J’ai eu envie de montrer toutes ces violences policières aussi condamnables que les violences commises par le « camp d’en face « … et je suis tombé sur cette photo qui m’a obligé à pousser plus loin la réflexion que de me ranger pour un camp ou contre un autre …Ils sont là, l’un en face de l’autre, sur un trottoir séparés par une plaque de plexiglas. D’un côté, un sac à dos, des baskets, la vingtaine … De l’autre, un casque, un bouclier, une visière qui reflète le visage de celui qu’il doit frapper. Un photographe du genre Doisneau aurait pu faire de cette image un baiser de l’Hôtel de Ville inversé : au lieu de s’embrasser, deux générations se font face, et c’est tout un système qui s’interpose entre leurs lèvres.
Car la photo mentirait si elle montrait deux ennemis. Elle montre deux frères de classe. Quelques temps plus tôt, l’un et l’autre ont probablement rempli les mêmes formulaires Pole Emploi, connu les mêmes loyers impossibles, les mêmes boulots précaires. L’un a choisi , ou subi, l’uniforme ; l’autre, la rue. Les rôles auraient très bien pu s’inverser : une année de galère de plus, un dossier de candidature en moins, et c’est l’étudiant qui porte le casque, le CRS qui brandit la pancarte. La batte et le pavé changent de main selon les humeurs du marché du travail, jamais selon la nature des hommes.
Hannah Arendt disait, en substance, que la banalité du mal naît précisément là où l’on cesse de penser, là où l’on devient fonction …un maillon docile d’une machine à obéir. Le jeune gendarme mobile n’est pas un monstre ; il est ce fonctionnaire de la contrainte, payé un peu plus que le smic ( aujourd’hui on est « riche « à 2000€!) pour ne pas penser ce qu’il fait… « quand la violence devient l’ultime discours d’un pouvoir qui a épuisé la persuasion, c’est le signe qu’il n’a plus rien à dire »….Un ordre qui envoie des jeunes taper sur d’autres jeunes ne se défend plus par le bien commun, il se survit par la matraque.
L’ironie est amère : ces deux-là qu’on arme l’un contre l’autre, on les enverra peut-être demain côte à côte, sous un autre uniforme, vers quelque guerre lointaine présentée comme salutaire, une guerre qui viendrait « sauver l’économie », relancer les usines, payer la dette. Ce capitalisme qu’on n’ose même plus nommer, tant il s’est fait invisible, naturalisé, sans adjectif ni visage, a trouvé l’astuce parfaite : faire payer sa crise par ses propres victimes, en deux temps …d’abord les dresser l’un contre l’autre…puis les envoyer mourir ensemble pour lui.
Le photographe, saisit l’instant : la visière du casque comme un miroir. Si le policier levait la sienne une seconde, il verrait dans le jeune homme son propre reflet. C’est toute la pudibonderie de notre époque dans cette visière opaque : elle n’existe pas pour protéger le CRS des pierres, mais pour l’empêcher de reconnaître son frère.
Joël Perigaud