Le pauvre de droite –

Réseau Jean Moulin :

Le pauvre de droite

Dans la grande ménagerie du capitalisme, il existe une espèce rare, discrète, admirable de dévouement : le pauvre de droite. Pas le petit patron, pas l’héritier, pas le cadre sup’ qui se dit « classe moyenne » entre deux semaines de ski. Non, le vrai : fiche de paie à trois chiffres et demi, découvert autorisé, frigo à tendance minimaliste. Sa devise : « Travail, famine, pâtes, riz. »

Le dressage

Le pauvre de droite se lève à 5 heures pour gagner de quoi se lever à 5 heures. Il fait des heures sup’ non payées parce que « ça se remarque », et il a raison : ça se remarque tellement que le patron a déjà prévu de les réclamer l’an prochain. Il ne fait jamais grève, par principe, et surtout par peur : on ne mord pas la main qui vous nourrit, même quand elle ne nourrit que d’un quignon.
Le dimanche soir, devant la télé, il s’indigne que « les chômeurs ne veulent plus travailler », en oubliant qu’il sera lui-même le prochain à rejoindre leurs rangs, dès que son patron aura trouvé moins cher.

Le geste électoral

Tous les cinq ans, il accomplit le plus beau geste de la vie démocratique : voter pour ceux qui promettent de supprimer l’ISF, de raboter l’hôpital et de « responsabiliser » les allocataires, dont lui. C’est l’équivalent politique de la dinde qui vote Noël, mais avec un détail touchant : elle espère être invitée à table.
Son raisonnement est irréprochable : « Si on taxe les riches, je ne pourrai jamais devenir riche. » Mathématiquement, il a raison à une condition : qu’il le devienne un jour, ce qui supposerait de gagner au loto trois fois de suite, ou d’hériter d’un oncle d’Amérique qui n’existe pas.

Idiot ? Surtout pas

Le pauvre de droite n’est pas idiot, c’est ce qui le rend si fascinant. Il connaît par cœur le prix du litre de gasoil, du paquet de pâtes et du loyer. Il sait exactement ce qu’il paie. Il lui manque seulement un petit détail : savoir qui touche l’argent.
Il a besoin de croire. Sans l’espoir du yacht, il lui resterait la réalité, et la réalité n’a pas de port d’attache. Alors il rêve, à l’abri des factures : un jour, lui aussi, une résidence secondaire, un bateau, un chauffeur. À défaut, un cousin qui connaît quelqu’un qui connaît un patron.

Le génie du système

Voilà la plus belle réussite du capitalisme : non pas d’enrichir les riches, qui le font très bien sans aide, mais d’avoir persuadé les pauvres de défendre leur ruine avec le sourire. On leur vend l’espoir du yacht, un produit sans stock, sans fabrication, sans livraison, qui ne se périme jamais et qui se revend à chaque scrutin.
Pendant ce temps, l’ascenseur social affiche « en maintenance » depuis quarante ans. Mais le pauvre de droite le prend d’un air confiant : il suffit d’attendre. Son tour viendra, juste après celui du voisin, de la voisine et de leurs enfants jusqu’à la septième génération.
Le yacht, lui, est toujours au port. Il est magnifique. Il appartient à quelqu’un qui n’a jamais mangé de riz.

Texte satirique : il caricature un comportement électoral supposé et ne prétend pas décrire toutes les personnes qui votent à droite, dont les motivations (sécurité, valeurs, fiscalité, défiance envers l’État) sont multiples.