
Des « gilets jaunes » au 10 septembre : « Je reste dans le camp de ceux qui veulent que ça bouge »
Ils ont été « gilets jaunes », figures majeures ou anonymes du mouvement. Autour d’elles et d’eux, la conversation s’amplifie sur une mobilisation d’ampleur le 10 septembre, sans que tous songent à s’y réengager. Même si la colère semble intacte.
Il y a six ans, Anne H. était « gilet jaune ». Tendance « bisounours », le surnom donné aux membres du rond-point où elle s’est investie depuis le Grand Est, ce qui ne lui a épargné ni les gardes à vue, ni la violence de certains anciens copains, ni la désillusion. Faisant le constat que les « mobilisations citoyennes non organisées, ça ne donne rien », cette fonctionnaire s’est depuis investie en politique, est devenue militante au Parti socialiste (PS), où elle a trouvé une « nouvelle famille ».
Mais pour ses nouveaux camarades, elle reste à jamais une gilet jaune, que les député·es et les sénateurs du coin consultent tel un oracle sur le mouvement du 10 septembre. « Mais pour moi, c’est un trou noir, je ne sais pas ce que ça va donner », confie Anne, qui garde cependant une certitude, celle d’un pouvoir toujours sourd à la « souffrance des gens ».
La souffrance face à une vie devenue trop chère au regard des salaires, du prix des loyers, du coût de l’électricité et du panier de courses. « Je reste dans le camp de ceux qui veulent que ça bouge, ajoute Anne. Ce qui m’inquiète, c’est la désorganisation qui va rappeler les gilets jaunes. Si ça reste ouvert aux syndicats, aux partis, aux associations, je pense que ça peut évoluer vers autre chose, dans le cas contraire, je ne suis pas sûre d’y aller. »
Les corps intermédiaires l’ont bien compris, eux qui sont nombreux ces derniers jours à chevaucher dès maintenant le cheval du 10 septembre, pour à la fois ne pas rater l’opportunité de participer à un nouveau mouvement social de grande ampleur, mais aussi pour pousser leurs revendications.

Après La France insoumise (LFI), mais aussi le Nouveau Parti anticapitaliste ou Révolution permanente, c’est la CGT qui a, le 27 août, appelé à la grève le 10 septembre, tout comme Solidaires et plusieurs syndicats locaux. Des associations féministes seront aussi de la partie, à l’instar du mouvement #NousToutes, tout comme des collectifs actifs sur le climat et l’écologie, à l’image des Soulèvements de la Terre, connus pour ses actions autour des mégabassines, mais aussi pour avoir largement contribué au travail d’agit-prop contre la loi Duplomb. La pétition pour demander le retrait de ce texte, signée par 2 millions de personnes en juillet, a été la surprise de l’été sous forme, déjà, de « revanche citoyenne ».
« Ce qu’on dit aussi est simple, explique Benoît, militant aux Soulèvements. Quitte à tout bloquer, autant bien viser. Et notamment les lobbys et les acteurs qui semblent le plus toxiques pour la population. » Et notamment les « géants de l’agroalimentaire ». « Ce mouvement du 10 septembre nous semble être un combat général pour une vie digne, c’est ce que nous défendons », rappelle-t-il.
Comme dans les syndicats, il n’y a d’ailleurs jamais eu de frontière étanche entre les gilets jaunes et le mouvement pour le climat, sur le terrain : « Les Soulèvements sont un mouvement très intergénérationnel, donc bien sûr que certains des militantes et militants ont la mémoire des gilets jaunes, d’autres plus jeunes du mouvement climat, d’autres encore du CPE ou des mobilisations altermondialistes de la fin des années 1990, précise Benoît. Le trait commun, c’est que nous sommes nombreux à avoir compris que malheureusement il ne suffit plus d’une simple manif pour se faire entendre : si ce mouvement assume comme point de départ qu’il va falloir “tout bloquer”, c’est que c’est ce langage-là qui semble le plus efficace désormais. »
Tirer des leçons
Frédéric Podguszer, militant syndical et politique, ancien gilet jaune sur le rond-point des Vaches à Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), a beaucoup tracté ces dernières semaines. À Rouen, Sotteville, Dieppe… Il était également dans la rue lundi 25 août pour défendre les postiers, et continue de discuter politique avec ses collègues de l’usine Renault de Cléon, qui l’a licencié pour inaptitude il y a six mois. « Les gens voient un tract, ils pensent direct que c’est pour organiser le 10 septembre… Donc je pense qu’il va se passer un truc, les gens sont en colère et veulent une riposte à Bayrou qui nous a déclaré la guerre. »
Un frémissement qui lui rappelle bien sûr l’ambiance précédant l’automne 2018. « Dans les AG, pour le moment, ce sont les militants qui discutent entre eux, concède Frédéric. Mais la base, il suffit d’aller dans la rue pour la trouver. Comme il y a six ans, où les grands pontes syndicaux nous disaient : “Ce n’est pas vraiment nous ce mouvement” et que je répondais : “Regarde, sors de ton bureau.” »
La confusion, en particulier sur le mode opératoire, rappelle également des souvenirs à l’ancien gilet jaune. En porte à porte, ses interlocuteurs sont nombreux à penser à un mouvement « de consommateurs » (par le boycott des grandes surfaces par exemple, ou une « grève de carte bleue »), quand son ancrage syndical pousse Frédéric vers un blocage de l’économie, en tant que « salariés, producteurs de la richesse ».
Même si, relève-t-il, des leçons semblent avoir été tirées en six ans : « Les anciens gilets jaunes se souviennent qu’au début on ne parlait que de l’essence entre nous, car il y avait des petits patrons du BTP ou transport sur les ronds-points qui ne voulaient surtout pas augmenter les salaires… Mais quand le gouvernement a reculé sur la taxe, ceux-là se sont barrés, et les autres sont restés. »
L’ancien avocat François Boulo, figure médiatique du mouvement de 2018, a bien reçu quelques appels d’anciens gilets jaunes, ainsi que les nombreux messages d’appel à la mobilisation sur les réseaux sociaux, arène jumelle de la mobilisation il y a six ans. « Pour le moment, ce sont surtout des bulles, ici ou là, qui se raccrochent à ce mot d’ordre de tout bloquer, à nouveau quelque chose qui part du bas, sans représentation, et le même état d’esprit apartisan », analyse-t-il.
Sans être encore sûr d’adhérer, l’ancien gilet jaune aux allures de gendre idéal, qui a tant plu aux médias, continue à jouer au jeu des sept erreurs, entre le mouvement de 2018 et la future mobilisation du 10 septembre : « S’est constituée à l’époque rapidement une sorte d’intelligence de mobilisation, organique, pour trouver une direction commune. Là, on n’en est pas là. » Quant à la profusion des mots d’ordre, parfois loufoques, « elle montre que les gens essayent désespérément de se faire entendre, croit François Boulo. On était très nombreux à protester contre la réforme de la retraite en 2023, ça ne change rien. On vote en 2024, ça ne change rien. On fait des pétitions, ça ne change rien. »
Ne pas aller seul au charbon
Pour Priscillia Ludosky, également mise un temps sur le devant de la scène parmi la foule des gilets jaunes, un autre ingrédient change en effet la donne : la dissolution du printemps 2024 et les élections anticipées. « Il y a eu ce regain d’espoir, de pouvoir respirer d’ici à 2027, tout le monde s’est mis entre parenthèses pour se remobiliser une dernière fois, et cet espoir a été déçu. Il a fallu repartir au front, et c’est ce qui va se passer le 8 septembre, avec le vote de confiance de Bayrou. »
Une énergie parfois difficile à retrouver. L’ancienne gilet jaune, qui a cofondé ensuite l’association CLSE qui se bat contre les inégalités sociales et environnementales dans les outre-mer, a beaucoup investi de temps et d’énergie à battre l’extrême droite ces dernières années mais aussi à porter les questions de changement démocratique, un enjeu qui s’est imposé semaine après semaine en 2018 puis en 2019 : « Notre mécanisme institutionnel est enrayé, rouillé. Il faut en changer, mais j’ai l’impression que cet aspect-là a complètement disparu des discussions. » Autour de Priscillia Ludosky, plusieurs gilets jaunes appellent à se mobiliser le 13 septembre, premier samedi après le 10.
Jérôme Rodrigues, l’une des premières victimes du mouvement, mutilé au visage à l’occasion d’une manifestation de gilets jaunes le 26 janvier 2019 à Paris, a appelé lui-aussi sur le réseau social X à une « petite manifestation le 13 septembre », tant par provocation que par conviction. En tout cas, ses publications sur le 10 septembre « cartonnent sur les réseaux sociaux », où il est suivi par des milliers de personnes.
« Dès le premier week-end du mois d’août, des ronds-points historiques se sont retrouvés, pour discuter et débattre de cette date, affirme le militant. On ne veut pas répéter les erreurs, personnifier, ou mettre une étiquette. Mais certains vont garder leurs gilets jaunes, car pour certains d’entre nous, c’est à la vie à la mort… »
Ce qui s’annonce lui paraît déjà « plus structuré que le mouvement précédent » et brasser politiquement… tout aussi large : « Si je prends mes abonnés, ça va de l’extrême droite à Rima Hassan [eurodéputée insoumise – ndlr] ! Et les gars qui sont arrivés dernièrement, c’est des petits patriotes. Alors pour eux, vous imaginez bien que je suis un islamogauchiste ! Mais c’est mathématique, comme pour le mouvement contre la retraite : quand 80 % des gens sont contre, t’as pas que des gens de gauche ! »
Ira-t-il, ira-t-il pas ? Chez Jérôme Rodrigues, comme chez d’autres membres de la « famille des ronds-points », l’envie d’en découdre semble aussi forte que l’amertume : « C’est pas aux gilets jaunes de tout faire pendant que les autres vont manger leur pop-corn devant BFM. Les gens sont en attente, en colère, eh bien qu’ils sortent de chez eux. »
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