CONTRE-TEMPS : 5 novembre 2026
Qui osera poser la question du pouvoir ?
Alors que les mobilisations du samedi rassemblent des centaines de milliers de personnes – c’était le cas le 24 et le 31 octobre –, la grève du 5 novembre s’annonce comme exceptionnelle. Dans tous les secteurs, on cherchera à exprimer la colère, le rejet de Macron et son monde, en même temps que la défense de revendications et la solidarité avec la jeunesse en lutte.
Les lycéen·nes ne sont pas dupes quant aux mesurettes avancées par le gouvernement sur la soi-disant « refonte de Parcoursup » (en 2028, comme si le gouvernement pouvait s’engager sur ce qui se passera après la présidentielle !), le milliard d’euros et les prêts pour rénover les établissements. La création de 15 000 places dans le supérieur (« 10 000 en BTS, 4 000 en IUT et 1 000 places universitaires dans les filières de la santé ») est une provocation.
Ce qui est dans les têtes, c’est bien la possibilité de supprimer Parcoursup – et l’angoisse qu’il suscite –, d’obtenir au moins 10 milliards d’investissements (et surtout pas des prêts qui mettraient en difficulté les régions), et d’avoir des réponses face aux violences policières, au racisme ambiant et, plus globalement, à l’avenir de la jeunesse. La mobilisation ne s’arrêtera pas à la rentrée. Même s’il lui faudra un temps pour se reconstruire et faire comprendre la nature des promesses du ministre de l’Éducation, elle gardera globalement sa dynamique, en particulier grâce au renforcement du mouvement qui arrive avec la grève du 5 novembre.
La mobilisation se poursuivra donc et le premier vote sur le budget, celui du volet « recettes », le 3 novembre, fera entrer en résonance la lutte dans la rue et la bataille parlementaire. Ceci peut représenter un outil pour donner une cohérence revendicative et politique au mouvement.
La réponse répressive de Macron, Lecornu et Nuñez
Le gouvernement répond à un tel niveau car il a analysé le potentiel de déstabilisation gigantesque de cette mobilisation, en raison de l’illégitimité du gouvernement et de la crise sociale profonde du pays. Le pouvoir ne veut pas céder aux revendications des jeunes sur le budget et Parcoursup, du fait de l’étroitesse de ses marges de manœuvres économiques et politiques, dans le contexte de la baisse de la rentabilité du capital français et de la nécessité de briser les services publics pour mettre le capital sous perfusion d’argent public[1].
Il craint de devoir renoncer au plan d’austérité prévu pour le budget, il craint une nouvelle dégradation de la note de la France par les agences de notation et, plus que tout, il craint une contagion politique qui mettrait un coup d’arrêt à la politique globale du gouvernement, celle qui correspond actuellement le mieux aux objectifs fixés par la bourgeoisie. Une orientation austéritaire radicale, pro-Union européenne, guerrière, qui est déjà en grande difficulté pour dans la campagne présidentielle.
La répression est la réponse qui paraît la mieux adaptée à cette situation car elle vise à empêcher la satisfaction des revendications, à tenter de cantonner la révolte sociale sans faire appel, à ce stade, au Rassemblement national.
La répression policière a ainsi atteint un niveau sans précédent depuis des décennies : des blessures graves, les lock-outs des établissements d’éducation, les gazages, les matraquages, les interdictions de manifester et refus de parcours, les interdictions de se rassembler, des dizaines d’interdictions individuelles de se déplacer (MIcas, les Mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, mesures liées… à la politique antiterroriste), des infiltrations des manifestations par la police, des milliers d’arrestations, des campagnes médiatiques pour attaquer La France insoumise, le NPA-L’Anticapitaliste et d’autres organisations. Des menaces d’interdiction de ces organisations ont même été brandies.
Le Rassemblement national ou une recomposition extrême droite/droite-extrême reste un recours en cas d’échec de cette politique. L’extrême droite est déjà très présente dans la police, où elle représente plus des trois quarts des votant·es.
Regarder en face les faiblesses du mouvement
Le pari du gouvernement est que la répression permettra d’empêcher l’élargissement du mouvement. Il compte sur un essoufflement qui profiterait des faiblesses du mouvement. Il ne faut pas esquiver ces dernières : en effet, la mobilisation manque d’objectifs clairs et d’une stratégie. Largement spontanée, elle a été déclenchée en réaction à la dégradation des bâtiments d’enseignement, contre la sélection dans le cadre de Parcoursup, face au manque d’enseignant·es et contre la répression policière et raciste, et a eu des difficultés à formuler des revendications en positif. Les 10 mesures d’urgenceprésentées par l’Union étudiante ont contribué à préciser les objectifs de la lutte, mais elles ne sont pas encore appropriées par la majorité de la jeunesse et ne sont qu’une réponse partielle à la colère de l’ensemble des classes populaires.
Les manifestations donnent une bonne indication des préoccupations de ces dernières. Au premier plan, il y a le coût de la vie, mais aussi l’état des services publics, la répartition des richesses, le racisme, la répression, ou encore la Palestine. Les prix ont augmenté de 18 à 20 % par rapport à il y a 4 ans, alors que les salaires réels n’ont augmenté que de 2,4 % en cinq ans[2]. Les pensions des retraités sont gelées.
Tout cela donne l’impression d’un mouvement très politique, capable de remettre en cause de nombreuses dimensions du système, mais ces préoccupations ne se retranscrivent pas, à ce stade, dans une plate-forme de revendications claire, dans laquelle des millions de personnes se reconnaîtraient, et qui donnerait un objectif au mouvement, comme peut le faire la revendication du retrait d’une réforme.
La responsabilité des organisations du mouvement ouvrier dans cette situation est écrasante : depuis le début de la mobilisation, elles suivent la jeunesse, la soutiennent, mettent à disposition des forces, mais ne sont pas à l’offensive. Dans les manifestations du samedi, elles sont peu présentes, n’animent pas les cortèges avec leurs banderoles, slogans, sonos. Elles ne discutent pas de cette question des objectifs du mouvement.
Le besoin d’une plate-forme revendicative pour le mouvement
Il est capital que le mouvement se dote d’une plate-forme de revendications : il ne peut pas se contenter d’une dénonciation générale de la politique du gouvernement, car celle-ci ne rassemble que les franges des classes populaires qui ont déjà conscience de la nécessité d’une opposition globale au pouvoir, alors que l’immense majorité n’est pas encore en mouvement, notamment parce qu’elle ne croit pas possible d’obtenir des victoires. D’autant que le pouvoir cherche à faire croire qu’il répond aux préoccupations de la jeunesse, tout en affirmant qu’il n’y a pas d’alternative à l’austérité et en réprimant.
Pour entraîner les masses passives et les hésitant·es dans le mouvement, il faut leur garantir que l’on se bat pour quelque chose de concret et d’atteignable à un instant donné, les revendications pouvant évoluer au fur et à mesure de la construction du mouvement. Une plate-forme nationale devrait être travaillée, structurée par exemple autour des points suivants, en écho avec la discussion sur le budget et le plan de financement de la Sécu :
• Arrêt de Parcoursup et de Mon Master, retour au système où les bachelier·es peuvent s’inscrire dans la filière de leur choix dans l’université de leur choix (loi Savary de 1984),
• 10 milliards supplémentaires par an pour l’Éducation nationale, 1 million d’embauches dans les services publics,
• 400 euros d’augmentation pour les salaires et les autres revenus,
• Désarmement de la police, amnistie des manifestant·es, purge des policier·es racistes,
• Prendre sur les profits des grandes entreprises et sur les budgets militaires pour financer ces mesures, arrêter les exonérations de cotisations, taxer les grandes fortunes, et les transactions financières,
• Défense de la Sécu (notamment sur les arrêts maladie, les accidents du travail, les maladies professionnelles…)
L’expérience a également montré qu’au moment des grandes luttes, des revendications locales sont facilement gagnables car la force d’entraînement globale donne confiance aux travailleur·ses et fait craindre au patronat des conflits longs, tandis que des consignes sont généralement données pour juguler l’élargissement de la lutte. C’est donc le moment idéal pour que, dans chaque entreprise ou lieu d’étude, on revendique pour les conditions de travail, les salaires, etc.
Une stratégie gagnante pour le mouvement
Les mouvements sociaux se construisent par phases. La première a été le déclenchement, en solidarité avec les lycéen·nes, leurs revendications et contre la répression qu’ils et elles subissent. La seconde, qui vient d’avoir lieu, notamment grâce au mouvement du 17 octobre, a transformé le mouvement de la jeunesse en révolte plus globale. La troisième phase aura lieu la semaine prochaine et, sans aucun doute, elle consacrera l’entrée du mouvement syndical dans la lutte. Les mobilisations de la jeunesse se poursuivront, encouragées par le 5 novembre, les blocages de lycées et d’universités reprendront certainement massivement. Le climat politique sera probablement de nouveau modifié, avec un gouvernement en grande difficulté. Mais ensuite ?
Le 5 novembre, des millions de personnes seront en grève et défileront, mais combien seront prêtes à entrer dans un mouvement de grève dur ? Cela dépend de nombreux paramètres, notamment de l’émergence ou non d’une plate-forme de revendications lisible. Mais un autre élément sera important : il faut que progresse aussi vite que possible – pour contrecarrer la répression et les difficultés financières de chacun·e pour faire grève – une stratégie pour gagner. Nous avons besoin qu’une frange significative du mouvement et de ses militant·es défende, individu par individu et dans chaque assemblée générale, dans chaque réunion du Nouveau Front populaire, coordination ou assemblée de quartier, plusieurs points décisifs :
• Il faut massifier le mouvement, par des assemblées générales à la base, des tournées de services, des salles de cours, pour convaincre d’entrer dans le mouvement. Les débats quotidiens doivent permettre de convaincre. Et seules des assemblées sur les lieux de travail et d’étude, et leur coordination reposant sur une véritable démocratie à la base sont capables de solidifier le mouvement, de lui faire prendre des directions démocratiques.
• L’unité du mouvement est précieuse, notamment face à un pouvoir répressif et médiatique. L’heure n’est pas à critiquer les syndicats mais à comprendre qu’ils sont la réfraction du niveau de conscience de millions de personnes que nous devons entraîner dans le mouvement. Dans chaque commune et dans chaque quartier, des structures unitaires du mouvement doivent émerger. Les syndicats, les associations, les collectifs et le NFP doivent y contribuer.
• Seule une grève de masse permettra de gagner, faisant craindre au pouvoir une grève générale durable. C’est la leçon essentielle des luttes de ces dernières décennies, contre le CPE en 2006, pour les retraites, mais aussi Mai 68, Juin 36. Pour aller vers la grève de masse, reconductible, il faudra passer par des grèves d’une journée, frustrantes, mais qui doivent permettre que chaque secteur bascule dans l’action majoritaire. Par exemple, un jour de grève le 5 novembre, puis deux jours la semaine suivante, trois celle d’après, vers une grève chaque jour. Elles peuvent être combinées à des grèves minoritaires ou sectorielles.
• Ceci articulé avec la défense d’une plate-forme de revendications en lien avec la discussion sur le budget.
Poser la question du pouvoir, une bataille pour l’hégémonie
Le gouvernement ne cédera pas facilement, car il est sous pression des marchés financiers[3], des classes dominantes, et parce qu’il doit prouver qu’il est plus performant que l’extrême droite pour discipliner la classe ouvrière.
Une grande partie des revendications du mouvement se concrétise dans le débat sur le budget et, clairement, si on veut empêcher un budget libéral de passer, il faudra faire tomber le gouvernement Lecornu. Une grande partie des manifestant·es l’ont compris et commencent à revendiquer le départ de Lecornu, représentant de l’austérité, de Nuñez, le commandant des forces de répression, et veulent dégager Macron pour l’ensemble de son œuvre antisociale, répressive et raciste, depuis dix ans.
On ressent également que l’issue du mouvement déterminera celle de la présidentielle de 2027. Si le pouvoir gagne, si la répression est acceptée, alors la voie sera royale pour Le Pen ou un pouvoir encore plus antisocial et répressif que Macron, tandis qu’une victoire du mouvement donnera des perspectives inédites pour la gauche – en l’occurrence pour la candidature de Mélenchon et pour une gauche combative unie aux élections législatives.
L’affrontement entre les classes dominantes – répressives voire fascisantes – et la représentation politique de la classe des travailleur·ses est inévitable. Maintenant, par le débat public, dans les médias, demain à l’Assemblée, dans la rue, dans les débats du quotidien dans les quartiers, sans attendre 2027. Les derniers grands affrontements sociaux ont montré que c’est la confiance d’une classe, sa capacité à construire une hégémonie contre la classe d’en face, qui détermine l’issue de la lutte. Plier face à la répression, ou alors s’organiser pour l’affronter. Entraîner les classes intermédiaires (commerçant·es, intellectuel·les, etc.) du côté de la réaction, ou alors du côté du mouvement.
La gauche – politique et syndicale – pourrait se dérober à cet affrontement. Soit parce qu’elle attend les échéances électorales, avec l’espoir d’une victoire de Mélenchon s’appuyant sur le mouvement… une tactique qui sous-estime totalement le poids décisif de l’issue de la lutte. Soit par gauchisme, parce qu’une partie de la gauche révolutionnaire se détourne de la question du pouvoir concret parce qu’elle espère que la population passe, par magie, de la revendication sociale à l’insurrection majoritaire.
Or, l’affrontement politique est à la fois un résultat de l’affrontement entre les classes les plus fortement opposées – la bourgeoisie et le prolétariat – et un puissant catalyseur pour transformer, pas à pas, la lutte revendicative en une lutte politique pour le pouvoir. L’unification du mouvement, la lutte pour l’hégémonie, face à un pouvoir qui ne veut rien céder, posera à un moment, massivement, l’alternative « eux ou nous ». Pour reprendre la réaction de militant·es face aux interdictions de manifester, à la répression et à l’utilisation des législations antiterroristes : « jusqu’à quand nous laisserons-nous faire ? »
Le rôle profond des révolutionnaires est de contribuer à clarifier l’opposition entre « eux et nous », à poser cette question du pouvoir, à contribuer à ce qu’émerge la conscience que, pour faire aboutir ses revendications, il faut se débarrasser du gouvernement et de Macron. Il sera alors temps de voir où cette dynamique nous emmène : vers la victoire de la gauche dans des élections, c’est possible ; mais pourquoi pas vers une rupture avec la Ve République, avec la construction d’une assemblée constituante, voire d’un pouvoir populaire.
La crise politique est là, elle est liée à la situation du capitalisme, comme le prouvent les mobilisations qui ont lieu dans de nombreux pays (État espagnol, Belgique, Allemagne, Albanie, Serbie pour ne parler que de l’Europe…). Elle ne peut se résoudre que de deux façons : soit la victoire des forces de la réaction, soit une victoire de la classe des travailleur·ses par une déstabilisation du pouvoir actuel.
Le 1er novembre 2026.