Décryptage du discours de Donald Trump

Décryptage du discours de Donald Trump sur l’opération militaire menée à Caracas.
Le site Le Grand Continent reproduit l’intégralité de ce discours en en commentant certaines parties (https://legrandcontinent.eu/…/trump-annonce-la-prise…/). Je reproduis certaines lignes du discours du président américain et certains des commentaires qu’en fait Le Grand Continent.
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Donald Trump : Ces guerriers hautement entraînés, opérant en collaboration avec la police américaine, ont pris les coupables en flagrant délit.
Le Grand Continent : La seule assise « légale » à laquelle Trump essaie de raccrocher ce qui est pourtant objectivement une opération extérieure contre un pays souverain concerne l’acte d’accusation et la mise en examen de Maduro dans l’État de New York — d’où un usage extensif dans son discours du champ lexical judiciaire.
L’expression « law enforcement » utilisée au fil du texte veut faire suggérer que les États-Unis auraient en fait procédé à une opération de police administrative dans le but d’instruire une affaire.
DT : Ils nous attendaient.
Ils savaient que nous avions de nombreux navires en mer, prêts à agir.
Ils savaient que nous allions venir.
Ils étaient donc préparés.
Mais ils ont été complètement submergés et très rapidement neutralisés.
Si vous aviez vu ce que j’ai vu hier soir, vous auriez été époustouflés.
Je ne suis pas sûr qu’on puisse à nouveau être témoin de cela un jour — mais c’était incroyable à voir.
LGC : Là encore, c’est bien la dimension spectaculaire qui est mise au premier plan.
DT : L’armée américaine est de loin la plus puissante et la plus redoutable de la planète.
Nous avons des capacités et des compétences que nos ennemis peuvent à peine imaginer.
Nous disposons du meilleur matériel au monde — rien ne peut s’y mesurer.
Prenez les bateaux : nous avons éliminé 97 % des drogues entrant par voie maritime.
Chaque bateau tue en moyenne 25 000 personnes : nous en avons éliminé 97 %.
LGC : Depuis plusieurs semaines dans les Caraïbes et au large des côtes vénézuéliennes, on assiste à un renforcement considérable de la présence militaire américaine. Plus de 10 % des forces navales actuellement déployées par Washington dans le monde se trouvent à proximité de Cuba, de Porto Rico, de Trinité-et-Tobago ainsi que du Venezuela.
Vendredi 24 octobre, l’administration Trump avait annoncé le déploiement du porte-avions Gerald R. Ford — le plus important au monde — ainsi que de son groupe aéronaval dans la région. En décembre, des avions-cargos C-17, principalement utilisés pour le transport de troupes et de matériel militaire, ont effectué au moins 16 vols vers Porto Rico depuis des bases militaires américaines.
Le porte-parole du Pentagone avait justifié ce déploiement inhabituel par l’objectif de « démanteler les organisations criminelles transnationales (OCT) et de lutter contre le narco-terrorisme pour la défense du territoire national ».
La marine américaine a détruit au moins 15 embarcations dans les Caraïbes supposément impliquées dans le trafic de drogue depuis l’Amérique du Sud vers les États-Unis, provoquant plus de 60 victimes.
DT : Ces drogues proviennent principalement d’un endroit : le Venezuela.
Nous allons diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions nous assurer d’une transition sûre, appropriée et avisée.
LGC : Dans cette phrase performative, peut-être la plus importante du discours, Donald Trump annonce que les États-Unis prennent de facto le contrôle du Venezuela.
Cette annonce met l’opposition vénézuélienne dans le flou : après avoir gardé un très long silence — qui laisse penser qu’elle n’avait pas été informée des plans américains, que va faire María Corina Machado qui a plusieurs fois demandé une telle opération ?
Dans le communiqué qu’elle a publié sur X à 16h26 (heure de Paris), elle dit notamment : « C’est l’heure des citoyens. Ceux qui ont tout risqué pour la démocratie le 28 juillet. Ceux qui ont élu Edmundo González Urrutia comme président légitime du Venezuela, qui doit immédiatement assumer son mandat constitutionnel et être reconnu comme commandant en chef des forces armées nationales par tous les officiers et soldats qui la composent. »
Cependant, quand il a été demandé à Trump qui dirigera le Venezuela, il a fait un geste de la main vers lui-même et vers le secrétaire d’État américain Marco Rubio, en déclarant : « Ce seront principalement, pendant un certain temps, les personnes qui se tiennent juste derrière moi. »
DT : Nous ne voulons pas que quelqu’un d’autre s’implique : nous serions alors dans la même situation que celle que nous avons connue pendant de longues années.
Nous allons donc diriger le pays jusqu’à ce que nous puissions effectuer une transition sûre, appropriée et avisée.
Cette transition doit être avisée : c’est ce qui nous importe.
LGC : Ne fixant pas de terme, ne mentionnant pas une seule fois des élections ou la justice transitionnelle, le président américain est très clair sur la dimension purement unilatérale de cette prise de contrôle : les États-Unis annoncent décider eux-mêmes quand Caracas pourra redevenir un pays souverain.
DT : Nous ne pouvons pas prendre le risque que quelqu’un d’autre prenne le contrôle du Venezuela — quelqu’un qui n’aurait pas le bien-être du peuple vénézuélien à cœur.
C’est la situation que nous avons connue pendant des décennies : nous ne la laisserons pas se reproduire.
Désormais, nous sommes là.
Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que nous resterons jusqu’à ce qu’une transition appropriée puisse avoir lieu.
Comme tout le monde le sait, le secteur pétrolier au Venezuela est en crise depuis longtemps.
LGC : En s’emparant du Venezuela, les États-Unis de Donald Trump mettent la main sur la première réserve de pétrole au monde.
DT : Les Vénézuéliens ne produisaient presque rien par rapport à ce qu’ils auraient pu extraire.
LGC : Si Caracas ne compte que pour une part relativement très faible de la production de brut mondiale, les sols inexploités du pays contiennent un potentiel considérable.
DT : Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes au monde, d’intervenir, de dépenser des milliards de dollars, de réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et de commencer à faire gagner de l’argent au pays.
LGC : Trump est ici particulièrement explicite sur le fait que les États-Unis prennent aussi le contrôle de ces ressources à travers les principales majors pétrolières américaines.
DT : Nous sommes prêts à lancer une deuxième attaque, beaucoup plus importante, si nécessaire.
Nous l’étions déjà — et supposions qu’elle serait nécessaire. Ce n’est peut-être plus le cas.
La première vague a été un tel succès que nous n’aurons probablement pas besoin d’en lancer une deuxième.
Mais si cela devait arriver, nous sommes prêts à en conduire une autre qui serait bien plus importante.
Cette vague-là, la première, était un travail de précision.
Le partenariat entre le Venezuela et les États-Unis d’Amérique — un pays avec lequel tout le monde veut s’associer en raison de ce que nous avons pu faire et accomplir —, rendra le peuple vénézuélien riche, indépendant et assurera sa sécurité.
LGC : Dans ce qui relève mot à mot d’un discours de prédation, Trump expérimente avec le Venezuela la vassalisation par la force : il n’y a pas de « partenariat » mais bien un coup de force qui oblige les élites vénézuéliennes à coopérer s’ils ne veulent pas subir le même sort que Maduro.
DT : Nous avons construit l’industrie pétrolière vénézuélienne grâce au talent, au dynamisme et aux compétences américains.
Et le régime socialiste nous l’a volée sous les administrations précédentes.
Et ils nous l’ont volée par la force.
Cet acte a constitué l’un des plus grands vols de biens américains de l’histoire de notre pays — sans doute le plus grand.
Des infrastructures pétrolières massives ont été saisies comme si nous étions des bébés. Et nous n’avons rien fait pour y remédier.
Moi, j’aurais fait quelque chose.
Les États-Unis ne permettront jamais à des puissances étrangères de voler notre peuple et de nous chasser hors de notre hémisphère.
LGC : Ce récit de Trump dessine en creux sa manière de concevoir la géopolitique hémisphérique qu’il a mise en pratique au Venezuela : tout actif américain, toute présence américaine est interprétée comme un acte de souveraineté.
DT : Sous le dictateur Maduro, désormais destitué, le Venezuela accueillait de plus en plus d’adversaires étrangers dans notre région et acquérait des armes offensives menaçantes qui pouvaient mettre en danger les intérêts et les vies des États-Unis.
Ils ont d’ailleurs utilisé ces armes hier soir, peut-être même en collaboration avec les cartels opérant le long de notre frontière.
Toutes ces actions constituaient une violation flagrante des principes fondamentaux de la politique étrangère américaine qui remontent à plus de deux siècles — à la doctrine Monroe.
Et la doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons largement, très largement dépassée
On l’appelle maintenant la doctrine Donroe.
LGC : Au mois de décembre, en préparation de la Stratégie de sécurité nationale américaine, la Maison-Blanche avait formulé son « corollaire Trump à la doctrine Monroe » que nous avions analysé dans nos pages (1).
DT : Je ne sais pas si ce qui se passe aujourd’hui relève de la doctrine Monroe — car nous l’avons en quelque sorte oubliée. Elle est très importante, mais nous l’avons oubliée.
Aujourd’hui, nous ne l’oublions plus.
Dans le cadre de notre nouvelle Stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question.
LGC : Il s’agit d’une des phrases les plus importantes du discours : l’acte extrajudiciaire consistant à déposer par la force un souverain étranger sur son territoire s’inscrit dans une stratégie d’accaparement géographiquement annoncée dans le document stratégique américain de référence. Trump explique ici que le Venezuela est la première étape de cette nouvelle géopolitique hémisphérique
DT : Notez bien une chose : l’embargo sur tout le pétrole vénézuélien reste pleinement en vigueur.
L’armada américaine reste en position — et les États-Unis conservent toutes les options militaires jusqu’à ce que leurs exigences soient pleinement satisfaites.
Toutes les personnalités politiques et militaires du Venezuela doivent comprendre que ce qui est arrivé à Maduro peut leur arriver — et que cela leur arrivera si elles ne sont pas justes envers leur peuple.
L’hémisphère occidental est désormais une région beaucoup plus sûre.
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(1) Je reproduis ces lignes de l’article consacré par Le Grand Continent au document américain sur la Doctrine Monroe et le Corollaire Trump :
À l’occasion des 250 ans de la doctrine Monroe, la Maison Blanche a publié mardi un communiqué officiel dans lequel Donald Trump affirme son attachement à ce pilier structurant de la politique étrangère états-unienne, mais aussi son intention de l’actualiser en la complétant par un « corollaire Trump ».
Lorsque le président James Monroe prononce, le 2 décembre 1823, son discours sur l’état de l’Union, les États-Unis sont un pays jeune dont le territoire n’a pas encore atteint ses dimensions actuelles. Une décennie plus tôt, les puissances impériales ibériques longtemps prédominantes en Amérique ont commencé à s’effondrer, permettant l’apparition de nouveaux États indépendants sur le continent.
C’est dans ce contexte que le président Monroe annonce à ses concitoyens, aux habitants du continent américain et au reste du monde, que son pays entend désormais agir pour accélérer et pérenniser cette dynamique de reflux des impérialismes exogènes en terres américaines. Posant les États-Unis en garants de l’indépendance de l’ensemble du continent américain, il avertit les puissances extra-américaines qu’il ne tolérera plus de tentatives de prédations impériales de leur part sur le continent.
La doctrine Monroe est fondamentalement ambiguë. En affirmant que les États-Unis protégeront désormais l’indépendance du continent américain dans son ensemble, elle fait d’eux une puissance qui se veut fraternelle et solidaire à l’égard des autres peuples américains. Cette promesse en apparence altruiste recouvre en fait une dimension doublement égoïste : en premier lieu, ce n’est pas tant pour aider les autres Américains que pour sécuriser leur voisinage et se protéger eux-mêmes que les États-Unis décident de sanctuariser leur continent. En second lieu, cette doctrine affirme de manière implicite que les États-Unis sont par nature la puissance hégémonique aux Amériques et ont vocation à le demeurer.
La doctrine Monroe prétend donc interdire les ingérences extra-américaines, et notamment européennes, dans l’hémisphère occidental ; mais elle se garde bien d’évoquer les ingérences que les États-Unis pourraient eux-mêmes être conduits à exercer dans les affaires des autres pays américains. Cette ambiguïté ouvre une brèche dans laquelle s’engouffre en 1904 le président Theodore Roosevelt.
Adjoignant son « corollaire » à la doctrine Monroe, il affirme le droit des États-Unis à intervenir partout où ils l’estiment nécessaire en Amérique pour mieux défendre le continent des menaces que le reste du monde pourrait faire peser sur lui.
Là où la doctrine Monroe entendait sacraliser l’indépendance des États américains à l’égard du reste du monde, le corollaire Roosevelt entérine la prééminence de l’un d’entre eux — les États-Unis — sur les autres.
Dans l’interprétation que donne Trump de la doctrine Monroe, c’est ce même glissement que l’on constate — divergeant, plus radicalement encore, de son sens originel.
Contrairement à nombre de ses prédécesseurs, Donald Trump ne cherche pas à jouer sur l’ambiguïté permise par l’adjectif anglais american : la « souveraineté américaine » qu’il célèbre est clairement celle des seuls États-Unis et non de l’ensemble du continent américain. Ce sont la patrie, les intérêts et le bien-être des seuls citoyens états-uniens qui le préoccupent.
La formule « corollaire Trump » est une allusion directe au corollaire Roosevelt de 1904. Dans les deux cas, il s’agit d’infléchir la politique étrangère états-unienne. Mais de présenter ce changement non pas comme une nouveauté, mais comme une simple actualisation, qui découlerait de la doctrine Monroe sans la remettre fondamentalement en cause.
[Dans sa lecture de la Doctrine Monroe], Donald Trump expose une interprétation impérialiste assumée de la doctrine Monroe. Il ne cherche pas comme certains de ses prédécesseurs à la présenter comme une opposition de principe aux ingérences étrangères en Amérique : les seules qu’il dénonce sont celles provenant des « nations lointaines », autrement dit non américaines. C’est là une manière de légitimer en creux les ingérences proches, autrement dit provenant des États-Unis eux-mêmes.
Donald Trump inscrit sa politique dans le sillage de celle de Theodore Roosevelt plus que dans celui de James Monroe. La « politique agressive » qu’il revendique fait en effet écho au « gros bâton » (big stick) dont Roosevelt menaçait ceux qui prétendraient résister à la puissance états-unienne.
[Quand Donald Trump déclare] « Aujourd’hui, nous renouvelons notre engagement à toujours faire passer la souveraineté, la sécurité et la sûreté américaines avant tout. Par-dessus tout, nous nous engageons à protéger notre précieux héritage national d’autonomie républicaine contre toutes les menaces, étrangères et intérieures. », la mention de « menaces intérieures » à l’encontre de l’héritage national états-unien constitue une forme de détournement de la doctrine Monroe, qui était tournée vers la prévention des menaces non seulement extra-états-uniennes, mais extra-américaines. Donald Trump tente ici d’utiliser la doctrine Monroe pour justifier sa politique intérieure répressive à l’égard de ses opposants. (https://legrandcontinent.eu/…/donroe-le-corollaire…/)
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