Thomas Piketty défend un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes : même l’expatriation ne suffirait pas à y échapper
La dette publique française, la hausse des inégalités et la concentration des grandes fortunes ont été au cœur d’un entretien de Thomas Piketty sur BFMTV et RMC. Face à Apolline de Malherbe, l’économiste a défendu une réforme fiscale ambitieuse, allant jusqu’à proposer un prélèvement exceptionnel de 50 % sur une partie de l’enrichissement des plus grandes fortunes.
Interrogé sur la situation économique du pays, Thomas Piketty a d’abord refusé de céder à un discours catastrophiste. Selon lui, la France dispose encore d’une richesse importante et possède les moyens de faire face à ses difficultés. Le véritable problème résiderait moins dans le manque de ressources que dans leur répartition entre les différentes catégories de la population.
Pour appuyer son analyse, l’économiste a établi une comparaison avec plusieurs périodes historiques, notamment l’après-guerre et la Révolution française. Il a rappelé que la dette publique avait déjà atteint des niveaux élevés dans le passé, mais que les circonstances étaient différentes. En 1945, les patrimoines privés avaient été fortement fragilisés, tandis qu’aujourd’hui, ils représentent une part beaucoup plus importante de la richesse nationale.
Thomas Piketty a notamment souligné que les patrimoines privés seraient passés d’environ 300 % du PIB dans les années 1970 à près de 600 % aujourd’hui. Il estime que cette progression doit être mise en relation avec l’augmentation de la dette publique. À ses yeux, il devient difficile de demander des efforts supplémentaires à l’ensemble de la population sans examiner la contribution des détenteurs des plus grandes fortunes.
L’économiste a ensuite évoqué l’exemple de 1945, lorsque le gouvernement provisoire avait instauré un impôt de solidarité nationale. Ce dispositif prévoyait notamment un prélèvement exceptionnel pouvant atteindre 20 % sur les patrimoines les plus élevés, ainsi qu’une contribution de 100 % sur certains enrichissements réalisés entre 1938 et 1945. Pour Piketty, cette expérience historique pourrait inspirer une nouvelle réponse à la crise actuelle.
Sa proposition repose sur deux mécanismes distincts. Le premier consisterait à instaurer une contribution exceptionnelle de 50 % sur l’enrichissement des patrimoines dépassant 100 millions d’euros. Il avance que les plus grandes fortunes auraient progressé de manière spectaculaire entre 2017 et 2026, passant collectivement, selon les chiffres qu’il cite, de 200 à 1 000 milliards d’euros.
Sur cette base, Thomas Piketty estime qu’un prélèvement de 50 % sur les 800 milliards d’euros d’enrichissement évoqués pourrait rapporter environ 400 milliards à l’État. Il défend également une deuxième composante, permanente cette fois, avec un taux annuel de 10 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. Ces montants et ces modalités constituent ses propositions et devraient naturellement faire l’objet d’un débat politique et économique.
Pour donner une légitimité démocratique à cette réforme, l’économiste souhaite organiser un référendum. Il considère qu’une décision fiscale d’une telle ampleur ne devrait pas être prise sans consultation directe des citoyens. Il a également regretté l’absence de référendum national depuis 2005, estimant que cette procédure a progressivement disparu du débat démocratique français.
L’entretien a aussi porté sur la question des milliardaires et sur les risques de départ des contribuables les plus fortunés. Thomas Piketty a rejeté l’idée d’interdire directement les milliardaires, mais considère que leur contribution fiscale devrait être suffisamment importante pour limiter la concentration extrême des richesses. Il affirme que les périodes historiques caractérisées par une répartition moins inégalitaire ont également connu une prospérité économique importante.
C’est toutefois sur la possibilité de quitter la France pour échapper à cette fiscalité que l’échange a pris une tournure particulièrement remarquée. Interrogé sur le risque d’expatriation des grandes fortunes, Piketty a défendu le principe selon lequel une personne ayant accumulé son patrimoine en France ne devrait pas pouvoir échapper entièrement à sa contribution en déménageant à l’étranger.
Il a proposé un mécanisme fondé sur la durée de résidence dans le pays. Selon son exemple, une personne ayant vécu et développé son patrimoine en France pendant 60 ans, avant de s’installer en Suisse à 61 ans, continuerait à devoir une contribution calculée au prorata de ces années passées sur le territoire français. Il présente cette méthode comme une alternative au seul critère de nationalité, en évoquant notamment le système fiscal américain.
Autre point sensible : le paiement de l’impôt lorsque la fortune est principalement constituée d’actions ou de participations dans des entreprises. L’économiste estime que les contribuables concernés pourraient verser des titres plutôt que de payer exclusivement en argent. Ces actifs seraient alors intégrés à un fonds souverain, qui permettrait à l’État de participer à la réorientation des investissements.
Ce fonds souverain constitue d’ailleurs l’un des objectifs centraux de son projet. Thomas Piketty affirme qu’il ne s’agirait pas simplement de financer les dépenses courantes de l’État, mais de reprendre davantage de contrôle sur les choix économiques du pays. Il souhaite notamment favoriser les investissements compatibles avec le développement durable, plutôt que de laisser les capitaux se concentrer dans des secteurs qu’il juge trop coûteux pour l’environnement.
La journaliste l’a également interrogé sur l’assurance-vie et sur le risque de toucher l’épargne des Français ordinaires. Piketty a répondu que sa proposition visait d’abord les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. Il a toutefois reconnu que le niveau à partir duquel une contribution pourrait être appliquée ferait partie des éléments à discuter, notamment pour les patrimoines situés entre 10 et 100 millions d’euros.
Il a par ailleurs critiqué la taxe foncière, qu’il considère comme particulièrement injuste pour les petits propriétaires. Selon les chiffres avancés pendant l’entretien, cette taxe aurait doublé en vingt ans. Il a pris l’exemple d’un ménage ayant acheté un logement à crédit et disposant encore d’un patrimoine net limité, mais qui doit acquitter une taxe foncière comparable à celle d’un propriétaire beaucoup plus fortuné et sans emprunt.
Pour remédier à cette situation, Thomas Piketty défend une fiscalité immobilière davantage fondée sur le patrimoine net, c’est-à-dire après déduction des emprunts. Il estime qu’une telle réforme pourrait réduire la charge fiscale d’une grande partie des ménages tout en concentrant davantage l’effort sur les patrimoines les plus élevés. Il insiste ainsi sur la nécessité de distinguer la valeur d’un bien immobilier de la richesse réellement détenue par son propriétaire.
Au cours de l’échange, Apolline de Malherbe a également tenté de ramener le débat sur les revenus et le pouvoir d’achat. Depuis le début de l’entretien, les propositions de Piketty portaient surtout sur les impôts et les patrimoines. L’économiste a répondu que la réforme fiscale devait s’accompagner d’une nouvelle politique d’investissement, de mesures en faveur de la production et d’un effort accru dans le domaine de la formation.
La situation des étudiants a ensuite occupé une place importante dans la discussion. Thomas Piketty a dénoncé ce qu’il considère comme une dégradation des moyens consacrés à l’enseignement supérieur depuis 2017. Il a notamment avancé une baisse de 20 % du budget par étudiant sur la période 2017-2026, en tenant compte de l’évolution du nombre d’inscrits et de l’inflation.
Il a également critiqué le manque de places dans certaines formations, notamment les IUT et les BTS, ainsi que le fonctionnement de Parcoursup. Selon lui, de nombreux jeunes se retrouvent orientés vers des filières qui ne correspondent pas à leurs aspirations ou à leur parcours scolaire. Il voit dans cette situation un signe du malaise d’une génération et un échec important de la politique menée depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir.
La question de l’équilibre entre les générations a également été abordée. Alors que certains économistes estiment que les jeunes ont été sacrifiés au profit des retraités, Piketty a défendu une réforme ambitieuse du système de retraite, avec davantage d’universalité et de transparence. Il a toutefois refusé de faire peser l’essentiel des efforts sur les retraités disposant de revenus mensuels de 2 000 à 3 000 euros, estimant que les contribuables les plus fortunés devraient contribuer davantage en premier lieu.
Enfin, interrogé sur son éventuelle participation à la préparation d’un programme politique pour la gauche, Thomas Piketty a plaidé pour une large primaire ouverte à différents candidats et aux citoyens. Il a regretté que cette perspective n’ait pas été organisée comme il le souhaitait et a indiqué qu’il préférait contribuer au débat d’idées plutôt que de s’engager directement derrière une personnalité politique.
Au terme de cet entretien, une ligne directrice se dégage clairement : pour Thomas Piketty, la réponse à la dette française passe par une transformation profonde de la fiscalité du patrimoine, un fonds souverain et une nouvelle orientation des investissements. Ses propositions, notamment le prélèvement exceptionnel de 50 % et la contribution annuelle de 10 % au-delà de 100 millions d’euros, risquent cependant de susciter un débat intense sur la justice fiscale, l’attractivité économique et les conséquences d’une éventuelle expatriation des grandes fortunes.