Violences sexuelles. Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie

Violences sexuelles. Théâtre du Soleil : la faillite d’une utopie. La célèbre troupe est visée par une enquête de la brigade de protection des mineurs de Paris.

La célèbre troupe est visée par une enquête de la brigade de protection des mineurs de Paris. Deux comédiens, qui nient les faits, sont accusés d’y avoir agressé sexuellement des jeunes filles et des femmes pendant au moins quinze ans, selon une enquête de Mediapart. Son emblématique directrice, Ariane Mnouchkine, reconnaît avoir été informée d’accusations dès 2023.

Sarah Brethes

Le 2 avril dernier, en toute discrétion, deux comédiens quittaient les anciens bâtiments militaires qui abritent depuis 1970 le Théâtre du Soleil, franchissant pour la dernière fois la grille en fer forgée rouge et argent de la Cartoucherie de Vincennes, à Paris. Six jours plus tôt, les mots d’une jeune femme, entendue par une commission d’enquête à l’Assemblée nationale, avaient provoqué une déflagration au sein de la troupe fondée en 1964 sur un projet d’utopie artistique, politique et communautaire, toujours dirigée par Ariane Mnouchkine.

À 86 ans, la célèbre metteuse en scène, longtemps connue pour ses engagements à gauche, est à la tête de la compagnie la plus subventionnée de France, avec 2 millions d’euros versés chaque année par le ministère de la culture.

Sarah Brethes résume son enquête en 5 minutes

© Mediapart

Le 24 mars, Agathe Pujol, 32 ans, avait livré, sous serment, le récit accablant de ses années de « bénévolat » au théâtre – deux ans de « travail gratuit » au bar, à la cuisine ou en coulisses, alors qu’elle était lycéenne et rêvait de devenir comédienne, entre 2010 et 2012. « J’y ai appris les messes basses, les manipulations constantes, le “diviser pour mieux régner”, les addictions diverses, la sexualité imposée », avait énuméré la jeune femme, par ailleurs plaignante dans l’enquête judiciaire visant le comédien Philippe Caubère, pilier du Soleil dans les années 1970, mis en examen pour viols sur mineures notamment.

Paroxysme d’« une pression sexuelle constante », Agathe Pujol avait dénoncé face aux député·es « une tentative de viol » lors du réveillon du 31 décembre 2010, alors qu’elle était mineure et ivre.

Illustration 2
Le Théâtre du Soleil, dirigé par Ariane Mnouchkine, en mars 2019 à Paris. © Photo Pierre Gleizes / Rea

Quelques semaines plus tard, la commission d’enquête parlementaire sur les violences dans le secteur artistique, puis le ministère de la culture, qui subventionne le théâtre, ont adressé des signalements au parquet de Paris, portant sur des faits de violences sexuelles et comportant plusieurs témoignages écrits, selon les informations de Mediapart. « Le signalement a été confié à la brigade de protection des mineurs au début de l’été 2025 », a indiqué le parquet. De premières auditions sont prévues pour décembre, selon nos informations.

Agathe Pujol est-elle un cas isolé ? Au cours de plusieurs semaines d’enquête, Mediapart a pu rassembler et recouper les témoignages de huit personnes, ex-salariées ou bénévoles du théâtre, qui dénoncent des violences sexuelles allant du harcèlement au viol, pour trois d’entre elles. Certaines étaient mineures au moment des faits, qui se seraient déroulés entre 2010 et 2025. Toutes désignent deux hommes : Sébastien Brottet-Michel, présenté comme le « protégé » voire le « bras droit » d’Ariane Mnouchkine, et Farid Gul Ahmad.

Les deux quinquagénaires ont finalement été priés de quitter la « famille » du Soleil par une Ariane Mnouchkine acculée par des pressions internes, mais aussi externes : une enseignante avait signifié fin mars que son étudiante en alternance, en arrêt maladie après avoir dénoncé une agression sexuelle, ne reviendrait pas tant que le second serait membre du théâtre.

Sollicités par Mediapart, les deux hommes, accusés respectivement par huit et trois personnes, nient les faits. Maïa Kantor, l’avocate de Sébastien Brottet-Michel, contre lequel se concentrent les accusations les plus graves, a indiqué que son client « conserv[ait] pour l’institution judiciaire ses explications, si une procédure devait être engagée ». Farid Gul Ahmad a de son côté répondu que « les faits » avaient été « déformés » et que de « fausses accusations » étaient portées contre lui.

Ariane Mnouchkine, qui nous a accordé un long entretien (lire notre boîte noire), reconnaît avoir été informée de premières accusations visant Sébastien Brottet-Michel en 2023. Elle dit « regretter d’avoir réagi trop tard », mais estime avoir été « dupée » et réfute tout « côté systémique ».

En tant qu’employeuse, elle affirme avoir elle-même transmis à la justice environ soixante-cinq témoignages recueillis dans le cadre d’une « enquête interne », dont plusieurs mettent en cause les deux comédiens, et précise avoir nommé dix « référents » harcèlement, qui ont été formés.

Aux yeux des seize membres et anciens membres du Soleil que nous avons interrogés, les hommes mis en cause au fil des ans ont bénéficié de l’indulgence voire de la protection d’un système délétère, régi depuis plus de soixante ans par la toute-puissante metteuse en scène.

« À quel moment un groupe comme le Soleil chasse, complètement et sans pardon possible, un de ses membres ? », demandait Ariane Mnouchkine au lendemain de l’audition d’Agathe Pujol, lors d’une réunion de crise édifiante (lire notre encadré). Enquête en trois actes.

Acte I – Le calvaire des « lycéennes naufragées »

Agathe Pujol n’était pas la seule « lycéenne » – c’est ainsi qu’on appelait leur petite bande au Soleil – à passer week-ends et vacances scolaires dans le cadre magique de la Cartoucherie, isolée au cœur du bois de Vincennes, au début des années 2010. Julie*, Lucie C. et Marion C. avaient entre 15 et 17 ans quand elles y ont débarqué, « éblouies par le lieu, les comédiens, la troupe » au rayonnement international.

Toutes faisaient option théâtre dans leur lycée, à Paris ou en banlieue, où l’Agamemnon mis en scène par Ariane Mnouchkine, dont le caractère autoritaire les « terrorisait » – « mais on pensait que cela allait avec le génie », dit Lucie C .–, était au programme du bac. Certaines étaient arrivées pour prêter main-forte lors des manifestations contre la réforme des retraites de l’époque, où la troupe arborait dans les cortèges une gigantesque marionnette, allégorie de la justice. Elles aidaient au bar, à la cuisine, au ménage, dormaient dans le « gourbi » à l’étage, parfois même sous la scène.

Quinze ans plus tard, toutes les quatre, dont les chemins se sont éloignés après le Soleil, gardent un traumatisme de leur expérience à la Cartoucherie. Toutes les quatre dénoncent aussi des violences sexuelles de la part de Sébastien Brottet-Michel, alors âgé d’une quarantaine d’années, qu’elles présentent comme le « favori » d’Ariane Mnouchkine.

Julie a déposé plainte contre lui en 2021 pour corruption de mineure, au terme d’un long processus, aidée par le mouvement #MeToo – des faits requalifiés en viol sur mineure par le magistrat au cours de la procédure car, selon son témoignage, le comédien lui aurait « imposé une pénétration […] et des attouchements par surprise dans les coulisses du théâtre ».

Illustration 3
Ariane Mnouchkine, du Théâtre du Soleil, à Paris, le 17 décembre 2019. © Photo Karine Pierre / Hans Lucas via AFP

La jeune femme dénonce plus généralement une relation faite de manipulation avec le comédien de vingt-trois ans son aîné, alors qu’elle n’avait que 15 ans. Selon son récit, l’acteur qui se posait en « mentor » lui aurait notamment imposé des actes sexuels dans des lieux publics, dans une voiture devant un collège et au jardin des Tuileries. L’enquête a été classée sans suite en 2023 pour infraction insuffisamment caractérisée. Julie se prépare à déposer une nouvelle plainte avec constitution de partie civile.

Lucie C. décrit, elle, l’emprise et les violences sexuelles que le comédien lui aurait infligées pendant plus d’un an, alors qu’elle était, à peine majeure, employée pour s’occuper des enfants de la troupe, entre 2012 et 2014. Elle relate des actes sexuels violents, dans les recoins du théâtre – « sa main sur ma bouche pour que je me taise » –, sous les gradins ou dans un placard à balais situé derrière la scène. Mais aussi dans un cimetière et dans un jardin près du Grand Palais.

« Je ne pouvais rien faire ou dire. Il était proche d’Ariane et moi j’étais juste une nouvelle. Je voulais être comédienne, je me disais que tout ça était affreux mais que ça allait passer », raconte la jeune femme qui a finalement fui à l’étranger. Et abandonné le théâtre.

Pour illustrer cette injonction au silence, Lucie C. évoque une scène, celle d’une comédienne, Céline*, qui serait « sortie de scène en hurlant qu’elle n’en pouvait plus, qu’un comédien lui avait encore touché les fesses ». « On lui a répondu “c’est bon, ça va” », se souvient-elle. Après des années marquées par des conduites à risque, les souvenirs de cette époque la hantent encore : « Tellement de choses se sont passées là-bas… Aujourd’hui, pour 10 % de ça, j’appellerais la police ! »

Agathe Pujol désigne aussi Sébastien Brottet-Michel comme son deuxième agresseur au Soleil, après Farid Gul Ahmad, auteur, selon son récit à Mediapart, de la tentative de viol subie lors du réveillon du Nouvel An 2010 dénoncé à l’Assemblée. Elle décrit des masturbations exigées dans la voiture quand il la ramenait chez elle, mineure, mais aussi un viol par sodomie, chez lui, alors qu’elle avait à peine 18 ans.

« Nous n’avions aucune relation. J’étais un objet de consommation, mise en concurrence avec les autres lycéennes naufragées, à qui il a imposé un univers perverti », dit-elle aujourd’hui. La jeune femme a gardé de cette époque le texte d’un mail où le comédien lui propose de le « retrouver autour d’un café » si elle veut « lui poser des questions sur ce dur métier », daté de 2010. Et une lettre de recommandation pour intégrer un CAP, en 2011.

« Il ne peut que rappeler que les relations qu’il a pu entretenir et nouer ont toujours été consenties », a répondu à Mediapart l’avocate de Sébastien Brottet-Michel, interrogé précisément sur l’ensemble de ces accusations. Son collègue nie également les faits reprochés.

Une quatrième ancienne bénévole, Marion C., très amie avec Lucie C. à l’époque, raconte de son côté « une injonction au sexe » de la part de « certains comédiens », injonction qu’elle aurait refusée, ce qui lui aurait valu d’être « écartée » de la troupe. « De nombreux livres parlaient du Soleil, ça rendait les comédiens immenses et importants dans nos yeux d’adolescentes. On les idolâtrait. Certains en ont profité et abusé, nous répétant sans cesse combien nous étions matures », raconte-t-elle.

Marion, comme les autres, décrit des « caresses sur les fesses », même quand elles étaient « en sous-vêtements »« L’absence totale d’intimité », alors que les jeunes filles se changeaient et se douchaient « en public »« J’ai toujours parlé du Soleil comme d’une secte et d’un baisodrome. Ces gens travaillent, mangent, vivent, dorment, copulent ensemble et, pour certains, font des enfants », lance-t-elle.

Un comédien présent ces années-là se souvient très bien des adolescentes. « Ces filles-là sont venues par amour du théâtre, il aurait fallu les prendre sous nos ailes et les protéger. Au lieu de ça, des comédiens en ont profité. Ce qu’a décrit Agathe Pujol lors de son audition, je ne peux pas mieux le décrire », dit-il, affirmant avoir vu Julie « essayer de résister ». En vain.

Les acteurs mis en cause « jouissaient d’une totale confiance auprès d’Ariane et il était impossible de l’atteindre pour les dénoncer », regrette-t-il, tout en précisant qu’« [il] n’[a] aucun compte à régler avec le Théâtre du Soleil »« où il y a eu de la joie, et beaucoup de beauté aussi ».

« Il s’est passé des choses qui n’étaient pas acceptables, j’ai de la colère envers moi-même de n’avoir rien dit », abonde une autre salariée de la troupe, qui avait 20 ans à l’époque. « Elles étaient mineures et on n’a pas fait la différence, personne n’a réagi. […] On a tous participé à ça », admet-elle. Plusieurs autres membres de la troupe, plus âgés et moins présents lors des soirées, alcoolisées, assurent quant à eux n’avoir rien vu.

Informée par Mediapart de la nature des témoignages des « lycéennes », outre celui d’Agathe Pujol, dont elle a parlé en des termes très violents (lire l’encadré), Ariane Mnouchkine semble abasourdie : « Je reste dans l’incompréhension qu’elles n’aient pas prévenu quelqu’un. Si seulement elles avaient eu le réflexe d’envoyer une bonne claque, ou au moins de répondre ! »

Début juillet, une des anciennes bénévoles a adressé un signalement à la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Milivudes), que Mediapart a pu consulter. Elle dénonce, dans cette alerte en cours de traitement, « un système d’emprise, de précarité organisée, de violence tue ». Mais aussi un lieu d’exploitation des vulnérabilités, dominé par une « hiérarchie organisée » via du favoritisme, où règne une « atmosphère de paranoïa », une « valorisation de la brutalité », des identités « gommées », une absence d’intimité. Qui, in fine« brisent des vies ».

« Lunaire », répond une Ariane Mnouchkine « coite ». « C’est toute la tentative de fonctionnement solidaire du Théâtre du Soleil, qui a fait son travail de collectivité humaine en accueillant des gens venus d’Algérie, du Cambodge ou d’Afghanistan, ou des familles monoparentales sans logement », lâche-t-elle.

Acte II – Des alertes, des œillères et quinze ans d’ultimatums

« J’étais au courant de sa violence. Il était querelleur, agressif, parfois méchant, mais parfois très gentil aussi. Rien de sexuel n’avait été porté à ma connaissance », se défend Ariane Mnouchkine au sujet de Sébastien Brottet-Michel, présenté par de nombreux témoins comme son « protégé », voire son « fils spirituel ».

La dramaturge reconnaît pourtant avoir appris de la bouche du comédien, en 2023, qu’il avait été visé par une enquête judiciaire pour viols sur mineure à la suite de la plainte de Julie. « Il m’en a parlé quand ça a été fini », balaie-t-elle.

Elle reconnaît aussi avoir été saisie, en avril 2024, par une jeune comédienne, venue lui parler, « avec deux, trois filles, bouleversées », de violences de nature sexuelle commises par ce dernier. « J’ai écrit une lettre d’ultimatum avec elles, que je leur ai soumise, disant que si ça se reproduisait ce serait une rupture, quelles que soient les conséquences pour le spectacle », relate-t-elle.

« Ariane le protégeait et lui pardonnait tout car il a eu une enfance difficile, dénonce Julie, l’ancienne bénévole du théâtre qui a déposé plainte contre l’acteur en 2021. C’est très bien de défendre les sans-papiers, d’aller en Ukraine, mais ça paraît sournois et hypocrite quand derrière on protège des hommes accusés d’agresser des femmes. Encore une fois, les femmes sont les premières victimes. »

Selon nos informations, la fondatrice du Soleil a par ailleurs été saisie à de multiples reprises par plusieurs membres de la troupe, depuis au moins quinze ans, au sujet des « accès de violence » du comédien (gifles infligées à des collègues, insultes, prises au col, crises de colère, jets d’assiettes…).

Des membres se souviennent notamment d’une réunion, en 2010 – année de l’arrivée des « lycéennes » –, où son départ avait, en vain, été réclamé à Ariane Mnouchkine. « Il y a eu une discussion où des gens ont été virulents, mais la majorité a décidé qu’il fallait encore essayer, se remémore la metteuse en scène. C’est vrai qu’on a eu trop de patience avec Sébastien. Je le regrette, j’aurais dû réagir plus tôt mais je n’avais pas tous les éléments. Et puis les gens changent parfois, progressent, se calment… »

« Je crois que notre responsabilité a été de faire porter à des gens qui n’avaient rien demandé le poids d’un personnage problématique, qu’on avait décidé de porter collectivement, au nom de principes “éducatifs” », concède une comédienne présente à cette époque. « Ariane savait des choses et ne faisait pas grand-chose contre sa violence verbale, physique et envers les femmes. Il était très préservé, elle passait systématiquement l’éponge, aussi car il lui était très loyal », estime un autre, plus sévère.

Au-delà, certain·es vont même jusqu’à pointer la responsabilité, loin du modèle égalitaire affiché, d’une ambiance de « monarchie absolue » avec son « cercle de courtisans »« patriarcale », voire même une forme de « misogynie » – ce qui fait sourire jaune la dramaturge, qui jouit d’une image publique de militante féministe de la première heure.

Outre les bénévoles, plusieurs membres du théâtre nous ont affirmé avoir subi des violences sexuelles de la part de Sébastien Brottet-Michel entre 2010 et 2025. Céline*, évoquée par Lucie C., confirme à Mediapart les mains aux fesses, actes sexuels mimés sur son corps et exhibitions de son sexe, endurées alors qu’elle était jeune comédienne, entre 2010 et 2012. Et dont elle n’a jamais osé se plaindre auprès d’Ariane Mnouchkine.

Louise*, en poste à l’administration, n’a, elle non plus, pas parlé à la cheffe de la troupe des « insanités » glissées de manière récurrente à son oreille, « parfois audibles par tout le monde, et qui ne semblaient choquer personne », et des gestes déplacés, entre 2017 et 2020, alors qu’elle avait une vingtaine d’années et avait été cataloguée « sainte Nitouche » par le comédien.

Questionné sur ces témoignages, Sébastien Brottet-Michel a répondu par l’intermédiaire de son avocate : « Des attitudes familières à la vie de troupe pourraient sembler déplacées hors de leur contexte. »

Acte III – En 2024, une « grosse baffe » en guise de sanction

Le 14 mars, quelques jours avant l’audition d’Agathe Pujol, Manon, 23 ans, franchit la porte du commissariat du XIe arrondissement. Elle est étudiante en alternance au service de presse du théâtre depuis un an et vient de se résigner à déposer une main courante pour dénoncer une tentative de viol qui aurait eu lieu un an plus tôt, lors de la fête organisée au Soleil pour les 85 ans d’Ariane Mnouchkine.

Elle explique au policier qu’un comédien, Farid Gul Ahmad, l’aurait attirée dans les vestiaires alors qu’elle cherchait de l’eau, avant de la bloquer contre l’évier, de « l’embrasser de force » malgré ses « non », de toucher ses parties intimes et frotter son sexe contre elle. Jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’échapper.

Elle relate aussi à la police que la patronne du théâtre, informée, a convoqué le comédien et lui « a remonté les bretelles »« Sur le moment ça m’a suffi. Les gens de la troupe sont venus me voir et me réconforter, ils m’ont dit “désolé […], on t’a pas prévenue” », poursuit-elle, selon le procès-verbal consulté par Mediapart.

Lors de son entrevue avec le comédien, Ariane Mnouchkine confirme lui avoir assené une gifle après l’avoir traité de « dégueulasse » et de « pervers »« À l’ancienne », a convenu auprès de nous la metteuse en scène, expliquant que le « récit de la jeune fille n’était pas suffisamment étayé » à l’époque et qu’elle pensait qu’il s’agissait d’un « baiser volé ».

Illustration 4
Agathe Pujol lors de son audition par la commission d’enquête relative aux violences commises dans le secteur de la culture, à l’Assemblée nationale, le 24 mars 2025. © Photo Xose Bouzas / Hans Lucas

C’est aussi comme ça qu’elle se justifie d’avoir ensuite laissé le comédien accueillir le public à ses côtés à la porte du théâtre, alors même que Manon lui avait demandé qu’il ne soit plus dans son champ de vision quand elle travaillait à la billetterie. « Ariane m’a dit sèchement qu’il avait eu sa punition et que ce n’était pas à moi de lui dire quoi faire avec ses comédiens », expose la jeune fille.

L’étudiante finit par se décider à venir au commissariat car, explique-t-elle aux policiers, « au mois de janvier, [elle a] appris qu’il avait demandé son contact à une stagiaire de 19 ans ». Sur procès-verbal, Manon explique : « Je souhaite faire une main courante dans le cas où une autre fille viendrait déposer plainte. »

La scène qu’elle décrit ressemble, sans qu’elle le sache, à celle décrite par Agathe Pujol à Mediapart, qui aurait eu lieu quatorze ans plus tôt : « Farid m’a prise par le bras et entraînée vers les caisses de stockage, contre lesquelles il m’a bloquée de tout son poids », relate cette dernière. La trentenaire ajoute qu’elle était « saoule » et se souvient « avoir dit non » et « avoir réussi à réunir ses forces pour le repousser en entendant une chanson des Beatles » qui l’aurait ramenée à la réalité.

De cette fête de réveillon, Marion C., une des autres bénévoles, se remémore, écœurée, « des pleurs » et « des lycéennes qui consolaient Agathe ».

Les relations affectives prennent l’ascendant sur tout, ouvrant un magnifique terrain de jeu aux gens mal intentionnés.

Manon, dans son rapport d’alternance sur le Théâtre du Soleil

Une autre des lycéennes, Lucie C., raconte avoir subi les assauts du comédien à la même période. Elle a conservé des SMS de 2011, consultés par Mediapart, où Farid Gul Ahmad insiste pour la voir et lui dit que « ce n’est pas grave » si elle « n’est pas amoureuse ».

Selon le témoignage de la jeune fille, ce dernier l’aurait « embrassée de force » et aurait « tenté plusieurs fois de l’entraîner dans sa roulotte »« Je me souviens qu’il m’avait tenue beaucoup trop fort, qu’il m’avait fait mal et que j’étais terrorisée », relate-t-elle, expliquant « avoir arrêté de venir au Soleil pendant un moment », de peur que la scène se reproduise.

Ariane Mnouchkine nie avoir été informée des violences de ce deuxième comédien avant mars 2024. La question de l’exclure de la troupe à ce moment-là s’est-elle posée ? « À l’époque, Ariane m’a répondu qu’il avait une femme et des enfants, et que c’était elle qui l’avait fait venir de l’étranger », témoigne une membre de la troupe, qui regrette aujourd’hui « des choses qui se sont passées et qu’on aurait pu empêcher ».

« Les agresseurs sexuels qui fréquentaient encore la troupe lors de mon année d’alternance ont longtemps bénéficié du silence de certains membres de la troupe. Par tendresse, par histoire commune, par désintérêt peut-être », écrit Manon dans son rapport d’alternance, remis à l’été 2025 à l’université de Nanterre. « L’affection et l’amour » ont pu servir de « bouclier » aux coupables, estime-t-elle, rappelant qu’Ariane Mnouchkine considère son théâtre comme une famille, interpellant les membres de la troupe par des « mes enfants » ou « mes chéri·es ».

À ses yeux, comme à ceux de beaucoup d’autres membres, « le Soleil est aussi un lieu magnifique où on aide les gens, mais où les relations affectives prennent l’ascendant sur tout, ouvrant un magnifique terrain de jeu aux gens mal intentionnés ».

Ce champ est nécessaire.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*