Un vilain petit canard parmi d’autres

Le vilain petit canard
— Tu sais quoi, Dédé ? Samedi, j’étais en manif à Nîmes. Ouais, interdite, la manif ! Je me suis dit : tiens, mon vieux, va donc te dégourdir les guibolles, te casser un peu la voix et voir autre chose que les vieilles tronches de Marcel et Paulette. Accessoirement la tienne.
— Je te remercie !
— Le prends pas mal. Tu crois que je ressemble à quoi, moi ?
Non, sans déconner, j’avais besoin d’un bain de jeunesse. Et comme chaque fois, j’ai pas été déçu. Ces minots qui gueulent, brandissent leurs drapeaux rouges et noirs ou trimballent des pancartes dont les slogans, mis bout à bout, feraient le manifeste le plus sensé d’une révolution, ça me remue les tripes. C’est l’âge, probablement.
Bref, j’y suis allé. Y avait davantage de flics que de manifestants, mais ça nous a pas empêchés de partir en cortège sauvage.
Après quoi, je suis allé boire un coup au Prolé. Tu connais, Dédé, le troquet de ma jeunesse, à deux pas du lycée. Celui du Parti communiste des années soixante-dix, du Programme commun et des grandes espérances de l’Union de la gauche. Bon, ça nous rajeunit pas, tout ça.
Dans le patio de bistrot c’était le joyeux bordel des retours de manif. Ça débordait de jeunesse, de drapeaux roulés et de pancartes abandonnées contre les tables. Ça gueulait, ça riait, ça racontait les flics et les cavalcades dans les ruelles, entre deux gorgées de bière. Une odeur de sueur et de fringues mouillées flottait dans cette vieille maison communiste qui en avait vu passer, des colères et des espérances. Et moi, au milieu de ce raffut, je retrouvais mes vingt ans. Les gueules avaient changé, les slogans aussi, mais cette envie de bousculer le monde, bordel, elle n’avait pas pris une ride.
Le bistrot était bondé. J’en avais plein les pattes. Une gamine m’a cédé sa chaise. C’est là que tu prends un sacré coup de vieux, bordel ! Le jour où les jeunes commencent à se lever pour te laisser t’asseoir. Ça craint…
Me voilà donc attablé avec une bande de lycéens surexcités, qui racontaient leur épopée à grands renforts de gestes.
À côté de moi, une femme d’une quarantaine de piges, j’ai cru comprendre que c’était leur prof. Keffieh autour du cou, autocollant LFI sur le sweat. Plutôt jolie, d’ailleurs. Elle me Dévisageait avec insistance.
Tu connais ça, Dédé. Avec l’âge, la vue qui baisse et le ciboulot qui patine, tu passes ton temps à chercher des visages connus sous les rides des inconnus.
Mais là, elle était bien trop jeune pour avoir partagé mes bancs de lycée.
Elle m’a souri.
Et ce sourire, bordel, je le connaissais !
Je l’avais croisé autrefois dans mon quartier, sur le visage d’une voisine partie un beau jour avec sa fille, laissant sur le carreau un mari dont personne, à vrai dire, ne devait beaucoup regretter la compagnie.
Un de ces chasseurs de comptoir, fiers d’avoir dézingué trois faisans d’élevage et qui affichent leur sympathie pour le RN avec la même délicatesse qu’ils parlent des femmes.
— Je crois voir de qui tu parles, dit Dédé.
— Tu m’étonnes !
Je regardais toujours cette femme. Et soudain, j’ai compris.
— Dis donc, tu serais pas la fille Ronain ? Marion ?
Elle a hoché la tête, presque timidement, avant de désigner son autocollant dans un grand éclat de rire.
— Le vilain petit canard de la famille!
Je ne sais pas comment son prénom est sortie de ma bouche. Va savoir…
J’en suis resté comme deux ronds de flan et au bord des larmes.
Marion Ronain ! Jolie comme un cœur et le cœur à gauche !
Elle se disait vilain petit canard. Moi, je voyais en elle un rayon de soleil.
Tu comprends, Dédé ? Dans cette famille où la haine semblait se transmettre comme un héritage, une gamine avait choisi son propre chemin. Elle avait grandi là-dedans sans devenir pareille grâce à sa mère qui déjà avait eu le courage de se barrer avant le pire sans doute.
Et la voilà, devenue adulte qui accompagnait ses élèves dans une manif interdite !
Ça m’a foutu une sacrée joie.
Parce que, finalement, rien n’est jamais perdu. Même dans le terreau le plus hostile, il peut pousser quelque chose de beau. Une conscience, un refus de l’injustice, cette vieille envie de partager le monde plutôt que de se le disputer.
Et crois-moi, Dédé, des petits canards comme Marion, j’en ai vu quelques-uns samedi. Toute une jeunesse qui refuse de marcher au pas.
— Allez, ressers-m’en un, Dédé. Aujourd’hui, j’ai l’humeur joyeuse.
Trinquont à toute les Marions rebelles!
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Illustration issue d’une IA sur un prompt personnel.