de Paolo Bolo :
Les coups de matraque
Petit guide de la démocratie à l’usage de ceux qui la défendent à l’étranger
Le monde selon Emmanuel
Emmanuel Macron est un grand démocrate, surtout dans les pays des autres. Il fustige Téhéran, tance Moscou, froncerait un sourcil à Hanoï si le calendrier lui en laissait le loisir. La leçon est toujours la même : un peuple qui descend dans la rue mérite d’être écouté. C’est beau, c’est noble, et cela se pratique idéalement à quatre mille kilomètres, avec un interprète.
Quand les autres s’en mêlent
Les choses se gâtent quand les autres s’y mettent. Plusieurs pays ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter les rassemblements en France, et le Président a fustigé les « commentaires stupides » de dirigeants étrangers. Voilà qui est savoureux : on peut commenter librement les manifestations d’autrui, mais pas celles que l’on réprime soi-même. La souveraineté, c’est le droit de donner des leçons sans en recevoir.
Sentinelle, ou l’armée sans en avoir l’air
Rassurez-vous, l’armée ne tirera pas sur la foule. Elle montera la garde devant les bâtiments publics, ce qui est très différent. Les soldats feront de la « sécurisation statique », ce joli mot qui désigne le fait de rester planté devant une porte, pendant que les policiers, ainsi libérés, iront s’occuper des manifestants avec la BRI, le GIGN, le RAID, des hélicoptères, des Centaures et des canons à eau. Il fallait y penser : on ne militarise pas le maintien de l’ordre, on militarise tout autour. C’est de l’ingénierie sémantique de haut vol.
Le couvre-feu, ce mot si doux
Les couvre-feux, eux, sont « localisés » et « partiels ». À Paris, il tombe à 21 heures place de la République et aux Halles, deux quartiers dont le sens de l’ironie historique est remarquable. On a interdit les bidons d’essence, ce qui est sage, et les rassemblements sur les Champs-Élysées, ce qui est cohérent pour une avenue que l’on ne traverse plus que pour être filmé. Dans les pays qu’on critique, on appelle cela un couvre-feu. Chez nous aussi, mais avec un adjectif.
Manifester, mais pas trop
Le meilleur reste à venir : le ministre « réfléchit » à interdire les manifestations non déclarées, voire celles dont l’organisateur ne l’aurait pas convaincu qu’elles ne dérapent pas. Autrement dit, vous pouvez manifester si l’on est certain que vous n’en avez pas envie. Le droit de manifester est sacré, à condition de prouver à l’avance qu’il ne servira à rien. Le Premier ministre y ajoute un « plan insurrectionnel » de l’extrême gauche, un diagnostic qui a le mérite d’expliquer à lui seul 550 000 personnes dans la rue contre la vie chère. Pas besoin de baisser les prix : il suffisait de trouver le chef d’orchestre.
La matraque, outil de dialogue
Plus de 2 300 gardes à vue en une journée : voilà ce qu’on appelle, dans le jargon, un taux de participation élevé. Il paraît que la Bastille a été prise pour moins que cela. Mais à l’époque, il n’y avait pas de cellule interministérielle de crise, juste un roi qui demandait si c’était une révolte et à qui l’on répondait que c’était une révolution. Aujourd’hui, on répond « ultragauche ». C’est plus pratique : cela tient en un mot, ne coûte rien et dispense de lire les pancartes.
Les blessés, ces détails
Il y a eu des blessés des deux côtés, des policiers, c’est établi, et il serait malhonnête de le nier, certains se sont blessés en dégoupillant leur grenade à l’intérieur de leur véhicules, se sont foulé une cheville en donnant un coup de pied à un adolescent ou égratignés en mettant le casque…
Il y a aussi, selon le député Éric Coquerel, un jeune de dix-sept ans de Saint-Étienne à qui une grenade a arraché la main. Mais gardons la mesure : une main, c’est peu à l’échelle d’un pays, et il en reste une autre pour applaudir les éditorialistes.
Le Président a promis la « transparence » sur le maintien de l’ordre. On l’attend avec impatience, elle a la particularité d’être annoncée le dimanche et de ne jamais apparaître le lundi.
Il y a aussi, selon le député Éric Coquerel, un jeune de dix-sept ans de Saint-Étienne à qui une grenade a arraché la main. Mais gardons la mesure : une main, c’est peu à l’échelle d’un pays, et il en reste une autre pour applaudir les éditorialistes.
Le Président a promis la « transparence » sur le maintien de l’ordre. On l’attend avec impatience, elle a la particularité d’être annoncée le dimanche et de ne jamais apparaître le lundi.
Épilogue : ce que dirait Desproges
Pierre Desproges aurait sans doute noté qu’une démocratie est un régime où l’on peut dire ce qu’on pense, pourvu qu’on le dise bas, tard, et pas dans la rue.
Alors oui, nous ne sommes pas l’Iran. Nous avons des élections, une presse libre qui relaye surtout les opinions du gouvernement et des couvre-feux au charmant adjectif.
Mais le jour où Emmanuel Macron expliquera à un manifestant de Téhéran que le droit de protester est universel, qu’il pense à lui envoyer un SMS : ici, c’est universel aussi, sauf le samedi.
Alors oui, nous ne sommes pas l’Iran. Nous avons des élections, une presse libre qui relaye surtout les opinions du gouvernement et des couvre-feux au charmant adjectif.
Mais le jour où Emmanuel Macron expliquera à un manifestant de Téhéran que le droit de protester est universel, qu’il pense à lui envoyer un SMS : ici, c’est universel aussi, sauf le samedi.
Note : ce texte est une satire. Il recourt volontairement à l’exagération, à l’ironie et à la caricature à des fins d’humour et de critique politique. Les faits cités proviennent de la presse, mais les formulations, les raccourcis et les intentions prêtées aux personnalités relèvent de la fiction satirique et ne constituent ni un compte rendu factuel ni l’expression de leurs propos réels.