Héros de la France :
Pendant trente ans, la version officielle a parlé de deux morts.
Un homme seul a compté les noms un par un.
Et quand on l’a traîné en justice pour l’avoir fait, ce sont deux archivistes qui ont payé le prix de la vérité.
Le 17 octobre 1961, des milliers d’Algériens ont défilé dans Paris.
Pacifiquement.
Ils manifestaient contre le couvre-feu qui ne visait qu’eux, et pour le droit de l’Algérie à l’indépendance.
Le soir même, la police a frappé, tiré, arrêté.
Plus de 11 000 personnes ont été interpellées.
Des corps ont été retrouvés dans la Seine les jours suivants.
La préfecture de police, elle, a annoncé deux morts.
Deux.
Puis le silence est tombé. Pendant des décennies.
L’homme qui a refusé ce silence n’était ni professeur d’université ni journaliste vedette.
Il s’appelait Jean-Luc Einaudi.
Né à Paris en 1951, il était éducateur à la Protection judiciaire de la jeunesse. Son métier, c’était d’accompagner des adolescents en difficulté dans la région parisienne.
L’histoire, il la faisait le soir, le week-end, sur son temps libre.
Sans poste. Sans laboratoire. Sans accès facile aux archives.
Pendant des années, il a cherché les témoins. Les survivants. Les familles. Les registres des cimetières, des hôpitaux.
En 1991, il a publié « La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 », aux éditions du Seuil.
Pensez à ce que cela représentait.
Un éducateur, seul, venait de faire le travail que l’État refusait de faire depuis trente ans.
Son livre dressait une liste de victimes. Des noms, des âges, des circonstances.
Il ne laissait plus personne dire qu’il ne s’était rien passé.
En 1997, il a témoigné au procès de Maurice Papon à Bordeaux. Papon, l’ancien préfet de police de Paris en octobre 1961, y était jugé pour un autre dossier, celui des déportations de juifs sous l’Occupation.
Le 20 mai 1998, Einaudi a écrit dans Le Monde une phrase précise.
Il a parlé d’« un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon ».
En juillet 1998, Papon a porté plainte pour diffamation.
Voilà où en était l’affaire.
L’ancien haut fonctionnaire attaquait l’éducateur.
Et l’éducateur n’avait presque aucun document officiel pour se défendre. En février 1998, sa demande d’accès aux archives de Paris avait été refusée.
Il s’est appuyé sur les témoins.
Et c’est là que deux autres personnes ordinaires ont pris un risque.
Brigitte Lainé et Philippe Grand étaient conservateurs aux Archives de Paris. Ils avaient la charge des archives judiciaires.
Ils savaient ce que contenaient les registres.
En février 1999, ils sont venus témoigner au procès.
Le 26 mars 1999, le tribunal a rejeté la plainte de Papon. Jean-Luc Einaudi a été relaxé, au nom de sa bonne foi.
La victoire était réelle.
L’historien Jean-Luc Einaudi est décédé à l’âge de 62 ans
L’historien Jean-Luc Einaudi, auteur de nombreux ouvrages sur l’Algérie, dont « La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 », est décédé samedi à l’âge de 62 ans, a-t-on appris dimanche auprès de sa famille.
Jean-Luc Einaudi est mort d’un cancer fulgurant à la Maison Médicale Jeanne-Garnier, à Paris, a précisé sa fille. Né le 14 septembre 1951, il avait notamment témoigné lors du procès de Maurice Papon, en 1997, devant la cour d’assises de Bordeaux, sur la répression sanglante de manifestants algériens en 1961 à Paris. Attaqué en diffamation par l’ex-préfet de police de Paris en 1999, l’historien avait eu gain de cause. Jean-Luc Einaudi avait salué en octobre 2012 la reconnaissance par le président François Hollande de « la sanglante » répression des manifestations d’Algériens de la région parisienne, le 17 octobre 1961 à Paris. Son livre « La Bataille de Paris, 17 octobre 1961 », édité au Seuil en 1991 et réédité en 2001, avait mis les événements sur la place publique.