L’élection de mi-mandat s’est en grande partie jouée sur les questions économiques et sociales. Donald Trump a été incapable de se saisir et de résoudre la crise du niveau de vie, qui est le produit du modèle économique états-unien.
MEDIAPART
Mais plusieurs enquêtes réalisées auprès des électeurs et des électrices révèlent que la première inquiétude de ces derniers – et la première raison de leur vote – est l’état de l’économie et, en particulier, la question du niveau de vie. Ce n’est pas une surprise puisque ce qui vient de battre Donald Trump en 2026 lui avait donné la victoire en 2024.
Et comme les démocrates de l’époque de Kamala Harris, les républicains ont mené cette campagne en se contentant de proclamer le succès de leur bilan économique, en ignorant le mécontentement sous-jacent ou en l’attribuant à des manipulations. C’est qu’en vérité, les chiffres flatteurs de la croissance états-unienne cachent une réalité bien différente.
Les États-Unis ont désormais un régime de croissance bien particulier qui a été résumé par le terme « croissance en K ». Cela signifie qu’une partie de l’économie connaît une forte croissance pendant que d’autres secteurs sont en récession. En clair, la croissance du produit intérieur brut (PIB) est, aux États-Unis, de plus en plus décorrélée de l’amélioration du niveau de vie concret des populations.
Jeudi 29 octobre, le Bureau de l’analyse économique (BEA) a publié la première estimation de la croissance du produit intérieur brut des États-Unis pour le troisième trimestre 2026. Le chiffre est impressionnant avec une progression de 3,4 % annualisée, soit 0,8 % de hausse sur trois mois.
En excluant la demande publique et le commerce extérieur, la demande intérieure privée progresse de 4,9 % en termes annualisés, au plus haut depuis 2021. Si l’on exclut les variations liées à la crise sanitaire, il faut remonter à la fin de 2017 pour retrouver une telle progression.
En apparence, tout va pour le mieux. L’investissement privé hors construction progresse de 12,7 % annualisés sur le trimestre. Un chiffre inédit depuis le troisième trimestre 2011, si l’on exclut la crise sanitaire. De son côté, la consommation privée progresse de 3,8 % annualisés. De quoi, effectivement, faire rêver les dirigeants européens dont les pays sont en quasi-stagnation depuis des années.
Mais ces beaux chiffres ressemblent beaucoup à un village Potemkine. Trois éléments expliquent en effet cette croissance. D’abord, les effets de la Coupe du monde de la Fifa, qui a soutenu l’hôtellerie-restauration : ce secteur a apporté 0,41 point de PIB à la croissance, soit 12 % du total.
Ensuite, il y a le réarmement et l’effet de la guerre en Iran qui ont conduit à une hausse de 15,8 % des dépenses fédérales de défense qui apportent, au total, 0,4 point de PIB à la croissance globale.
Mais ce sont surtout les dépenses réalisées dans l’intelligence artificielle (IA) qui ont soutenu la croissance. Les seuls investissements en équipements technologiques ont apporté 0,86 point de PIB annualisé à la croissance trimestrielle, soit un quart du total. Si l’on ajoute les dépenses en logiciels et autres produits de propriété intellectuelle technologique, on arrive à 1,3 point de PIB annualisé, soit 38 % de la croissance du trimestre. Il faudrait encore ajouter la construction de centres de données qui n’apparaissent pas directement dans les statistiques.
Le problème est que cette croissance de l’IA est une bulle macroéconomique autant que financière. Outre le fait qu’elle repose sur des paris très fragiles, elle n’a que très peu d’impact sur la majeure partie de l’économie et sur les revenus des ménages. Pour s’en convaincre, il faut observer l’évolution parallèle du revenu des ménages.
Le revenu disponible global des ménages au troisième trimestre 2026 a progressé de 1 % en termes annualisés, soit plus de trois fois moins vite que la croissance. Et on constate immédiatement un écart entre les salaires nominaux, qui ont progressé de 0,8 % annualisé sur le trimestre, et les revenus du capital non agricoles, qui, eux, affichent une croissance de 1,6 %, soit le double.
À cela, il faut ajouter l’effet de l’inflation, alimentée à nouveau par les paris hasardeux de Donald Trump sur l’Iran. En dollars constants, le revenu disponible brut par tête au troisième trimestre ne progresse ainsi que de 0,5 % annualisé sur le trimestre, soit une quasi-stagnation. Sur les sept trimestres depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, ce revenu n’a progressé que de 1,76 %.
Un niveau de vie sous pression
Or, il faut ici rappeler deux faits. D’abord, comme on l’a dit, les salaires constituent le maillon faible de la hausse des revenus. Entre janvier 2025 et septembre 2026, les salaires réels horaires moyens ont progressé de 0,1 %. Cela signifie que l’essentiel de la progression du revenu disponible s’explique par des revenus non salariaux, notamment les revenus du capital.
À cela s’ajoute un autre élément que les statistiques de revenus ne peuvent pas prendre en compte : la structure des dépenses. L’aspect minimal de la redistribution et la privatisation des dépenses de santé conduisent à une forte pression sur les revenus. Une part de ces revenus est consacrée à des dépenses que les ménages ne choisissent pas, qui ne sont guère arbitrables.
Les dépenses de santé, notamment, sont un véritable poids sur les revenus des ménages et sur la réalité de leur situation financière. Ces dernières ont progressé en volume entre janvier 2025 et septembre 2026 de 6,6 %. À cela s’ajoute la consommation de médicaments, mais aussi les effets de la hausse des taux d’intérêt qui pèse sur les mensualités payées par les ménages pour leur logement.
Dans un contexte de salaires réels stables, ces hausses de dépenses contraintes conduisent à une perte de niveau de vie qui n’est pas que « ressentie ». Les ménages doivent ainsi renoncer à un certain nombre de dépenses, alors même qu’il leur faut déjà, pour faire face, piocher dans leur épargne ou recourir à des emprunts de plus en plus chers.
Mais le piège se referme lorsque l’on comprend que cette situation n’est pas dommageable à la croissance du PIB : elle en est un des principaux moteurs. Sur le seul troisième trimestre de 2026, si l’on ajoute les contributions des dépenses de services financiers, de santé, de logement et de ventes de médicaments, on obtient 39,4 % de la croissance trimestrielle. Une contribution qui est stable depuis deux ans.
On comprend alors le problème actuel de l’économie états-unienne. Le régime de production de valeur dans cette économie tertiarisée dépend hautement des salaires faibles et de la capacité de certains secteurs à réaliser une captation des revenus des ménages.
Une crise structurelle
La crise de l’« affordability », c’est-à-dire littéralement la capacité réduite à pouvoir se payer le nécessaire, est donc une crise structurelle que les politiques successives n’ont pas été en mesure de combattre, parce qu’elles s’inscrivaient dans le même schéma de politique économique.
Car dans ce contexte, tout regain d’inflation devient dramatique pour une grande partie des ménages parce qu’il pèse directement sur la capacité à faire face aux dépenses du quotidien, notamment celles qui ne sont pas arbitrables. Les démocrates ont donc perdu en 2024 sur les effets de l’inflation de 2022-2023, Donald Trump sur celle issue de sa guerre contre l’Iran.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’inflation n’a pas besoin d’être à 10 % pour devenir un poids considérable pour les ménages, puisque la dynamique des salaires est faible. En septembre, l’inflation états-unienne était à 3,7 % sur un an et ce niveau est déjà intenable pour les ménages.
À cela s’ajoute le fait que la croissance liée à l’IA exerce une pression sur les autres secteurs en siphonnant l’ensemble des ressources. Cela conduit non seulement à renforcer la pression sur les prix, mais aussi à affaiblir le reste de l’économie, là où les États-Uniens vivent et travaillent.
Le cas le plus flagrant est l’investissement résidentiel, en chute libre avec six trimestres de contraction sur sept depuis le début de 2025, et un recul de 3,3 % annualisés au troisième trimestre 2026. Le coût des matériaux, la disponibilité des ressources réservées aux centres de données et la hausse des taux d’intérêt rendent l’accès au logement de plus en plus difficile. Il y a un « effet d’éviction » (« crowding out ») où la bulle IA, loin d’entraîner le reste de l’économie, prend la place des autres activités.
Donald Trump paie donc directement ses illusions : la croissance n’est pas la garantie du bien-être et, partant, les politiques de soutien à la croissance peuvent conduire à des désastres sociaux et politiques. Les démocrates doivent désormais prendre acte de cet échec et comprendre que cette crise de l’« affordability » est une crise du modèle économique états-unien. Mais l’exercice est difficile, tant l’habitude est ancrée d’écouter le chant des sirènes de la croissance.