que l’Espagne – celle-là même qui régularise les sans-papiers –, comme le reste de l’UE, préfère laisser ces personnes survivre dans des conditions inhumaines plutôt que de songer à l’idée de mettre fin à leurs souffrances en les accueillant dignement. L’armée fait la chasse aux migrant·es marocain·es, qu’elle renvoie à la frontière. Les Subsaharien·nes attendent sur une plage sans vraiment savoir ce qu’il adviendra d’elles et eux.

Influence de l’extrême droite

Car la rhétorique de l’extrême droite, qui hurle sans cesse à l’« invasion » ou à la « submersion » migratoire et à l’« appel d’air » (une théorie infondée laissant penser que si l’on accueillait les exilé·es, cela en pousserait d’autres sur les chemins vers l’Europe), a infusé dans les esprits. Dans les rues de Ceuta, certain·es habitant·es n’hésitent pas à reprendre ce vocable, encore stupéfait·es de l’ampleur des événements. Ampleur qui aurait sans doute été moins ressentie par la population si une solidarité européenne s’était mise en place.

« Les images sont impressionnantes, reconnaît François Héran, une masse de personnes regroupées en un seul endroit… Tout cela est lié au fait qu’il n’y a pas de voie d’accès légale et que l’on réduit les passages, pour ne laisser que ce goulet d’étranglement. » Le moment est « inespéré » pour l’extrême droite, qui ne manque pas d’exploiter ces images. « C’est la concrétisation d’un fantasme qui les hante depuis longtemps », estime le chercheur.

Quant à l’opinion publique, le sociologue évoque une enquête d’opinion menée par YouGov UK, démontrant que dans les principaux pays d’Europe occidentale interrogés, il y aurait une tendance à croire qu’il y a plus d’étrangers en situation irrégulière que d’étrangers en situation régulière – 44 % de personnes partiraient de ce principe en Allemagne, 60 % en Italie. Face aux discours politiques, aux images et à leur instrumentalisation, il est « compliqué pour le grand public de rester fidèle à un raisonnement statistique ». Et sans doute difficile, dans un tel contexte, d’accepter l’idée d’une quelconque répartition.

Les ministres de l’intérieur européen·nes se sont réuni·es en urgence le 4 août, non pas pour discuter de l’avenir des derniers migrants présents à Ceuta, mais pour s’autorassurer sur la sécurisation des frontières européennes et la nécessité du système Schengen, qui n’est pas « le problème » mais « la solution »« Ces derniers jours ont testé la résilience européenne et la sécurité de nos frontières extérieures », a déclaré le commissaire à la migration, Magnus Brunner, à l’issue de cette réunion tenue au creux de l’été.

Ces événements ont surtout testé (et ils testent encore aujourd’hui) la résilience des jeunes Marocain·es et autres exilé·es venu·es d’horizons différents. Ils montrent aussi que les pays européens ont épousé les théories d’extrême droite sur les migrations, et agissent toujours en conséquence, avec l’idée de répondre par la fermeté.