Ceuta, la version originale de mon article

FLORENSON Gérard 06/08/2026


Cet article a été écrit dans la langue de Voltaire, celle que je maîtrise quand même le mieux, puis traduit dans la langue de Cervantès, pour des lecteurs espagnols et latinos américains. Je vous livre la version originale…

En France les évènements de Ceuta ont été narrés et commentés, avec comme ici quelques distorsions des faits. Cependant les journalistes qui espéraient montrer des scènes de violence et de pillage en sont restés pour leur frais, rien de tel à se mettre sous la caméra. Nous avons vu des milliers de gens un peu perdus, errants dans la ville ou allongés sur les plages, incertains quant à leur avenir, cherchant à se procurer de la nourriture contre paiement. Ceuta compte 80.000 habitants, les arrivants étaient presque aussi nombreux. Pourtant les réactions hostiles ont été rares, il y avait de la sidération, mais assez vite la crainte a pratiquement disparu. Les commerces ont rouvert, mais malheureusement sans stocks suffisants.

Nous avons vu alors comment des associations, laïques, chrétiennes et musulmanes, aidés par de simples citoyens, sont venues en aide aux migrants. Les médecins ont fait un travail considérable pour soigner les blessés mais aussi prendre en charge les enfants.

Le peuple vient en aide au peuple. Les fascistes venus tenter de dresser les habitants contre les migrants se sont fait virer et sont repartis sous la protection de la police.

Malheureusement sur le continent la situation est différente et les racistes se font entendre. La bataille est à mener pour, comme dit le titre:

Combattre le racisme

Impulser la solidarité

Toute personne qui voit les images de la situation des femmes et des hommes, des jeunes pour la plupart, qui ont réussi à gagner la ville de Ceuta, doit ressentir à la fois de la commisération et du dégoût. De la commisération, comment rester indifférents face à la détresse d´êtres humains qui errent sans abris, qui ont souffert de la soif et de la faim, dont certains sont blessés et beaucoup traumatisés ? Et du dégoût à lire et à entendre les commentaires cyniques et les insultes racistes adressés à ces migrants dont le seul crime est de vouloir échapper à la misère.

Des dizaines de milliers sont repartis au Maroc, plus ou moins forcés par les militaires et la police, pleins d´amertume et de déception et pour beaucoup disposés à tenter de nouveau cette périlleuse aventure, parce que si des passeurs sans scrupules profitent de leur détresse celle-ci est bien réelle. Personne ne quitte son pays, sa famille, ses proches, et cela au péril de sa vie, sauf à y être poussé par la misère, la répression ouverte ou insidieuse et parfois la guerre (parmi les migrants se trouvent des Soudanais, des Lybiens, qui avant de gagner Ceuta avaient déjà fait un long périple).

Des dizaines de milliers sont repartis, des milliers sont restés, dont ces hommes et ces femmes venus de pays autres que le Maroc qui ne souhaite pas les accueillir, dont aussi plus d´un millier de mineurs, dont certains très jeunes, dont les politiciens ne parlent que pour se disputer sur leur répartition, comme s´il ne s´agissait pas d´êtres humains mais de bêtes nuisibles.

Le gouvernement a mis moins de temps pour renforcer les effectifs de la police que pour envoyer les denrées alimentaires, les médicaments, les produits d´hygiène pour répondre aux besoins urgents des arrivants, alors que la ville de Ceuta ne disposait logiquement pas des stocks nécessaires. Fort heureusement, après un temps de crainte compréhensible, beaucoup d´habitants se sont émus de la détresse des migrants et se sont efforcés de leur venir en aide, avec les associations locales. Cela en doit pas exonérer le gouvernement de ses responsabilités car les besoins immédiats restent considérables et les moyens sont insuffisants.

Mais ce n´est pas la priorité pour tout le monde: il y a eu des morts et des blessés, ce devrait être au centre des préoccupations. Mais certains dissertent sur les responsabilités de la monarchie marocaine qui aurait organisé ou au moins toléré cette arrivée massive, d´autres règlent leurs comptes avec le gouvernement et incriminent le prétendu appel d´air consécutif à la loi de régularisation… Les racistes vocifèrent, les “progressistes” répondent mollement, au final tous préconisent de blinder davantage les frontières en rappelant à ses devoirs l´État marocain, lequel est censé les garder pour le compte de l´Europe capitaliste. Leur réponse est de déployer plus de flics, la seule petite divergence portant sur la longueur des matraques.

La fabrique du racisme

Avant même les évènements de Ceuta le ton était donné, et pas seulement dans l¨État espagnol. De la “question migratoire”, terme presque neutre, les journalistes au service du Capital étaient passés au “problème migratoire”, puis à la “crise migratoire”, avant de parler de “menace”. Et maintenant la “menace” est concrétisée en “invasion”, les Maures se préparent à déferler sur la vieille Europe… et les fascistes qui pensent que les immigrés ont déjà presque occupé la péninsule ibérique poussent cette logique au bout et appellent à la Reconquista !

Mais sans en arriver à ces extrémités, la tonitruante indignation de Sanchez face à une pseudo atteinte à l´intégrité du territoire espagnol et européen (il doit ignorer que Ceuta est en Afrique) va dans le même sens et cautionne les discours sur la “menace”.

Ils inoculent la grippe et ensuite mesurent la montée de fièvre. Ils martelent chaque jour que le principal problème n´est ni celui des salaires insuffisants, ni les dysfonctionnements des services publics, ni le scandale des logements, mais celui de l´immigration qui serait la cause de tout ce qui va mal. Les immigrés tirent les salaires à la baisse, saturent les services publics, accaparent les logements… Les patrons, les politiciens, les fonds vautours n´y sont pour rien. Pour bien faire on ajoute la rubrique “insécurité” dont les étrangers, mineurs compris, seraient les principaux responsables.

Et puis ils publient des sondages qui montrent que ces mensonges influent au moins en partie sur la population. Crapules !  Il parait même que pour la majorité des Espagnols Mohamed VI est plus dangereux que Trump ou Poutine…

Heureusement, comme on vient encore de le constater à Ceuta, les réflexes de solidarité restent bien présents. En France, ou les expulsions sont monnaie courante, on assiste à des mobilisations de lycéens et de parents pour empêcher celle d´un collègue de classe, à celle de tout un village pour défendre le jeune employé du restaurant ou de la boulangerie. Dans la péninsule ibérique les réseaux de soutien aux migrants sont très actifs. La manière dont les fascistes ont dû quitter Ceuta fait vraiment plaisir.

Les différents visages de la xénophobie et de l´arrogance colonialiste

La crise de Ceuta a été un révélateur. Nous avons vu le déferlement du racisme assumé de l´extrême droite ni de celui honteux du Parti Populaire, toutes ces horreurs déjà bien connues, mais en pire car les précautions de langage qui subsistaient aient été abandonnées. Les migrants doivent être refoulés sans hésiter à user de la force, la différence étant entre ceux qui préconisent “seulement” des armes dites non létales, matraques et canons à eau, pour repousser les “envahisseurs” et ceux qui envisageraient de tirer sur la foule à balles réelles. Celles et ceux qui sont parvenus à franchir la frontière doivent être expulsés, là encore par tous les moyens y compris violents. Les fascistes vont encore plus loin qui voudraient bien chasser tous les immigrés, ou au moins les “Moros”, comme au temps des rois catholiques qui pour faire bonne mesure avaient aussi expulsé les Juifs.

La nouveauté dans les discours haineux c´est que les mineurs devraient subir le même sort que les adultes avec l´argument hypocrite de pas séparer les familles. Des petites bêtes nuisibles qui doivent être renvoyées dans leur trou, là où ils et elles n´ont pratiquement aucune chance de suivre des études ou une formation qualifiante, de recevoir une attention médicale, de mener une vie digne, toutes choses que tous les parents souhaitent pour leurs enfants.

Dans le camp “progressiste” les réponses sont en apparence moins violentes, mais le racisme affleure dans les propos polémiques sur la responsabilité du Maroc, cette nation peut fiable chargée contre rémunération de protéger les frontières du monde civilisé contre les barbares.

Les “socialistes” connaissent-ils le Maroc ? Pour beaucoup, même sans posséder une belle propriéte comme celle de Felipe Gonzales, ils en connaissent une partie. Elles et ils ont séjourné dans les résidences ou les hôtels de luxe et se sont parfois risqués à visiter les souks. Les mieux introduits ont peut-être rencontré le Roi, ce grand ami des impérialistes, ou son entourage.

Du peuple ils ont peut-être entrevu les femmes venues faire le ménage, à peine payées pour un rude travail, qui ont laissé leur appartement propre et bien rangé. Les plus hardis pourront, en visite guidée, aller photographier des enfants tout mignons dans des cahutes traditionnelles.

Ils ont entendu parler des conditions de travail, des salaires de misère, de l´absence de droits sociaux, puisque ces faits sont évoqués pour dénoncer la “concurrence déloyale” qui pénalise les producteurs espagnols. Mais de là à mettre en cause le régime… Jusqu´à l´épisode de Ceuta la critique était fort discrète. Nous avons analysé dans un précédent article les relations du Maroc avec l´Espagne et les autres pays impérialistes. Et nous n´avons pas attendu la crise actuelle pour dénoncer la monarchie marocaine !

Avec une arrogance typiquement colonialiste Sanchez a proclamé que Ceuta et Melilla étaient espagnoles pour toujours et affirmé sa volonté inébranlable de défendre le territoire européen. Il n´a pas ajouté “contre les barbares”…

On ne peut pas passer sous silence la dernière vilénie de JUNTS, qui en rajoute en matière de xénophobie et affirme qu´une Catalogne indépendante défendrait mieux la forteresse Europe que cet incapable de Sanchez. Parti des patrons et des rentistes, héritiers du Catalanisme réactionnaire, xénophobes… aucun accord avec cette droite catalane !

Contre le racisme, pour une aide humanitaire immédiate aux migrants de Ceuta

On a dit que pour défendre une bonne cause on pouvait s´allier avec le diable et sa grand-mère. Aucune objection pour faire front commun avec des associations laïques ou confessionnelles qui veulent réellement lutter pour éradiquer le racisme, et pas davantage pour exiger avec elles des moyens pour nourrir les migrants, les héberger et répondre à leurs besoins. Il faut agir tout de suite pour garantir ces droits humains et aussi pour défendre les enfants et adolescents que les réactionnaires voudraient expulser.

Cependant dans ce combat commun nous devons expliquer et si possible faire partager des positions qui nous semblent fondamentales.

On ne peut pas faire reculer le racisme par de simples arguments moraux. Ce ne sont pas les peuples qui sont racistes, ce sont les gouvernants, au service des capitalistes qui ont intérêt à diviser pour régner, qui instillent le poison du racisme. Si le racisme était inscrit dans la nature humaine, son influence serait constante, on ne parlerait pas de sa montée. Alors bien sûr on peut convaincre par la discussion quelques personnes de la nocivité du racisme, mais son éradication impose de combattre et de vaincre non seulement la propagande raciste mais aussi et surtout les politiques discriminatoires de l´État bourgeois.

Par ailleurs si nous saluons l´engagement de nombre de militants associatifs, le combat pour un plan d´urgence sociale et démocratique, qui aille au delà de la défense immédiate et indispensable des migrants bloqués à Ceuta, doit être prise en charge par les organisations syndicales.

Et cette lutte ne doit pas être menée “pour” les migrants mais avec eux, en favorisant leur propre organisation en unité avec toutes les organisations ouvrières.

Nous appelons toutes les forces, tous les regroupements de l´authentique gauche politique et syndicale à s´emparer de cette lutte.