- Après la censure des propos d’Adèle Haenel sur le génocide en cours à Gaza par France Télévisions, Blast révèle les dessous de cette décision sans précédent.
Le mercredi 9 septembre, Adèle Haenel est invitée de l’émission La grande librairie, sur France 5, pour parler de son premier livre, Viser juste, dans lequel elle évoque notamment la question des violences faites aux enfants.
Comme toujours dans cette émission animée par Augustin Trapenard, les trois dernières minutes sont consacrées à une carte blanche donnée à l’une des personnes présentes sur le plateau. L’intitulé du format ? « Droit dans les yeux ». L’idée est que cet invité puisse dire en direct un texte de son choix, sans être interrompu. Durant deux minutes, Adèle Haenel évoque ainsi le silence qui étouffe la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles, puis établit un parallèle avec le génocide à Gaza en concluant : « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »
Applaudissements du public : Augustin Trapenard rappelle qu’il s’agit d’« une carte blanche personnelle, libre ».
Le replay de l’émission est ensuite posté sur le site de France télévisions, comme à l’accoutumée, mais la prise de parole d’Adèle Haenel ne fait l’objet d’aucune publication sur les réseaux sociaux, comme c’est habituellement le cas.
Au petit matin, la polémique enfle, la séquence enflamme les réseaux sociaux. L’extrême droite s’indigne, CNews dénonce des propos « d’une gravité exceptionnelle », et dans deux posts publiés plus tard dans la journée sur X, à quelques minutes d’intervalle, la secrétaire nationale des Républicains Shannon Seban et le député du Rassemblement national Julien Odoul annoncent saisir l’Arcom.
L’extrait incriminé circule massivement sur les réseaux sociaux, mais en ce 10 septembre, le replay de l’émission n’est déjà plus disponible depuis le milieu de la matinée : France Télévisions l’a retiré de son site, à titre « conservatoire » selon la direction, qui, pour justifier cette censure, allègue notamment un manque de« contradiction ».
Problème : c’est précisément le principe de ce format que de ne pas s’inscrire dans un débat, et de permettre à un auteur ou une autrice de pouvoir s’exprimer librement et sans contradiction.
On dit qui commet le génocide, et cette différence fait tout
Blast s’est procuré le texte qui a été envoyé à la production de La grande librairie par l’équipe d’Adèle Haenel avant l’enregistrement de l’émission. Toute la partie concernant les violences faites aux enfants est identique à ce qui a été prononcé lors de son intervention. Ce sont les deux dernières phrases qui divergent. La version envoyée se terminait ainsi : « Ce qui se passe en Palestine est un génocide. N’acceptez pas l’inacceptable, ne laissez pas le silence collectif se refermer sur la Palestine. » Et la phrase dite en direct a donc été celle-ci : « L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »
Adèle Haenel, qui s’exprime ici pour la première fois depuis le mercredi 9 septembre, assume ce choix auprès de Blast : « Je n’ai pas remis le texte tel que je l’ai prononcé, parce que j’avais la certitude que ce texte ne passerait pas », explique-t-elle.
« Avant l’émission j’ai répété le texte alternatif que je leur avais envoyé et qui était inscrit au prompteur. J’ai répété ce texte à voix haute deux fois d’affilée, alors qu’il y avait l’équipe technique et de production présente dans la salle et personne n’a rien dit. Par ailleurs, j’avais remis le texte le matin même à la productrice de l’émission qui n’avait pas fait de commentaire. »
Les équipes de La grande librairie savaient donc qu’elle parlerait de génocide. Des personnalités comme Mona Chollet avaient déjà dénoncé le sort fait aux Palestiniens dans l’émission animée par Augustin Trapenard. Et en juin 2025, Annie Ernaux, prix Nobel, y avait dénoncé « ce génocide qui se déroule (…) en direct, et dont toutes les preuves sont sous nos yeux ». À l’époque, la séquence n’avait provoqué ni saisine de l’Arcom, ni polémique nationale.
D’où vient alors que l’intervention d’Adèle Haenel suscite aujourd’hui une telle réaction ? L’autrice explique :
« Ce qui diverge entre mes deux textes (celui qui a été envoyé à la production et celui qui a été dit en direct, NDLR), c’est que dans le second, il y a un sujet dans la phrase. On dit qui commet le génocide, et cette différence fait tout. Tant qu’il n’y a pas de sujet dans la phrase, un génocide apparaît comme une réalité relevant de la fatalité, comme un crime sans perpétrateur. En revanche, dire “l’État d’Israël comment un génocide“ pointe cet État comme responsable de ce crime contre l’humanité en cours. Remettre le sujet de la phrase renvoie les gouvernements — ici celui de l’État français — à leurs choix politiques : notamment celui de ne pas faire tout ce qui serait en leur pouvoir pour mettre un terme à ce crime contre l’humanité, mais encore plus de collaborer au génocide perpétré par l’armée israélienne en lui vendant des armes. Construire une image médiatique de la population palestinienne comme étant responsable de ce qui lui arrive permet de s’imaginer avoir les mains propres et c’est en partie pourquoi il y a un monologue pro-israélien sur les plateaux télé. Je pense que cette nécessité pour eux de se raconter comme étant du bon côté de l’histoire tout en étant plongé jusqu’au cou dans un crime contre l’humanité explique en partie la levée de boucliersmédiatique qui a suivi mon intervention. »
Efficace.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret