Des écrits prouvent l’adhésion du tueur de Trappes aux idées du RN

Dans des messages Facebook Messenger que révèle « Mediapart », Kevin T. confirme son soutien à Marine Le Pen et son obsession de l’immigration. « Je supporte plus d’être envahi et de rien faire contre ça », écrivait-il notamment en 2022.

Antton Rouget

L’auteur de l’attentat raciste de Trappes, qui a causé la mort d’un homme noir et gravement blessé cinq autres personnes, dont une fille de 12 ans, vendredi 23 octobre, était bien un soutien affirmé du Rassemblement national (RN), confirment des messages consultés par Mediapart.

Dans ces écrits, rédigés en 2022 et 2023, Kevin T., aujourd’hui âgé de 39 ans, déverse sans complexe sa haine des étrangers, de l’islam ou des « gauchistes », et fait part de son adhésion aux idées de Marine Le Pen.

Les messages sont issus de deux conversations distinctes sur la messagerie interne de Facebook, Messenger, entre Kevin T. et des membres d’un vieux groupe d’amis de sa résidence de Guyancourt (Yvelines). Mediapart a pu les authentifier, en utilisant notamment la même méthode d’extraction des documents, garantissant leur intégrité, que celle utilisée pour l’enquête sur les écrits antisémites du président du RN, Jordan Bardella (lire en boîte noire).

« Je supporte plus d’être envahi et de rien faire contre ça » : à l’image de ce message publié le 9 mars 2022, Kevin T. fait montre d’un racisme virulent et obsessionnel, faisant de sa xénophobie sa grille de lecture des dysfonctionnements de la société française.

« Le problème n’est pas que le pouvoir d’achat, c’est aussi l’émigration [sic] massive et malheureusement la gauche est contente d’être envahi [sic] », écrit encore le trentenaire, salarié dans la manutention (nous avons laissé les fautes d’orthographe, lire notre boîte noire).

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Dans deux conversations Facebook, l’auteur de l’attentat de Trappes (Yvelines), Kevin T., exprime son racisme en 2022 et 2023. © Photomontage et documents Mediapart

Au cours des échanges, le tueur de Trappes, au domicile duquel un exemplaire de Mein Kampf a été retrouvé en perquisition, minimise aussi la violence d’extrême droite. Le 6 avril 2023, un membre du groupe alerte sur la recrudescence de cette menace, expliquant que des travaux de l’Assemblée nationale montrent que sur les « dix derniers attentats déjoués en France, sept étaient fait par l’ultra-droite ». Kevin T. réagit à 18 h 02 : « Et combien d’attentat réussi ? » « 0 peut-être », répond immédiatement à sa propre questioncelui qui commettra un raid meurtrier, pistolet-mitrailleur à la main, trois ans et demi plus tard.

Dans son argumentaire, Kevin T. feint alors d’ignorer que cinq personnes ont été tuées, sur la seule année 2022, par des militants d’extrême droite, et que les services du renseignement intérieur s’inquiètent déjà à l’époque de la « multiplication des actions violentes des groupes d’ultradroite en France ».

Même lorsqu’un de ses amis lui parle du meurtre par balles, à Paris le 19 mars 2022, du rugbyman argentin Federico Martín Aramburú, tué par un militant qui avait déjà été condamné pour des violences du GUD, groupuscule d’extrême droite, il ferme la porte immédiatement : « Je pense pas qu’il y est de rapport avec l’extrême droite. »

« L’extrême gauche est complètement hors système et anarchiste. C’est le vrai danger pour la démocratie. L’extrême droite c’est juste garder ses traditions et lutter contre l’invasion des étrangers », résume-t-il dans une autre publication.

« Marine est ton amie »

Au printemps 2023, Kevin T. convoque aussi les dégradations commises lors de mobilisations contre la réforme des retraites pour soutenir son propos. « Qui attaque La Rotonde [brasserie parisienne prise pour cible par un groupe de manifestants – ndlr] pendant la manifestation aujourd’hui. L’extrême gauche bien sûr », dénonce-t-il, avant d’inviter l’un des participants à la conversation à ne pas rester « du côté obscure de la force ». « Reviens à la raison, Marine [Le Pen] est ton amie », ajoute-t-il, complétant son message de quatre émojis « mort de rire ».

Comme Mediapart l’a raconté, Kevin T. a lui-même participé à la protestation contre la réforme des retraites d’Emmanuel Macron. « On a manifesté ensemble. Il disait : “Je suis mal à l’aise entouré de gauchos.” », a relaté une ancienne amie, qui a confirmé l’idéologie d’extrême droite de l’auteur de l’attentat, face à laquelle elle s’est retrouvée bien démunie.

« Il disait que les immigrés, il y en a trop, qu’on ne reconnaît plus la France, qu’ils sont là pour gratter des allocs. On lui répétait que c’était faux, chiffres à l’appui… », a-t-elle explicité. « Tous ses problèmes à lui, c’était à cause des Noirs et des Arabes », a aussi confirmé un autre proche de Kevin T., déplorant une spirale raciste alimentée par les « chaînes d’info ».

Ces récits sont confirmés par les publications de l’intéressé sur Facebook. « Je pense que Macron sais gouverner, il est très intelligent. C’est juste que la France est ingouvernable à cause de tout les syndicats et la gauche. C’est juste le système français qui prend beaucoup pour redistribuer souvent à des fainéant et aux étrangers !!! », affirme par exemple Kevin T., le 15 mai 2023, à 14 h 52.

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Dans deux conversations Facebook, l’auteur de l’attentat de Trappes (Yvelines), Kevin T., exprime son racisme en 2022 et 2023. © Photomontage et documents Mediapart

« 10 millions de musulmans en France (presque tous islamistes) ca fait pas peur ??? », interroge-t-il le lendemain. Comme souvent, le trentenaire fait lui-même les questions et les réponses. « Je sais c’est interdit de compter les musulmans. Soit disant 6 millions depuis 30 ans. » « Y a peut-être même 15 millions de musulmans en France. » « Islam = soumission. » « Alors vazi soumet toi [émoji « mort de rire »] », dénonce-t-il dans une avalanche de messages.

En octobre 2022, il critique l’« idéologie woke » de ses amis et les radios publiques, à ses yeux « clairement islamo-gauchistes ». Le 10 février 2023, tandis que l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) vient d’infliger une amende record de 3,5 millions d’euros à la chaîne C8 de Vincent Bolloré pour des insultes proférées à l’antenne contre le député Louis Boyard, qui avait critiqué le milliardaire d’extrême droite, Kevin T. réagit : « Abusé Louis boyard c’est vraiment un enfoiré. »

Un autre jour, le jeune homme écrit au reste du groupe : « Guyancourt fait un petit rassemblement contre l’extrême droite, mdr [mort de rire – ndlr]. J’hésite à y aller et à troller les gens sur place ahah. » Le meurtrier raciste ajoute : « On se demande qui est intolérant envers qui mdr. »

« Le RN n’est pas ton ennemi »

La conversation Messenger laisse aussi apparaître d’autres traits de la personnalité de l’auteur de l’attentat. « Bonne St Valentin à tous les amoureux présents dans ce groupe », écrit par exemple à minuit, le 14 février 2022, celui qu’un ami a décrit comme « très seul sur le plan affectif ».

Antiféministe convaincu, Kevin T. prend la défense d’Éric Zemmour le 8 mars 2022, deux heures après la diffusion par Mediapart du témoignage de huit femmes accusant le candidat d’extrême droite de comportements inappropriés et d’agressions sexuelles, sur une période s’étalant de 1999 à 2019. « Qu’il soit coupable ou pas, accusé 20 ans après quelqu(un juste pour détruire ça carrière c’est une belle connerie. Les femmes aiment bien détruire la carrière de personnalité publique sous prétexte de libéré la parole », critique-t-il.

Mais les amis de Kevin butent à chaque fois sur une haine profondément ancrée. En février 2023, un participant pense tenir un bon argument en dénonçant le « double discours » de l’extrême droite vis-à-vis des lobbys de l’affichage publicitaire – un thème a priori cher à Kevin T., qui a participé quelques années plus tôt à des actions sur le sujet. Nouvel échec : « Le RN n’est pas ton ennemi [emoji « mort de rire »] », rétorque immédiatement le trentenaire.

Un an plus tôt, ce dernier n’avait pas caché son souhait de voter Marine Le Pen à la présidentielle. « Je compte sur toi pour faire changer d’avis Kevin, je n’y arrive pas », déplorait alors un de ses amis dans un SMS adressé à un autre membre de la bande. « Okay, tu sais ça fait cinq ans que j’essaye, il est irrécupérable du point de vue politique mec », avait répondu son interlocuteur.

Les convictions de Kevin T. étaient d’ailleurs connues bien au-delà de son cercle amical. Dans une commune de l’Eure, une voisine des parents de Kevin T. a confirmé au Parisien, mardi 27 octobre, avoir entendu dire qu’il souhaitait que le RN « passe aux prochaines élections ».

Mediapart

27 oct. 2026 À l’air libre
Après le meurtre de Pengo Bossio Wangi vendredi 23 octobre par un militant d’extrême droite dans un attentat raciste à Trappes, nous avons une nouvelle illustration du danger que représente l’extrême droite. Le temps est à la colère face à la normalisation du racisme et de l’islamophobie qui se déversent à longueur d’antenne et de discours. Mais aussi au sursaut collectif. Bossio Wangi est mort vendredi dernier à Trappes, parce qu’il était noir. Il avait 26 ans, il a été visé par un attentat raciste. Cinq autres personnes ont été blessées, dont une fille de 12 ans, hospitalisée dans un état grave. Le tireur a déclaré qu’il voulait “venger les commerçants pillés” le 17 octobre en s’en prenant “aux noirs et aux arabes”, une information révélée par Le Monde. Le temps est à la colère, légitime et politique, face à la normalisation du racisme et de l’islamophobie qui se déversent à longueur d’antenne et de discours. Une indignation que partagent nos invité.es, animé.es d’un désir de sursaut. Une émission présentée par Samia Dechir, préparée avec Raphaël Gribe Marquis et Mathieu Mialaret. Avec :

  • Seydi Ba, avocate pénaliste au barreau de Paris, auteur de “Comme on traverse un feu, ce que la robe exige” aux éditions JC Lattès ;
  • Kadiatou Doukara, infirmière à Trappes, ville où elle a grandi. A porté les premiers gestes de secours à Pengo Bossio Wangi juste après l’attentat ;
  • Hanane Karimi, maîtresse de conférence en sociologie à l’université de Strasbourg, autrice de “Petit manuel de lutte contre l’islamophobie” aux Editions du Commun ;
  • Ali Rabeh, maire de la ville de Trappes depuis 2020 ;
  • Fanny Vial, avocate pénaliste.

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