La claque pour Mister Véto
Hier soir, la tech a rebondi. Le Nasdaq prenait 0,8%, AMD pulvérisait les attentes après la clôture et tout le monde se disait que le pire était derrière nous. Six heures plus tard, les Américains avaient voté, les démocrates raflaient la Chambre et les futures du Nasdaq perdaient 2,3%. Le rebond aura duré moins longtemps qu’un dépouillement dans le Delaware. À l’heure où je vous parle, 5h50 heure suisse, le Sénat vient de tomber à son tour chez les démocrates. Trump s’est pris la déculottée de sa vie.
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Mais le vrai sujet de ce matin, ce n’est même pas le résultat, que les parieurs donnaient gagnant à 99% avant minuit. C’est la réaction de celui qui vient de se prendre la claque et qui n’a encore rien tweeté. Il a annoncé la couleur avant même la fermeture des bureaux de vote : il sera « Mister Véto ». On a donc un président qui perd le Congrès, qui garde les commandes et qui va passer deux ans à nous prouver qu’il existe encore.
Le rebond d’un soir
Le S&P 500 termine en hausse de 0,4%, le Nasdaq de 0,8%, les semi-conducteurs reprennent 2,6% et Oracle remonte de 6% après s’être fait défenestrer de 9% la veille. Mais regardez sous le capot : seuls 190 titres du S&P étaient en hausse, le S&P équipondéré recule de 0,2% et seuls quatre secteurs sur onze finissent dans le vert. Lundi, sept secteurs montaient et la tech coulait tout le monde. Mardi, la tech remontait et sept secteurs baissaient. C’est le même marché, c’est juste qu’il change d’avis toutes les cinq minutes. Les génies de la finance appellent ça un « relief rally ». Pour faire simple : AMD avait perdu 23% en un mois, et à un moment donné, il n’y avait tout simplement plus personne pour vendre. Ce n’est pas de l’achat, c’est de l’épuisement.
Et il y a un chiffre qui me préoccupe plus que tous les autres, parce qu’il tient sur un post-it. Le 16 septembre, le S&P était descendu juste au-dessus des 7’500 points avant de rebondir net. Depuis, les techniciens de Wall Street considèrent ce niveau comme le plancher de la tendance haussière. Ce matin, les futures sont à 7’497. On est au bord du gouffre, et vaut mieux pas faire un pas en avant. Sous ce niveau, selon les EXPERTS du graphique, la pression vendeuse, la volatilité et la corrélation augmentent « de manière spectaculaire ». La corrélation, c’est le mot savant pour dire que quand ça baisse vraiment, tout le monde vend tout, le bon, le mauvais, le moche, et même ce qui était un coup sûr il y a trois semaines.
La vague
Les démocrates sont projetés gagnants à la Chambre avec au moins 225 sièges, il leur en fallait 218. Au Sénat, ils reprennent la Caroline du Nord, gardent la Géorgie et font basculer des États où plus personne n’y croyait. Le Kansas n’avait plus élu de sénateur démocrate depuis 1932. C’est dire à quel point ils en ont marre. Mais la grande question du matin, c’est de savoir pourquoi la tech se fait ramasser alors qu’on savait depuis des semaines que ça allait se passer comme ça. Eh ben parce que le sujet n’est pas à Washington, il est dans les États. Au Texas, la démocrate Gina Hinojosa, en tête pour le poste de gouverneur, a fait campagne sur un moratoire immédiat sur les nouveaux data centers. Or le Texas, à lui seul, représente environ 27% de la capacité des data centers américains. En Géorgie, l’autre grand terrain de jeu des bâtisseurs de serveurs, la démocrate projetée gouverneure réclame elle aussi une pause. Traduction : on a passé l’année à expliquer que l’IA allait dépenser des milliers de milliards en béton, en câbles et en électricité, et cette nuit, les électeurs des deux États où on coule le plus de béton ont dit qu’ils préféraient payer moins cher leur facture d’électricité. Résultat, Tokyo se fait démolir de plus de 3% ce matin, et tout ce qui ressemble de près ou de loin à un data center se fait massacrer. Le marché savait à 99%, et il vend quand même au moment où ça arrive. On appelle ça « sell the news ».
Le plus beau, c’est le sondage de sortie des urnes. Pendant toute la campagne, Tonton Donald a expliqué que c’était « l’âge d’or de l’Amérique » et « la meilleure économie de tous les temps ». Neuf électeurs sur dix disent que le coût de la vie a pesé lourd dans leur vote, trois sur quatre trouvent que l’économie va mal et six sur dix pensent que la guerre en Iran était une erreur. L’âge d’or, vu depuis la station-service, ça ressemble beaucoup à un plein à plus de 4 dollars le gallon. On peut répéter « tout va bien » aussi fort qu’on veut, l’électeur finit toujours par regarder le ticket de caisse.
On attend le tweet
Pour l’instant, Oncle Donald n’a pas réagi officiellement. Mais on a déjà la bande-annonce. Dans la nuit, un conseiller anonyme a livré la ligne officielle : Trump n’était pas sur le bulletin, les candidats étaient mauvais, Trump a fait une meilleure campagne pour eux qu’eux-mêmes, et les électeurs démocrates auront des remords quand l’essence baissera. Conclusion, en anglais dans le texte : « Buckle up ». Attachez vos ceintures. Donc on a perdu, c’est la faute des autres, et ça va secouer. Ce n’est pas une déclaration de défaite, c’est une déclaration de guerre.
Et c’est là que la vieille règle de Wall Street ne marche plus très bien. Les marchés adorent les gouvernements divisés, parce que « rien ne se fait », et historiquement, le S&P monte en moyenne de près de 14% dans l’année qui suit les élections de mi-mandat. Sauf que. Les droits de douane, la guerre contre l’Iran, les pressions sur la Fed, tout ce qui a vraiment fait bouger le marché depuis deux ans s’est fait par décret, sans le Congrès. Le blocage législatif ne bloque donc à peu près rien de ce qui nous fait peur. Pire : un président qui ne veut surtout pas passer pour un canard boiteux a tendance à montrer ses muscles là où il n’a besoin de la permission de personne. S’il accepte le résultat et passe à autre chose, ce qui serait une première, on rachètera la tech à midi. S’il parle d’élections truquées, sort un nouveau tarif ou décide de raser l’Iran pour faire diversion, la falaise des 7’500 va servir de plongeoir. Côté taux, au moins, l’obligataire respire : un Congrès qui ne vote plus rien ne vote plus de baisses d’impôts à crédit, et le 10 ans redescend à 4,90%. Pour une fois, l’actionnaire pleure pendant que le porteur d’obligations sourit.
AMD, piétiné par un dépouillement
AMD avait tout pour sauver la tech : 13,4 milliards de chiffre d’affaires, +45%, une activité data centers qui a presque doublé à 8,55 milliards, des prévisions à 17 milliards contre 16,3 attendus et une croissance annoncée de 80% ou plus en 2027. Le titre a pris jusqu’à 7,6% après la clôture avant de rendre plus de la moitié quand les résultats du Texas sont tombés. Super Micro et Arista ont fait le même parcours : des chiffres spectaculaires, une belle envolée après la clôture, et la moitié rendue avec les premiers résultats des midterms. Shopify, lui, s’est pris 8,7% dans les dents pour avoir raté les attentes de 0,8% sur le volume de marchandises vendues. C’est comme arriver en gare avec 30 secondes de retard après une heure de train et se faire virer par les CFF.
Le programme
Ce matin, les futures sont au plus mal : -1,3% sur le S&P, -2,3% sur le Nasdaq-100 et -0,9% sur le Dow, avec un VIX qui repasse au-dessus de 20. Tokyo perd plus de 3%, avec SoftBank, Advantest et Kioxia entre -7 et -10%. Le Brent est à 102,88 dollars, le WTI à 95,23. Au programme : l’emploi privé ADP à 14h15, le plan d’émissions du Trésor à 14h30, les stocks de pétrole à 16h30, et Qualcomm et Arm après la clôture. Mais LE rendez-vous de la journée n’a pas d’horaire : c’est le premier message de Trump, qui va reconnaître la défaite ou la coller sur le dos de quelqu’un d’autre.
Ça, c’était la version courte. Dans la chronique complète, il y a tout ce qui n’a pas tenu ici. Les 189,6 millions de dollars qu’Elon Musk a claqués pour faire élire un sénateur au Texas, et ce qui est arrivé au sénateur. Le montage de Lisa Su, où AMD donne des actions à ses clients, met de l’argent dans leur capital et garantit leurs loyers, avant que ces mêmes clients achètent des puces AMD. La nouvelle sortie de Trump contre les montres suisses, avec un chiffre qui se trompe de 45 milliards, et la statistique américaine qui montre que cette année, c’est plutôt l’Amérique qui est venue braquer la banque. Les 500 milliards de dette que le Trésor américain doit placer chaque semaine. Le trading 23 heures sur 24 qui débarque dans un mois. Et pourquoi, depuis vingt ans, chaque président américain finit par recevoir sa gifle de mi-mandat. Pour lire tout ça, c’est sur Morningbull.ch, et l’abonnement se prend en 2 minutes. Abonnez-vous : quand un président se prend une claque et que le marché vend ce qu’il savait déjà à 99%, mieux vaut avoir quelqu’un qui lit les petites lignes à votre place.
Passez une excellente journée, gardez un œil sur les 7’500 points du S&P, et on se retrouve demain pour les premiers vétos et les premières accusations de fraude.
Thomas Veillet
Morningbull.ch
« La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. »
Paul Valéry