Cette actualisation des versions précédentes sera présentée lors du meeting de Jean-Luc Mélenchon, samedi au Bourget. « On prend au sérieux l’idée qu’on va gouverner en mai », affirme la députée Clémence Guetté. En dépit des polémiques et des fractures à gauche.
MEDIAPART
Dans la longue marche qui doit permettre à La France insoumise (LFI) de conquérir le pouvoir, l’objet présenté samedi 7 novembre vaut un peu plus que ses quelques centaines de grammes. L’Avenir en commun, livre-programme paru aux éditions La Dispute, représente pour le mouvement insoumis un drapeau, pensé comme le symbole du sérieux de la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
« Il n’y a pas d’équivalent sur la scène politique », assure à Mediapart Clémence Guetté, qui en a coordonné l’élaboration. Un narratif déjà repris sur plusieurs plateaux de télévision, au plus grand agacement des Écologistes (qui ont présenté leur projet en juillet) ou des socialistes (qui en ont fait un aussi, sans qu’on sache s’il vaut pour le vainqueur de la primaire, Raphaël Glucksmann).

Il n’empêche : les 212 pages de l’ouvrage insoumis et son millier de mesures donnent à LFI une forme d’avantage concurrentiel, à six mois du premier tour de l’élection présidentielle. Pendant que le centre et la droite avancent dans la pagaille vers une primaire pour désigner leur candidat, alors que la gauche sociale-démocrate sort à peine de la sienne, Jean-Luc Mélenchon a l’avantage de celui qui s’est lancé il y a six mois et, surtout, de celui qui mène pour la quatrième fois l’aventure si singulière d’une campagne présidentielle.
Le programme, qui fait l’objet samedi 7 novembre d’une présentation que LFI promet « inédite » à l’occasion d’une réunion publique au Bourget (Seine-Saint-Denis), est l’actualisation de ses quatre versions antérieures, dont la dernière date de janvier 2025, à l’époque où le mouvement de gauche tentait d’obtenir la destitution du président de la République. Son contenu, dès lors, n’étonnera pas grand monde : smic à 1 700 euros, retraite à 62 puis 60 ans, blocage des prix du carburant et des produits alimentaires…
Certaines mesures voient leurs modalités changer, parfois leur calendrier. Le passage à 100 % d’énergies renouvelables est conservé, mais « avant 2060 » et plus en 2050, comme c’était le cas dans la version précédente. L’agencement des chapitres donne aussi à voir quelques modifications : la question écologique est promue en première position, tandis que la « révolution citoyenne » et le passage à la VIe République par une assemblée constituante passent de la première à la cinquième place des six chapitres.
Au-delà de ces modifications à la marge, la plupart des propositions qui figurent dans le cru 2027 de L’Avenir en commun ont déjà été présentées par LFI : soit à l’occasion d’événements ou dans des brochures, comme celle sur la géopolitique dévoilée au début de l’été – qui recèle de nombreux désaccords avec le reste des gauches, notamment sur la Chine et la Russie –, soit elles étaient déjà présentes lors des campagnes précédentes.
L’ensemble dessine une ligne, dixit Clémence Guetté, « de gauche de rupture, collectiviste et post-keynésianiste ».
Antiracisme, IA et combats de l’époque
Les évolutions du programme par rapport à 2022 témoignent des soubresauts du second quinquennat Macron. S’il est élu, Jean-Luc Mélenchon promet par exemple d’abroger la dernière réforme des retraites, la loi immigration, le « choc des savoirs » et la dernière réforme du baccalauréat, la loi « plein emploi », la fusion des autorités de sûreté nucléaire ou encore le service militaire volontaire… Les revendications issues des mobilisations sociales les plus récentes, dans l’Hexagone comme en outre-mer, trouvent également une large place dans l’éventail de mesures portées par LFI.
Mais cela ne suffit pas à faire un projet. « Un parti, ce n’est pas qu’un programme, c’est une culture de référence », disait Jean-Luc Mélenchon en 2002, alors qu’il militait encore au Parti socialiste (PS) et y lançait un courant intitulé Nouveau Monde. Et le même de poursuivre : « La droite n’a pas besoin de culture de référence, elle est – ce qui va de soi – l’ordre des choses tel qu’il est. Mais nous, nous sommes le rêve d’un autre monde, le projet positif, concret d’un nouveau monde. »
On prend au sérieux l’idée qu’on va gouverner en mai.
L’ancien ministre de Lionel Jospin n’a pas perdu de vue l’objectif de façonner à gauche un imaginaire qui aille au-delà d’une énumération de mesures pour améliorer la vie quotidienne. Le « nouveau monde » de 2002 est devenu la « nouvelle France », expression qui figure en sous-titre de L’Avenir en commun. Ainsi le projet consacre-t-il une large part à l’antiracisme, au féminisme, mais aussi à des sujets comme la santé environnementale, la révolution numérique et l’intelligence artificielle, à laquelle LFI consacrera un plan dédié dans les semaines à venir.
« La France insoumise est le parti qui a le plus fortement travaillé cet aspect programmatique ces dernières années, constate Pierre-Nicolas Baudot, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Rouen (Seine-Maritime). Le programme est un catalogue de mesures, mais il dessine aussi une ligne politique. C’est ce qui a beaucoup manqué à gauche ces dernières années, ces dernières décennies. Or, et contrairement à une idée reçue selon laquelle les élections ne se jouent que sur le contexte immédiat, les faits divers et l’incarnation, les programmes jouent un rôle important : leur identité politique permet de se situer dans le champ politique, de trouver sa place et de construire son image dans l’électorat. »
Des hauts fonctionnaires et des universitaires dans le dispositif
La seconde caractéristique du programme présidentiel de Jean-Luc Mélenchon est l’objectif assumé d’être applicable dès le lendemain du second tour. Plus encore qu’en 2022, LFI a voulu mettre son travail programmatique sous le signe de ce que Clémence Guetté appelle « l’opérationnalité et la crédibilité gouvernementale ». « On prend au sérieux l’idée qu’on va gouverner en mai », insiste la députée du Val-de-Marne, qui mène sa troisième campagne auprès de Jean-Luc Mélenchon.
« Pour un mouvement qui n’a jamais gouverné au niveau national, c’est un enjeu important, souligne Pierre-Nicolas Baudot. Le programme, au-delà de ses mesures, est une manière de pallier cela, une façon de dire : voilà l’épaisseur de nos réflexions, de notre expertise. Cela nourrit une stratégie de crédibilité et le programme devient, par lui-même, un symbole matériel qui compte. »
En plus du livre-programme, LFI doit dévoiler d’ici à la fin du mois de janvier 41 plans thématiques et une quinzaine de plans d’investissement par filière. Elle a rendu publics il y a quelques jours les contours de son pôle public bancaire et travaille à détailler les premières semaines d’exercice du pouvoir en cas de victoire : décrets, circulaires, premiers projets de loi…
C’est, pour Jean-Luc Mélenchon et les siens, la condition du retour au pouvoir de la gauche. En 2002, déjà, dans le discours cité plus haut, il appelait à « surmonter la coupure » entre la « gauche radicale », « une gauche de protestation et d’indignation, qui souvent la première montre les injustices, les inégalités, les scandales et ensuite est renvoyée à la niche » et la « gauche de gouvernement », qui « arrive et gère ». Et le leader socialiste d’alors de convoquer l’héritage du « mitterrandisme qui, après 1968, a su unir dans un même projet » ces deux gauches.
Des décennies plus tard, Jean-Luc Mélenchon n’a pas abandonné cette filiation. Le voilà en chef de file d’une sorte de gauche radicale de gouvernement, en rupture sur le fond mais en mesure de se fondre très vite dans le moule de l’exercice du pouvoir et de ses contraintes. En début de semaine, il a rencontré pour la première fois les Phrygiens, ces 180 hauts fonctionnaires et cadres de l’administration d’État qui se sont mis au service de sa campagne.
Une armée de l’ombre qui l’alimente en notes et en réflexions. « Ils connaissent la machine de l’administration de l’intérieur et c’est une plus-value immense », salue Clémence Guetté, qui est leur interlocutrice au sein de LFI, via une boucle Telegram dédiée et des réunions plénières. C’est le dernier pôle en date de l’effort programmatique des insoumis, qui s’appuie désormais sur quatre pôles : l’expertise militante, par l’intermédiaire des groupes thématiques mais aussi par des contributions directes (24 000 depuis le printemps, selon LFI) ; le travail des parlementaires insoumis depuis 2022 ; l’éclairage intellectuel et universitaire de l’Institut La Boétie (ILB) et, donc, l’appui discret des Phrygiens.
Si ces derniers s’attachent à rendre opérationnelles les propositions de Jean-Luc Mélenchon (quand mettre en place telle mesure, par quel mécanisme administratif, en s’appuyant sur quelles directions…), l’Institut La Boétie met à disposition du candidat un corpus intellectuel dans lequel puiser pour analyser les grandes tendances et mettre à jour la doctrine insoumise. Des universitaires y travaillent, par département disciplinaire, à la production de notes et à l’organisation de colloques et de chaires depuis 2023.
« LFI a revalorisé le rapport avec le milieu de la recherche, qui existait au PS pendant longtemps mais qui s’est considérablement asséché », pointe le politiste Pierre-Nicolas Baudot, qui y voit une double racine : l’intérêt de LFI pour le monde universitaire mais aussi le parcours de plusieurs cadres du mouvement, qui en sont eux-mêmes issus. Ainsi de Manuel Bompard, coordinateur national de LFI et docteur en mathématiques appliquées, ou du député Arnaud Saint-Martin, sociologue au CNRS, entre autres.
L’autre appui extérieur au mouvement est celui des organisations non gouvernementales, associations, collectifs militants que LFI croise, soutient ou accompagne dans les luttes écologistes, syndicales, antiracistes ou féministes depuis des années. Une trentaine a été consultée par les groupes thématiques insoumis, leurs propositions passant ensuite par différents filtres : les parlementaires référent·es sur chaque thématique, l’équipe chargée du programme (quatre salariés et des bénévoles, coordonné·es par Clémence Guetté) et, évidemment, Jean-Luc Mélenchon, qui a rendu au cours du mois d’août ses derniers arbitrages.
Pierre-Nicolas Baudot, dont le travail universitaire a beaucoup porté sur la production d’idées au sein du Parti socialiste, y voit une analogie avec le PS des années 70, « qui avait réussi à faire converger dans un même parti des mobilisations sur la défense des immigrés, les droits des femmes, la défense des cultures régionales, les luttes anticoloniales ». « C’est quelque chose qu’a très bien réussi LFI, pointe le chercheur. Ils ont repris des idées, des symboles issus des mobilisations de l’époque, ce qui a donné une identité doctrinale et un ancrage à son projet. » À voir ce qu’en diront les électeurs et électrices, en avril prochain.