Macron se prendrait-il pour Machiavel ?

de Paolo Bolo :

Manipulation

Macron se prendrait-il pour Machiavel ?
Jeudi, à l’issue d’un conseil de sécurité, le chef de l’État a tranché : les demandes de manifestation déposées par « des gens qui n’ont aucune légitimité » seront systématiquement interdites. Celles des syndicats seront examinées et, éventuellement, autorisées. Examinées, éventuellement : deux adverbes, deux sas de décompression.
Le droit de manifester devient un guichet, avec ticket d’attente, pièce justificative et « dossier incomplet ».
Reste une question de pure curiosité : qui délivre la légitimité ? Le ministère ? Le préfet ? Un jury de sages en costume bleu ?
En 2023, au plus fort de la réforme des retraites, le Président expliquait déjà que la foule, quelle qu’elle soit, n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime par ses élus.
Trois ans plus tard, il perfectionne sa doctrine : la foule peut avoir de la légitimité, à condition qu’elle soit enregistrée, tamponnée et affiliée. C’est la démocratie sur abonnement, avec renouvellement tacite.
Soyons clairs : il n’en a pas le droit. Et le plus drôle, c’est qu’il le sait. En 2019, face aux Gilets jaunes, il déclarait lui-même que « nous ne pouvons pas interdire les manifestations », en invoquant la Constitution. La Constitution n’a pas bougé d’un millimètre depuis. Seul le Président a évolué : il est passé de « nous ne pouvons pas » à « nous allons systématiquement ». Même chose pour le Conseil constitutionnel, qui avait, la même année, censuré l’interdiction administrative de manifester. Ce que les sages ont refusé par la porte, on le rapporte par la circulaire, ce qui présente l’avantage de ne pas passer devant eux. Quant à l’engagement de 2017 envers Amnesty de protéger le droit de manifester pacifiquement, il est toujours en vigueur : on le garde précieusement, dans un tiroir, pour que rien ne l’abîme.
Pendant ce temps, la chorale s’accorde. Gérard Larcher désigne LFI avec la ponctualité d’un coucou suisse. Bruno Retailleau accueille toute loi anticasseurs comme un vieil ami. Raphaël Glucksmann appelle au dialogue, la forme de courage la plus appréciée de ceux qui ne veulent fâcher personne. Gabriel Attal et Édouard Philippe, déjà emportés par le vent de l’oubli, s’accrochent à l’actualité comme des naufragés à un pédalo. Cinq voix, un seul refrain, aucun couplet sur le prix du caddie.
Heureusement, il reste un homme libre, et c’est Dominique de Villepin. On peut ne guère l’aimer, c’est mon cas, et constater qu’il dit ce que les autres taisent : l’ultragauche, rappelle-t-il, représente au plus cinq mille personnes en France, des gens connus, qui trouvent LFI trop molle. Et si l’on voulait que le RN atteigne soixante pour cent des voix, ajoute-t-il, on ne s’y prendrait pas autrement qu’en les désignant comme coupables du chaos actuel. Cinq mille personnes : le public d’un match de rugby de division régionale. Il faut une puissance de feu médiatique considérable pour transformer un stade de village en menace pour la République. Le Premier ministre a même parlé d’un « schéma insurrectionnel » : on frémit à l’idée de ce que ce schéma ferait avec dix mille personnes.
Alors, Machiavel ? Le scénario tient debout, ce qui est inquiétant.
Étape un : un pays en colère contre la vie chère.
Étape deux : des vitrines brisées qui occupent tout l’écran.
Étape trois : on désigne l’extrême gauche.
Étape quatre : on interdit les cortèges « pour la sécurité ».
Étape cinq : le pays, sommé de choisir entre le chaos et l’ordre, se tourne vers celle qui promet l’ordre avec le plus d’enthousiasme, la même qui, du temps des Gilets jaunes, rappelait le droit constitutionnel à manifester. À force de vouloir barrer la route à l’extrême droite, on lui déroule le tapis rouge, avec sous-titres.
Et ce samedi 24 octobre, la belle mécanique sera mise à l’épreuve : les gens sans légitimité resteront chez eux, et la légitimité fera la queue au guichet. Si tout se passe bien, on célébrera l’ordre rétabli. Si cela se passe mal, on accusera ceux qui n’avaient pas le droit d’être là, et le cercle sera parfait.
Machiavel recommandait au Prince d’être craint plutôt qu’aimé. Le Président a réussi la moitié du programme, la plus facile. Car le florentin ajoutait qu’il fallait aussi éviter d’être haï, et qu’un pouvoir qui touche aux libertés populaires finit rarement la soirée au chaud.
Dernière certitude : si tout ceci est un plan, il est brillant. Si ce n’est pas un plan, c’est pire, car il suffit alors d’une succession d’erreurs pour produire exactement les mêmes effets qu’une machination.

Texte satirique : l’exagération, l’ironie et la caricature y sont volontaires. Les propos cités sont ceux rapportés par l’auteur à partir de déclarations publiques ; les intentions prêtées aux personnalités et les scénarios évoqués relèvent de la fiction humoristique et ne constituent ni une accusation ni un compte rendu factuel.