Le candidat a mis l’avenir de nos gosses au cœur de son projet, où sont absents les mots : « égalité », « démocratie » et « République ». Et qui ne promet à la jeunesse qu’un interminable cauchemar. Un texte issu du blog de l’éditeur et écrivain Hugues Jallon, que nous reproduisons avec son accord.
« Enfants. Affecter pour eux une tendresse
lyrique quand il y a du monde. »
(Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues)
La lecture des programmes politiques est toujours un exercice un peu pénible. Ils sont souvent écrits avec une centaine de mots qui sont à peu près toujours les mêmes, quand on ne soupçonne pas leurs auteurs d’avoir eu recours à deux ou trois chatbots pour leur faciliter le travail. Les nombreuses mesures annoncées sont bien rangées dans des cases aux mots d’ordre ronflants sur le destin tout tracé pour « le premier peuple de l’Univers » — ainsi que Gustave Flaubert nommait « les Français » dans son Dictionnaire des idées reçues.
Le programme d’Édouard Philippe, ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron et candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027, n’échappe pas à loi du genre. A sa lecture, les lignes défilent, les paragraphes s’enchaînent, le regard glisse que rien n’accroche vraiment. Sinon qu’on y retrouve sans surprise les fonds de sauce calcinés du macronisme : « Libérer l’économie française, protéger le marché européen, tenir nos comptes », « Libérer nos entreprises du poids des impôts et de la bureaucratie » et autres impératifs du même acabit.
Sans surprise non plus, le texte adresse des signaux clairs aux électeurs du Rassemblement national, en proposant de « restreindre l’immigration familiale » ou de réduire (encore) le droit d’asile. Le candidat a ajouté sa touche personnelle au « rétablissement de l’autorité » en prévoyant de « donner un pouvoir de sanction pénale aux maires afin qu’ils puissent réprimer les petites infractions » — autrement dit : de transformer 35 000 édiles en autant de petits shérifs régnant sur les habitants de leur commune. On a compris : Édouard Philippe ne se contente plus de marcher sur les platebandes de l’extrême droite, il y donne déjà des leçons de jardinage – comme ses concurrents Gabriel Attal ou Bruno Retailleau. Et la lecture de son programme convaincrait un élève de cinquième qu’Édouard Philippe n’est pas le candidat centriste des « modérés » et des « gens raisonnables » qu’il prétend être.
Il est évidemment beaucoup question de la France dans le programme d’Édouard Philippe, une France « plus sûre », « plus prospère », « plus conquérante ». On y lit les obsessions traditionnelles de la droite pro-business : la dette du pays, en premier lieu. Pour y faire face, rien de plus simple que d’inscrire « dans la Constitution « une règle d’or de maîtrise des déficits », destinée à ramener le déficit de plus de 5 % à 2 % du PIB en fin de quinquennat ». Ça ne coûte pas cher, et ça rappellera aux gouvernants le mot de Flaubert dans son Dictionnaire : « Budget. Jamais en équilibre. »
L’obsession pour le « produire plus » et pour l’« innover plus », sans oublier le « travailler plus » vient ensuite : il est toujours bon de rappeler à un peuple de fainéants qu’il est temps de mettre un coup de collier — sans obligation pour les employeurs de les payer plus. Et, au passage, de « mettre fin à l’open bar des arrêts de travail » — les travailleurs apprécieront la métaphore.
Quant aux entreprises, elles seront nettement mieux traitées et leurs perspectives sécurisées : le programme leur propose tout simplement « un moratoire normatif et fiscal : pas de nouvelle norme et de nouvel impôt sur le quinquennat ». Comme disait Flaubert dans son Dictionnaire, « Affaires (Les). Passent avant tout. »
On n’est pas surpris que les mots « inégalité » et « pauvreté » soient absents de ce programme — on ne va reprocher à un candidat de droite d’avoir oublié un problème aussi secondaire. Mais, après dix ans de macronisme, un ancien Premier ministre peut aussi s’autoriser à présenter un projet pour la France sans une seule mention des mots « démocratie » et « République ». Quant à celle du « service public », elle concerne un vague « service public universel du soutien scolaire », où les IA prendront (évidemment) toute leur part.
Si Édouard Philippe oublie quelques fondamentaux, il manifeste une attention extrêmement louable pour le sort de nos enfants. Son programme est même tout entier structuré par cette « obsession » — selon le mot du candidat Horizons : « Chaque grande décision sera regardée à cette lumière : préparons-nous leur avenir ou l’abîmons-nous ? »
Les affaires de pédophilie, dans les établissements scolaires et dans le périscolaire justifient des mesures fortes, à l’évidence nécessaires, pour accompagner la prise de conscience de la société. De la même manière, la lutte contre le « fléau du narcotrafic » appelle des propositions sécuritaires et pénales – plus ou moins discutables. Sans entrer dans le détail des nombreuses mesures proposées, on peut saluer le projet de « grande réforme du renseignement économique et financier pour mieux tracer les fonds et saisir les avoirs, physiques et numériques (cryptomonnaies) » des trafiquants de drogue. Le citoyens auraient peut-être préféré que le candidat ait une vue plus large sur la crypto dont l’État macroniste s’est fait l’ardent promoteur : une monnaie numérique qui, à l’évidence ne sert absolument à rien, sinon à développer un secteur financier interlope et mafieux (on en a parlé ici).
Sur la drogue, le candidat Philippe recommande d’« être intraitable avec les consommateurs : opérations « place nette » dans les boîtes de nuit et festivals, recouvrement forcé des amendes, y compris sur les prestations sociales. » On espère qu’il fera aussi régner l’ordre à l’Assemblée nationale et dans les ministères – une enquête récente a montré que les élus et ministres de la République ainsi que leurs collaborateurs étaient très loin d’être exemplaires sur le sujet. Quand on veut créer, comme le propose martialement Édouard Philippe, un « état d’urgence narco », il est utile de regarder dans son jardin avant de taper aux portefeuilles et aux allocations des teufeurs et des clubbeurs.
La pré-campagne récente a vu les candidats Philippe et Attal surenchérir sur la promesse d’augmenter les salaires des enseignants, parmi les moins bien payés d’Europe : + 20 % pour le premier, de 200 à 500 euros par mois pour le second — Raphaël Glucksmann est, de son côté, monté à 25%. A ce rythme, les profs finiront au mois de mai 2027 avec des promesses de salaires proche des cadres de chez Total…
Mais ce grand classique des années électorales ne doit pas faire illusion — et les syndicats enseignants ne s’en font pas. Pour Édouard Philippe, il s’agit ni plus ni moins que de « construire l’école du XXIe siècle, libre, performante et moderne » — et non plus égalitaire, émancipatrice et républicaine. Pour y parvenir, rien de mieux que de « faire des chefs d’établissements les véritables patrons de l’école: liberté d’adapter les méthodes et les horaires, d’imposer l’uniforme, de fixer les règles de discipline, de choisir et d’évaluer les enseignants ». Autrement dit, de transformer 48 000 directeurs d’école (et 4000 proviseurs de collèges et lycées) en autant de petits entrepreneurs qui se livreront une concurrence féroce — pour le plus grand profit des élèves et de leurs parents.
(Puisque les violences commises sur les enfants concernent tant Édouard Philippe, on pourrait lui suggérer au passage une petite réforme de l’école « libre ». Surtout quand on sait depuis le fameux rapport de la Civise que les violences sexuelles ont été « commises dans le cadre de l’Église catholique significativement plus que dans les autres sphères de socialisation que sont l’école publique, les clubs de sport, les colonies de vacances ou les structures d’activités culturelles ».)
On ne commentera pas ici toutes les mesures proposées par Édouard Philippe pour offrir un paradis à nos enfants, mais il est possible de dessiner le portrait du pays qu’il imagine pour eux :
Un pays où l’IA sera à peu près partout, où une masse de jobs vont disparaître, mais où le futur Président Philippe a prévu « un droit à la reconversion pour les métiers menacés ». Un droit, ça ne coûte pas très cher, non plus. Et, comme il faut faire des économies pour respecter la « règle d’or » budgétaire, le futur Président a prévu de réduire la durée de l’allocation chômage. Les salariés des « métiers menacés » sont prévenus : il faudra donc très vite se reconvertir.
Un pays où l’agriculture productiviste-exportatrice-polluante restera un motif de fierté nationale, où son développement primera de facto sur le respect de l’environnement (« inscription du développement agricole dans la Charte de l’environnement ») et où nos enfants continueront de bouffer des pesticides et de boire de l’eau au bon goût de polluant éternel (les fameux PFAS). Laurent Duplomb, l’auteur de la fameuse loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » ferait, à ce titre, un très bon ministre en charge de l’Agriculture et de l’Écologie de la future administration Philippe.
Un pays où on devra travailler plus longtemps (malgré l’IA) et où les retraites commenceront d’être financées par la capitalisation, une épargne qui sera mobilisée (sans surprise) pour « financer nos champions technologiques » — et manifestement pas pour aider ceux qui paieront au prix fort le déploiement massif de l’IA soutenue et promue par l’Etat.
Un pays où les « normes » pesant sur le business seront réduites, l’État « simplifié », certaines agences « privatisée » — l’Office français de la biodiversité figurera sans doute en haut de la pile du futur ministre de l’Agriculture et de l’Écologie. Il s’agira aussi de « simplifier le cadre juridique européen applicable à l’IA, sans renoncer à une régulation éthique et protectrice des enfants » – le genre de phrase dont tout le monde comprend le véritable sens.
Un pays dont les dirigeants auront courageusement relevé le défi de l’ « adaptation » au changement climatique en mettant en œuvre une « écologie à impact », grâce à des ingénieurs en nombre (« massifier la production d’ingénieurs, de 40 000 à 100 000 par an en cinq ans ») qui trouveront des solutions technologiques au problème, par exemple « la capture de carbone pour limiter l’ampleur du réchauffement ». Un vrai changement de logiciel…
Un pays où, en plus de la climatisation généralisée, le président Philippe aura lancé un grand « plan baignade national pour rendre baignables toutes nos rivières et rénover nos piscines ». Nous voilà rassurés : le peuple français pourra se mettre tranquillement à l’eau pour contempler autour de lui les arbres aux feuilles roussies par les canicules à répétition.
L’article 28 de la Constitution de 1793 comportait une phrase qui devrait inspirer tout candidat qui se préoccupe vraiment de l’avenir de nos enfants : « Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures. » En vertu de ce mot d’ordre, l’équipe d’Edouard Philippe en charge du projet aurait pu imaginer, par exemple, d’abaisser la majorité électorale à 15 ou 16 ans. Voilà qui aurait fait sens pour un vrai candidat des enfants : 1,5 millions d’électeurs de plus, autant de jeunes citoyens concernés par l’avenir de la planète et de leur futur métier. Mais un conseiller avisé a dû se dire qu’une telle mesure amputerait très sérieusement les chances de réélection d’un futur Président qui n’a promis à la jeunesse qu’un interminable cauchemar.
Lorsqu’il était Premier ministre, Édouard Philippe s’autorisait à monter le son à Matignon, pour écouter quelques grands tubes de ses groupes et artistes favoris : Dire Straits, Bob Dylan, ou Leonard Cohen.
Pink Floyd aussi.
La campagne ne fait que commencer, et il est encore temps pour lui de réécouter leur album mythique, The Wall. Et de méditer sa plus célèbre injonction : « Leave the kids alone. »
C’est ça, Édouard, fous la paix à nos gosses.
Ce texte est tiré du blog personnel de Hugues Jallon, à découvrir ici.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret