Les Kurdes font un pas de plus vers la disparition du Rojava

En annonçant la dissolution des Forces démocratiques syriennes, leur chef, Mazloum Abdi, a fait un pas de plus vers la disparition de la région autonome du Rojava, dans le nord-est syrien. Un choix imposé par les changements intervenus à Damas et à Ankara.

Gwenaelle Lenoir

L’annonce a été faite d’abord en arabe, puis en kurde, à Damas (Syrie), dans le palais présidentiel, par le désormais ex-général Mazloum Abdi, chef des puissantes Forces démocratiques syriennes (FDS) : l’armée du Rojava n’est plus. La « force militaire indépendante » à majorité kurde qu’elle constituait depuis sa création en 2015 est dissoute, a-t-il affirmé, sur un ton solennel.

Les hommes qui la composent sont amenés à intégrer, sur une base individuelle, l’armée nationale syrienne. Les femmes combattantes formant les PYJ, dissoutes elles aussi, devraient, selon des informations du magazine Al Majalla rapportées dans Middle East Eye, rejoindre le ministère de l’intérieur et mener des tâches liées à la sécurité nationale et au contre-terrorisme.

Dissoutes, encore, les administrations autonomes kurdes qui géraient le vaste territoire, dans le nord-est du pays, contrôlé au fur et à mesure de la guerre civile syrienne (2011-2024) et de la lutte contre l’État islamique, avec l’appui d’une coalition militaire occidentale.

Mazloum Abdi, qui devrait devenir conseiller auprès du président syrien, Ahmed al-Charaa, a acté la fin du rêve d’autonomie du Rojava.

Mazloum Abdi, chef des Forces démocratiques syriennes, prononce un discours télévisé au palais présidentiel, à Damas, le 25 août 2026. © Photo Bakr Alkasem / AFP

Cette déclaration est hautement politique, de par le lieu où elle a été faite – dans la capitale syrienne et, plus encore, dans le palais présidentiel – et de par son contenu : la dissolution des structures civiles et militaires du Rojava n’est plus seulement une perspective. Elle est effective.

Mazloum Abdi a d’ailleurs eu des mots d’hommage en forme d’oraison : « Nous garderons toujours en mémoire nos martyrs, et nous garderons leurs sacrifices dans nos cœurs et dans notre conscience – car ils ne se sont pas battus pour la guerre, mais pour qu’un jour vienne où les Syriens n’auraient plus besoin de se battre. »

Avant d’ajouter : « Nous voulons que ce jour marque une véritable transition : du champ de bataille au champ du développement, de l’ère des armes à l’ère de la paix, et de la défense de la Syrie à la construction de la Syrie. »

Le Rojava n’existe plus

Pour importante qu’elle soit, cette annonce de dissolution n’est qu’une étape. Dans un processus déjà engagé, qui piétinait et qui ne semble avancer que sous la menace des armes ou par les armes. Deux accords avaient déjà été signés entre Damas et les FDS : le premier le 10 mars 2025, et le deuxième le 26 janvier 2026. Sans grand effet sur le terrain.

« Pour l’instant, il n’y a pas de réel transfert d’autorité au niveau local. Les checkpoints sont toujours gérés par les forces de sécurité kurdes. L’administration autonome qui gérait le nord-est syrien existe toujours et est salariée sur un budget parallèle à celui de l’État, assure Arthur Quesnay, professeur affilié à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Même les quatre brigades des FDS, soit 5 200 hommes, qui avaient déjà intégré l’armée nationale syrienne, ont un commandement parallèle et sont toujours contrôlées par des cadres kurdes. »

La forte déclaration de Mazloum Abdi après sa rencontre à Damas avec Ahmed al-Charaa remet donc en route un processus en panne.

Ce processus est celui de la fin d’une guerre civile syrienne longue de treize ans. Commencée dans la révolution et attisée par sa militarisation, elle-même répondant à la répression sanguinaire menée par le régime Assad à partir de 2011, cette guerre est devenue internationale avec la multiplicité des groupes armés et l’intervention occidentale contre le groupe État islamique, né en Irak.

Les nouvelles autorités [syriennes] sont souverainistes et veulent récupérer l’ensemble du territoire.

Arthur Quesnay, professeur affilié à Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Les Forces démocratiques syriennes, créées en octobre 2015, deviennent l’armée du Rojava, dont l’autonomie a été proclamée en 2012. Elles s’emparent, à la faveur de leur lutte contre l’État islamique, de vastes territoires, dont les provinces de Raqqa et Deir ez-Zor et leurs champs d’hydrocarbures.

Considérées comme une émanation du PKK turc par Ankara, inquiète de voir s’installer un proto-État kurde à sa frontière septentrionale, elles sont combattues par l’armée turque. Le Rojava devient un champ de bataille sur lequel se succèdent et s’affrontent FDS, État islamique, troupes spéciales états-uniennes, britanniques et françaises, armée turque, Russie et groupes syriens islamistes opposés au régime Assad.

La donne change du tout au tout avec la prise du pouvoir à Damas par la coalition islamiste Tahrir al-Cham et son chef, Ahmed al-Charaa, et avec l’effondrement du régime des Assad. L’ambition du nouveau pouvoir est l’unité territoriale du pays.

« Les nouvelles autorités sont souverainistes et veulent récupérer l’ensemble du territoire. Elles ne sont pas opposées aux droits politiques et culturels des Kurdes, mais elles ont très peur de la fragmentation, et la question qui les préoccupe est la souveraineté des frontières », explique Arthur Quesnay.

Ahmed al-Charaa est en cela appuyé par les États de la coalition arabo-occidentale, qui ont formé, équipé et soutenu les FDS quand il s’agissait de combattre l’EI, et par la Turquie, soutien de Tahrir al-Cham et désireuse de voir la disparition du Rojava.

Ankara est de son côté en pleines tractations avec Abdullah Öcalan, le chef du PKK, condamné à la prison à vie et détenu dans l’île-prison d’Imrali, au large d’Istanbul, depuis 1999. Les discussions, par l’intermédiaire d’un proche du président turc, Recep Tayyip Erdoğan, poussent le fondateur de la guérilla kurde en Turquie à appeler à l’abandon des armes et à la dissolution de son organisation.

Quelques semaines plus tard, en mai 2025, le congrès du PKK entérine la décision du vieux leader.

Défaites militaires et compromis politique

En parallèle se déroule donc en Syrie le processus de négociation entre le Parti de l’union démocratique (PYD), qui administre le Rojava et sous l’autorité duquel sont placées, de facto, les FDS et autres forces armées des régions du nord-est syrien, et les nouvelles autorités de Damas.

Chaque avancée vers l’intégration des institutions du Rojava dans l’État syrien se couple avec des affrontements armés.

Après l’échec des négociations sur l’application de l’accord du 10 mars 2025, les deux parties se battent pour le contrôle d’Alep. La bataille se conclut, le 10 janvier 2026, par la victoire de l’armée nationale syrienne. Les FDS quittent l’enclave kurde d’Alep. Trois semaines de combats suivent encore, à l’issue desquelles Damas reprend le contrôle des deux provinces de Raqqa et Deir ez-Zor. Les FDS se replient vers Hassaké, au nord-est. Elles ont perdu 80 % des territoires qu’elles contrôlaient depuis la guerre civile.

Nous avions une occasion de faire du Rojava un exemple pour toute la Syrie.

Sami Daoud, historien kurde syrien

Un nouvel accord est signé le 26 janvier 2026. Il porte sur l’intégration progressive des forces militaires et de l’administration du Rojava dans l’État syrien et garantit aux Kurdes des droits nationaux et une autonomie locale. Mais c’est la fin du Rojava. L’application de l’accord piétine.

Seulement, les États-Unis achèvent leur retrait du nord-est syrien, quittant la dernière base qu’ils occupaient encore, dans la région de Hassaké, en avril 2026. Et de leur côté, les députés turcs adoptent, le 10 août 2026, à une très large majorité, un texte prévoyant une amnistie partielle des combattants du PKK et encadrant leur retour à la vie civile.

Les FDS se retrouvent seuls, alors que les tensions remontent. En effet, Damas, Ankara et les soutiens occidentaux s’impatientent. Mazloum Abdi se résout à la rencontre avec Ahmed al-Charaa au palais présidentiel, et à sa déclaration de dissolution, deux semaines plus tard.

« Il n’avait pas le choix. Les Occidentaux ont, comme d’habitude, sacrifié les Kurdes, déplore l’historien kurde de Syrie Sami Daoud. Le PKK a participé au sacrifice. Je suis prêt à parier que Mazloum Abdi se rendra en Turquie d’ici quelques semaines, son nom sera enlevé de la liste des terroristes et il rendra visite à Öcalan dans sa prison. »

Chez les partisans du Rojava, l’amertume est grande : « C’est une défaite, reprend Sami Daoud. Nous avions une occasion de faire du Rojava un exemple pour toute la Syrie, car la seule force laïque et semi-démocratique dans toute la région est kurde. Nous aurions pu mener à bien un projet de Syrie fédérale et laïque. Mais le PKK a voulu faire du Rojava un laboratoire des idées d’Öcalan, ils ont apporté un projet très dogmatique. »

« Le PKK et le leadership des FDS ont leur propre responsabilité dans cet échec. Ils avaient un grand capital avec les provinces de Raqqa et Deir ez-Zor, mais ces régions sont à majorité arabe et ils ont essayé d’imposer de manière autoritaire le projet du Rojava à des populations majoritairement non kurdes, complète Arthur Quesnay. Cela a fini par s’effondrer. Ils n’ont eu d’autre choix que d’accepter non pas une reddition mais une intégration. »

Les gains en échange sont pour le moment assez flous. Mazloum Abdi a assuré dans sa déclaration qu’Ahmed al-Charaa acceptait « le droit à l’éducation en kurde [qui] figure depuis des décennies parmi les droits les plus fondamentaux [du] peuple kurde »« Nous percevons chez le président une réelle ouverture à garantir l’enseignement dans la langue maternelle », a-t-il ajouté. Avant de nuancer, immédiatement, sa satisfaction : rien, pour l’instant n’a été mis en œuvre.

« Il était général, il est aujourd’hui un fonctionnaire au service de celui [Ahmed al-Charaa – ndlr] qui était son ennemi jusqu’à hier, cingle Sami Daoud. Mais les gens vont accepter cette défaite, au moins provisoirement, car ils sont épuisés par la guerre. »

Au-delà des déclarations politiques, le défi est cependant bel et bien la mise en musique de l’accord. « L’enjeu des prochains mois sera de déterminer si Mazloum Abdi va l’imposer aux différentes composantes de l’appareil kurde, notamment aux jeunesses révolutionnaires, au réseau du PKK, qui sont dans une logique de préparation d’une insurrection, décrypte Arthur Quesnay. Et de l’autre côté si Damas va accepter de continuer à jouer le jeu d’une intégration progressive du nord-est syrien plutôt qu’une reprise de contrôle par la coercition. »