Qui a été responsable des premiers affrontements à Paris, avant même que le défilé démarre ? Qui dit vrai entre Laurent Nuñez et les manifestants ? « Mediapart » a retrouvé près d’une centaine de vidéos et recueilli des dizaines de témoignages pour reconstituer ce moment crucial où tout a dégénéré.
Moins de trente-cinq minutes plus tard, l’ensemble quitte les lieux en panique. Un palet de gaz lacrymogène vient de s’écraser au pied du pupitre des joueurs de flûte traversière. Les housses d’instrument naviguent au-dessus des têtes dans un mouvement de fuite improvisée. Anna, flûtiste, décrit à Mediapart « le gazage le plus violent » qu’elle ait vécu et « dix minutes super apocalyptiques » : « Il n’y avait pas de possibilité de bouger pour les musiciens, coincés dans un orchestre compact ou sous leurs instruments. » À République, le point de départ du cortège officiel devient un goulot d’étranglement saturé de gaz, malgré la présence massive de familles et de personnes âgées.
Mediapart a enquêté sur les trente minutes où la situation a basculé, grâce à plus de soixante-dix sources photos et vidéos, sous différents angles, recoupées par une dizaine de témoins. Nous révélons que la première grenade de gaz lacrymogène, côté rue du Faubourg-du-Temple, a été lancée par des fonctionnaires de la Brav-M, sans sommation audible et alors qu’ils n’étaient pas en danger.
Premier panache à 12 h 19
Reprenons. À midi, alors que les chaînes d’information ont toutes planté leurs trépieds au sud de la statue de la République, une image fixe témoigne du calme ambiant : les musiciens de l’Orchestre du Nouveau Monde font patienter les premiers et premières arrivé·es, des jeunes adossé·es à la statue brandissent des drapeaux et des pancartes, dans une chorégraphie habituelle.
À 12 h 19, le plan fixe diffusé par France Info est le premier à s’emplir de fumée grise à sa droite. Le panache file droit vers l’orchestre de quatre cents personnes et son chef, Étienne Jarrier. Sur des vues plus rapprochées, on le voit se couvrir les yeux sur le morceau « The Hanging Tree », issu de la saga Hunger Games. Que s’est-il passé entre ces deux bornes ? Pourquoi et comment tout a basculé ?
Peu avant midi, des heurts légers ont bien eu lieu à l’intersection de la rue du Faubourg-du-Temple et de la rue Yves-Toudic. Des manifestants ont tenté d’ériger des barricades. Une femme anglophone a été projetée au sol par des gendarmes non casqués. Ils ont essuyé en retour un jet de projectile, décrit par un journaliste néerlandais comme « un ballon de peinture ». Un photographe, néerlandais lui aussi, précise : « Des manifestants cherchaient une confrontation avec la police après l’interpellation de la jeune femme. »
La photographe Canelle Rodriguez nuance : « Il s’agissait de manifestants peu hostiles. Ils étaient cinq à chanter “ACAB” et “Tout le monde déteste la police”. » Sur les images vidéo, on voit d’ailleurs des Parisien·nes faire leurs courses tout autour sans crainte, parfois avec des poussettes. Plusieurs hommes âgés, vêtus d’un gilet jaune, observent la scène de près. On les entendra plus tard entonner « On est chez nous ».
À midi, la tension est retombée. À 12 h 16, le photographe Hovssine et sa consœur Canelle Rodriguez prennent quelques clichés dans la rue du Faubourg-du-Temple, cette artère étroite qui débouche sur la place de la République, non loin du canal Saint-Martin.
Première grenade lacrymogène contre un groupe peu hostile
On retrouve à 12 h 18 les Gilets jaunes évoqués plus haut, autour de plusieurs dizaines de manifestant·es hétéroclites : des jeunes vêtus de noir, des badauds. Sweat à capuche jaune sur la tête, un enfant à trottinette fait office de cortège de tête à roulettes. Face à eux, ce ne sont plus des gendarmes mais des policiers de la Brav-M, peloton d’intervention à moto.
Canelle Rodriguez dit n’avoir observé aucun jet de projectile : « Mon jeune frère était parmi ces manifestants et je l’avais à l’œil », précise la reportrice de 24 ans, qui sera blessée quelques instants plus tard par une grenade au bout de la rue du Faubourg-du-Temple. « Les protestataires étaient au fond. Ça lançait peut-être des petits trucs, comme des bouteilles d’eau en plastique », indique de son côté le photographe Hovssine. Aucun de ces projectiles n’apparaît dans les rushs décortiqués par Mediapart, et les images ne montrent aucun policier touché.
Jérémie Rochas, journaliste pour StreetPress, assiste, lui, à la scène depuis l’entrée de la rue. « C’étaient des agitateurs. Il n’y avait pas grand monde. Je ne me souviens pas d’objets lancés. J’ai l’impression que c’était plutôt quinze, vingt personnes qui s’approchaient de la police. » Un récit corroboré par Ben, vidéaste posté juste à côté. Il décrit un groupe « pas très offensif, surtout dans la provocation », qui ne « représentait pas une menace ».
À 12 h 19, le brouhaha de ce petit groupe s’intensifie, tandis qu’il progresse vers les motards de la Brav-M. L’un des agents crie « Gazez, gazez ! » avant de lancer une grenade à main. Un deuxième l’imite. Sans aucune sommation audible.
D’après le Code de la sécurité intérieure, un attroupement peut être « dissipé » après « deux sommations de se disperser demeurées sans effet ». Les forces de l’ordre en sont dispensées si elles sont visées par des violences ou des voies de fait. En l’occurrence, rien de ce type n’apparaît sur les images, on entend seulement des chants puissants. Questionnée sur cette scène précise, la préfecture de police de Paris n’a pas répondu à Mediapart.
Les minutes suivantes sont suffocantes. La fumée apparaît à la télévision à 12 h 19 et se répand sur le public de l’orchestre, obligé de se couvrir la bouche et les yeux, plus d’une heure quarante avant le départ de la manifestation déclarée.
« Ça m’a semblé assez irresponsable de jeter du gaz sur une place aussi remplie, de familles, de gens là pacifiquement », estime Jérémie Rochas. Il relate que la place était déjà pleine de monde : « À ce moment-là, c’est déjà difficile de se déplacer. À des endroits, il était impossible de bouger. Je me suis dit assez vite que ça serait très compliqué en cas de mouvement de panique. » Le journaliste décrit des scènes chaotiques : « Quand on recule, on voit des personnes à genoux en train de suffoquer à cause du gaz. Au centre de la place, pas juste aux abords du Faubourg, tout le monde est impacté. »
Le gaz se répand
À 12 h 24, le groupe se rapproche à nouveau des policiers. Le petit garçon, sweat jaune et trottinette, est toujours en tête de cortège, au côté d’un youtubeur tout occupé à vloguer son 17 octobre. Mediapart identifie, cette fois, au moins trois jets de projectiles, dont l’un semble être un œuf. Les policiers répliquent avec une nouvelle salve de gaz, puis une forte détonation suivie d’un flash lumineux repousse le cortège vers l’arrière. « Aux alentours de 12 h 25, les choses se sont accélérées et les policiers ont commencé à balancer des grenades de désencerclement, se souvient Quentin, un témoin, sans que Mediapart ait pu vérifier qu’il s’agissait bien de ce type de grenades.
« Puis c’est monté progressivement, et il y avait un truc un peu dichotomique entre la vibe des manifestants au centre de la place et ce qu’était en train d’envoyer la police contre quelques dizaines de personnes », constate Ben, le vidéaste. À 12 h 25, drapeaux One Piece et bretons flottent dans le groupe qui se rapproche une nouvelle fois des fonctionnaires de police. Des Gilets jaunes, anciens et plus jeunes, sont toujours présents. « Paris, Paris, antifa » résonne.
À 12 h 27, les policiers tirent une nouvelle salve de palets de gaz lacrymogène, pour la première fois en l’air. Ce sont ces projectiles qui finissent par atterrir au pied des flûtistes de l’orchestre et créent le mouvement de panique « gravissime » décrit par le chef Étienne Jarrier dans une story Instagram.
À 12 h 29, une compagnie d’intervention charge une première fois, toujours sans aucune sommation audible dans les séquences consultées par Mediapart. Les policiers se rapprochent du cœur de la place. « Et les premiers affrontements se produisent d’un coup, beaucoup plus proches de la statue et des musiciens », raconte Ben.
Ce dernier considère que ce maintien de l’ordre émanait d’une « volonté de créer du chaos et de l’insécurité ». « Ça a dissuadé beaucoup de gens de venir. Le fait d’avoir repoussé tout le monde, ça a fait que seuls les plus énervés sont restés, ça a engendré plus de chaos, avec ceux qui sont restés au contact. »
À 12 h 36, comme l’a montré Le Monde, une grenade assourdissante est utilisée et blesse grièvement à la jambe la photographe Canelle Rodriguez.
Les points de tension et d’affrontement vont ensuite se multiplier au fil de l’après-midi. Sur le jet de cette première grenade, lancée à 12 h 19, et sur ses conséquences, la préfecture n’a pas souhaité répondre à nos questions.