Marseille: Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

« Le désert savonnier, ça suffit ! »
Victor Collet

paru dans lundimatin#504, le 13 janvier 2026

Dans cet article qui aurait pu être un addendum à son excellent Du taudis au Airbnb (Agone), Victor Collet continue de déambuler dans un Marseille gentrifié. Au détour d’une place, c’est un café historique qui s’est désormais transformé en boutique de savons pour touristes et permet de dérouler la logique à l’oeuvre, de l’effondrement de la rue d’Aubagne aux multi-propriétaires qui airbnbisent et dissolvent l’authenticité même qu’ils prétendent vendre.

Gentrification, plateformisation du capital, fascisme international

&

disparition du P’tit Vacon…

C’est peut – être un détail pour vous

Qu’est ce que c’est que ce coin-là ? Y a pas de drapeaux.
Le deuxième – On s’est perdus.
Le premier – Quartier dégueulasse.
Le deuxième – zone de criminels.
Le premier – tu penses que c’est dangereux ?
Le deuxième – un camarade de peuple comme y faut habite pas dans de pareils taudis.
Le premier – et puis y a de la lumière nulle part !
Le deuxième – Y sont pas chez eux.
Bertold Brecht, Grand Peur et misère du IIIe Reich, p. 9.

Hier, on se promenait joyeusement dans les ruelles étroites du centre-ville. Marseillais. Quelques bribes de pièce de théâtre anti-AirBNB sous le bras. Et puis on est passé sans crier gare ! par cette maudite rue de l’effondrement. A ce croisement inlassablement contrôlé, harcelé, vidé, re-vidé depuis bientôt trois ou quatre ans : la petite placette Delacroix, croisement rue d’Aubagne – rue Vacon. Coeur du quartier de Noailles.

Cette place, c’est le concentré extrême de ces facettes macabres et sordides de la dite gentrification-touristification. Le vieux-centre ville populaire, encore un peu vivant, qui se fait la malle lentement ou rapidement on pourrait dire. La destruction de nos quartiers et l’éradication du peu de reste de vie réelle, de galère et de débrouille qui s’y tient, s’y maintient… loin des touristes, des selfie Instagram (sauf pour les matchs de l’Algérie), et des rabatteurs du capital et du tourisme international. Ceux-là, d’ici, ont flairé le filon. Et s’en donnent à cœur-joie depuis, au milieu des patrouilles incessantes de condés, et de ce joli commissariat municipal qui a pris la place du grand espace dédié à la biennale d’art contemporain, Manifesta… un certain mois de novembre-décembre 2018 [1].

Bref, un concentré de toutes les horreurs qui détruisent nos villes. Mais bon, bringuebalant joyeusement notre pâle copie, sur le moment, on est passé sans même le voir. La placette, il faut admettre, est devenue très… passante. Celui qui s’arrête plus d’une seconde ou deux sous l’oeil permanent des caméras à tous les angles a 99% de chances de s’y faire contrôler. ICE version Canebière. Enfin 99% de chances de plus si sa tendance (Marseille est très tendance ces derniers temps) est plutôt « arbi de son état », non caucasien, homme entre 16 et 48,5 ans… Plus que joyeux bariolé avec appareil-photo autour du cou.

Justement un peu du style des 4 en rang d’oignon à qui c’est en train d’arriver sur mon passage. Doudoune noire sur pantalon noir, voyez l’tableau… Mais, on s’y fait. ICE sous Macron ou la rénovation urbaine sympa sauce progrès marseillais. Depuis 5 ans au choix. D’ailleurs, ça aide forcément la lutte contre le mal-logement, n’est-ce pas ? Evident.

Sur le passage, on l’avait loupé mais on l’a senti. Il faut avouer qu’ils… qu’elle n’a pas lésiné sur le parfum. Le folklore n’en parlons pas. Un énième, peut-être le 5e ou 6e magasin de savons, éponges, immaculé et aseptisé, collé les uns après les autres, juste en face. Quand y en a un, ça va… disait l’autre. Mais là. A la place du dernier café de la place, le Vacon, la grand Vacon selon les uns, le petit selon les autres… Même le nom est déjà flou. Remplacé par la millième savonnerie à savons produits et en Chine et en Turquie.

RIP P’tit Vacon

Commerce de savons, p’tit Vacon, airbnbisation

Parfaitement sinistré ce bout d’angle de la rue d’Aubagne. Zaama le grand remplacement. Plus un biffin ni une babiole au sol, que des savons. D’un geste de dépit, on a failli heurter un gars planté là en levant les bras. Drôle de shouf celui-là. Etonné du nôtre, de geste, il s’est mis à froncer les sourcils. Pourquoi pas ? Puis à nous jeter un regard noir comme le charbon alors qu’on s’énervait seul, au milieu du complexe industrialo-savonnier « Pas encore une pu… de savonnerie !!! ». Zarbi le gars quand même.

A le relooker tout en remontant, on s’est dit que le shouf en question, il shouffait surtout pour la boutchik. Pas l’ancestral biffin de la rue longue des Capucins, plutôt agent de sécu déguisé anti-voleur de savons. Les occupations ont changé.

C’est idiot en apparence la boutchique, les boutchiquiers. Les lieux de vie, le quotidien, là où tant de gens et parfois pas beaucoup avaient leurs habitudes, se captaient, se rencontraient, se parlaient, restaient des plombes sur un café ou un pastis, en terrasse ou au bistrot ma foi. Juste un bonjour, un regard, un coup de main, des années à se zieuter parfois même sans se parler qui sait.

Perso, j’y foutais jamais les pieds au Vacon, petit ou grand. Pas mes habitudes, pas mon quartier, pas envie de déranger des habitué.es. Ou cette fâcheuse tendance à ne jamais me sentir chez moi dans ces bars d’angle. Chacun ses lubies, ses manies, j’y avais jamais réfléchi avant. Ça rend ce nouvel angle à savons encore plus insipide que toutes les autres boutiques tiens. Ouvert aux grands vents. A y repenser, c’est peut-être ça… Jamais à l’aise dans ceux-là… Champ de mars, Petit Pernod, Petit Vacon, 5 parties du Monde… L’angle en soi ? Pas assez rond ? L’invasion de passants à l’angle, qui inversent tout le rapport : l’éternel terrassier qui pouvait zieuter le passant en toute tranquillité devient l’attablé ou le comptoirisé qui se fait traverser et observé. Trop de circulation, de mouvement… Un peu de lenteur de grâce. Bref, tout le monde s’en fout et, comme tout le monde, ça n’a jamais empêché personne, ni moi, de les aimer ces rades-là, à leur façon, leur style, leur panache, leur désuétude. Même à un angle. Et il semblait en avoir pas mal celui-là, le Petit Vacon. Certainement plein d’histoires glauques aussi. Mais de cette ambiance qui commençait à franchement jurer dans le quartier.

Un microcosme en train de se métamorphoser on dirait plus poliment. Plus Policé. Mais il n’y avait pas 50% de bâtiments en train de s’effondrer dans le quartier monsieur ? N’est-ce pas un mieux pour tout le monde la rénovation, le changement ? Si si bien sûr con…

Des contrôles permanents, du mobilier sécuritaire anti-biffin sauce petits meubles faits soi-même avec des petits bacs à fleurs en bois tout mimi pour empêcher ce beau monde de se poser, stagner, ralentir, beugler. On fait les choses bien sur Mars. Pas des pics de métal pointu de 3 mètres de haut anti-SDF style beaux quartiers, Champs Elysées ou Société générale d’à côté… Oups… Et puis ces grands bidons en plastique géant marron plantés toute la rue du dessus, c’est pas un moyen plus charmant de dire à tous ces manant.es « bouge de là ! » ?

Gentrification sauce tourisme de masse, BNB & co. Dépossession matérielle, symbolique physique, des logements, de la vie, de tout, il paraît [2]… Du mépris pour la vie des habitant.es du coin, style pauvre, fauchés & co. Remplacés par d’autres qu’eux au profit d’autres qu’eux. Et au prix d’une toute petite mais alors toute légère uniformisation de l’espace, montée en flèche de la cotte de l’entre-soi, et un brin des loyers et de l’immobilier après de belles rénovations. Mais, pour ça, il faut quand même encore un peu faire le ménage dans l’coin, n’est-ce pas ?

« Non mais six savonneries, 18 concept store, 22 galeries d’art pété et 6 bars acoustiques, si y a pas de Starbucks ni un McDo, ça passe non ? C’est pas des grandes chaînes du grand méchant capital et puis les terrasses, tout le monde s’y sent bien . On allait pas laisser l’espace entièrement vacant ? Déviant ? Public ? Et l’’argent reste dans le ter-ter marseillais ! »

Oui oui monsieur boomer. Ça tombe bien j’en avais tellement besoin de ce savon !

Folklore ou insalubrité, faut-il vraiment choisir ? du P’tit au 44 rue Vacon

Mais, voilà, il trônait encore sur ce haut de la rue Vacon, ce petit bar. Et la rue elle-même… Tiens tiens ! Celle qui part du cœur de Noailles pour se jeter dans le Vieux Port. Et son insalubrité crasse avec. Celle où, un mois et demi plus tôt, loin où le pavé blanchit et les façades aussi, quartier Vieux Port ou Opéra mais alors pas du tout quartier « du Panier » maître avocat de la ville de Marseille. Ça non ! Dira ledit avocat en plein procès des quatre multipropriétaires Airbnb. Donc la rue Vacon, détaillait à la barre ce 24 novembre dernier, c’est celle où l’un des petits malins poursuivis en justice pour ses très nombreux Airbnb … Lionel Chevallier de son état, civil cette fois, avait choisi de laisser sa location de saison, le fameux AirBNB, un joli petit appartement de la rue Vacon (parmi 13 « tout petits biens » dira son avocate) dans un immeuble un tout petit peu en « arrêté de péril ».

Il était sympa ce procès finalement. Pas de risque de prison comme tant d’autres. Un peu moins de tension. Que du commerce, des amendes, de la moula. 4 multiproprio à l’ancienne et un petit tour sur eux-mêmes… A peine une quarantaine de logements en BNB. Autant dire wallou sur les 12 000 et des brouettes. Les avocats l’ont bien répété à chaque plaidoyer… Enfin plaidoyer… Et puis la rue Vacon, waouh ! Tout à coup, c’est redevenu du patrimoine ! Un BNB dans un immeuble en péril, ça faisait longtemps. « Souvenir souvenir » comme on dit. A l’ancienne, limite démodé. Surtout si t’écoutes les discours style « ça commence à être un peu fini cette histoire de BNB non ? La mairie a sévi… Voyez ce procès »…

Du BNB dans les immeubles sous arrêté de péril, ça faisait longtemps en tout cas. Pour la première fois révélé au grand public dans cet immeuble ultra fissuré juste à côté, rue Vacon justement, autre angle cette fois. L’angle où, lors des manifestations de novembre – décembre 2018, les gens s’écartaient de larges pas en voyant le bâtiment au dessus de leur tête, juste après l’effondrement. Fallait voir le bâtiment en même temps. Patrimoine marseillais de souche : lézardé de haut en bas, chute de pierre à la demande, composition hybride en couche de peinture mytho sur lit de rebouchage au ciment faisant frémir d’excitation un graffeur chevronné. Terreur de novembre assurée.

Découper, séparer, meubler… La vente à la découpe marseillaise

Un vestige même ! Parce que 2021, c’est déjà loin… la première condamnation dans toute cette histoire. Bâtiment désormais immaculé mais toujours fermé, va savoir pourquoi. Détention provisoire, sévère même cette fois. Un mahboul le David B. faut avouer [3] Le jeu avait changé. Il y a des noms comme ça qu’on oublie un peu vite, mémoire locale, trauma à refouler certainement. Il pourrait honorer ou orner les panthéons de la crevardise 2.0., nationalement pourtant. Les prétendants ne manquent pas localement. Et le business a-t-il jamais une fin très chèr.e ? Où placer la limite maître ? Ici, c’était au niveau des chevilles et des coudes des touristes. Envahis de punaises de lit dans leur BNB, malgré la vue sur le Vieux-Port, ils ont sonné la fin de la récré, ou du tocsin pour ce bon vieux David B.

Quelques mois après les effondrements, la situation a un peu fait jaser. Les arrêtés de péril tombaient un peu partout et quelques malins s’affairaient pour continuer autrement mais comme jamais. Rattrapé par la patrouille celui-là.

Du passé tout ça. D’ailleurs, on parle de mise en sécurité désormais. Ordinaire, urgente. Fini le péril, ça fait moins flipper n’est-ce pas. Marseille va mieux depuis. Evident à nouveau. Il se dit même depuis un moment qu’on effacera l’historique de ces arrêtés, de ces vestiges du passé sur le site municipal. Plus d’arrêté plus de péril. Pfiou ! David B. Copperfield. Le pekin moyen qui voudra louer ne tombera plus de sa chaise en découvrant que le bâtiment a été légèrement raboté. Et puis ça nuit à la réputation, et celle de Marseille a changé. Back to the future non merci ! L’étendue de la mal-façon, de la crevardise, du risque, que nenni… Ne rien savoir, c’est un peu trop de pouvoir. Ni rien voir sauf la vue au large. Suivre, documenter, traquer en toute tranquilité crevardise et impunité, ça va. Entre la Moula et le logement ou la vie des gens… Choisis ton camp.

Bref le David, il louait à des touristes dans un immeuble en voie d’effondrement. Histoire de s’auto-couronner et entrer dans le panthéon prisé de la capitale de la Hess et de l’insalubrité (oui y a pas que le deal à Marseille), il avait jugé cool de foutre ses services de nettoyage patentés chargés de nettoyer le BNB à punaise de lit dans un petit coin délabré d’une petite cave sans lumière. Ça avait fait moins de bruit d’ailleurs cette partie de l’affaire. Etonnant, n’est-ce pas. Bouclée la boucle du négrier et de la colonisation touristique claquée.

David B. avait pris cher. Il fallait bien des exemples… Un business ça ne se fait pas comme ça. Quelque monstre ferait l’affaire… De périls en BNB… De condés schyzo-mégalo recrutant leurs victimes dans les centres de rétention [4] en investisseurs parisiens réussissant à se faire coller des arrêtés de péril à dix jours de leur procès à force de découper des appartements pour y mettre du meublé de saison comme ce Medhi Guenouni, un parmi les quatre de novembre [5]. Des crevards de la rue d’Aubagne au procès des quatre, il n’y a qu’un pas [6]. Mais pas le même tribunal, pénal d’un côté. Que du commerce de l’autre.

13 biens… C’est pas si pire pourtant. Tout placé en BNB ou presque, sans conciergerie ni donneur de clé, même pas un petit chauffeur – livreur d’appoint pour dépanner. Faut pas déconner avec les taux de marge et de profit. Le boîtier à clé, c’est du sérieux. Et very plus pratique. Et puis ils habitent à côté les époux Chevallier, c’est plus simple. Pas rue Vacon mais des Petites Maries, dans le quartier chouchou du Camas, celui du maire de Marseille qui vient de se représenter pour les prochaines élections. Bien de chez nous au moins ceux-là. Pas toujours étranger le (petit) capital. Comme cette tenancière de l’industrie tentaculaire de la boutique de savons vous me direz. Petites mains et rabatteurs du plus grand, de capital, pour un quartier garanti… sans habitants. Il en reste hein c’est pas ce qu’on dit. Mais de plus en plus passants ceux-là aussi. Mais la moula, aux autres, au milieu évidemment.

Schalguerie et inertie vainqueront ! Ou pas

Chacun joue son jeu mon p’tit, c’est de bonne guerre. Sociale. Quand en 2022, on avait découvert ces premières annonces du p’tit Vacon (ou le grand ou le sans titre) à vendre, sur le Bon coin, on en avait eu le cœur un peu retourné. Et presque ri… 3 à 4 fois les prix du pas de porte quelques années plus tôt, photos à l’appui un peu fanées, le vent tournait certes, les appétits s’aiguisaient bien sûr, les gens bien avisés tentaient of course… Mais ça ne prenait pas toujours. Et on avait ri certainement un peu après. Quand on avait capté que le désœuvrement du bâti en place n’attirait pas encore tant de zozos prêts à mettre un tel taro.

Question de temps. Le hameçon restait ballant au milieu des allées et venues des condés et des touristes qui s’accéléraient. Celles et ceux qui rachètent connaissent parfois un peu mieux les prix du marché que les hordes de touristes en forme de perche à selfie sur patte prêts à n’importe quoi pour une éponge et un cabas en osier à 25 euros. L’inertie à l’ancienne tenait… On se rassure comme on peut. Il avait même rouvert, tout frais tout neuf. Un tremblement de terre lexical, un changement d’ère syntaxique : le Vacon devenait P’tit Vacon. Une lutte de la rue de la République à lui tout seul, inertie du petit commerce marseillais contre les grands fonds de dotation américano-canado-danois qui déferleraient immanquablement sur la rue d’Aubagne…

Et puis voilà, le temps a fait le sien… de travail. La colonisation touristique et le génocide culturel teinté de folklore pseudo méditerranéen ont continué leur marche macabre vers le progrès. Le savon a pris la relève. Coup de balai. Le P’it Vacon s’en est allé. Reviendra ? Reviendra pas ? Seul la bonne mère sait.

« T’as pas d’autres chats à foutter mon gars ? Fascisation rampante ou franchement décomplexée, invasion de la Papouasie Nouvelle-Guinée par les Anglo-saxons, terres andines en feu et Vénézuéla… bientôt le Groënland… » Et même ici, la militarisation, les va-t-en guerre, le rance généralisé jusqu’aux nouveaux-nés en Avignon, les corps découverts près de Lyon… ? Plus près même s’il faut, ces contrôles permanents au moment où tu te ballades toi pour t’acheter ton petit savon, ça te choque pas plus que ça ? Le petit-grand remplacement du dernier des bars du coin certainement tenu par un faf, qu’est ce qu’on s’en… ? Et puis t’as pas un problème avec le savon en vrai… ?

Certes… Pas faux tout ça. Surtout une poignée de matins bruns après le flinguage en règle façon Nahel (RIP) d’une observatrice de 37 ans, peluche en coin de tableau de bord, par les SA de l’immigration du président mahboul à Minnéapolis.

Le p’tit Vacon… un peu petit à côté. Et il en reste bien d’autres même au bout de la rue, un de ces fossiles que t’aimes tant, coincé entre un glacier vraiment nommé Mahboule (à 6 balles), ta petite armurerie préférée dévalisée pendant les émeutes (encore celles-là), et la belle casbah des Nines (dite Lénine) des charmantes exilées d’Aix en Provence, MBA business management posée là dans le périmètre de réhabilitation prioritaire grâce aux coups de main de la clique à Gaudin. Il faut de la place pour tout le monde. Le désert savonnier, ça suffit. Tu pourras te replier ailleurs.

Mais, qui, franchement, voudrait encore habiter, drôle de terme encore « habiter », un quartier, mettons au hasard, celui des Réformés à côté si « L’odéon », « chez Léon », « Le Chapitre », les « Danaïdes », le Mounguy, O’Thierry, le PMU, la casa, le bar de la Poste et tous les autres dans un périmètre quasiment aussi petit que celui-là fermaient ? Ou qu’ils étaient remplacés en à peine trois a quatre années par des boutiques à souvenir, concept store en forme de bar acoustique ou restau à 20euros à la carte au milieu des boulang’ – pizzeria – kebab ? Question rhétorique encore une fois…

Folklore, schyzophrénie et course à la renta… sans habitant.es

Et sinon, le mal-logement ? Ah mais mon bon monsieur, on y travaille. Il n’y a simplement plus d’habitant.es alors ça peut prendre son temps. Ah ok. Qu’est-ce que tu racontes ? Il y en a plein encore. Ne vous inquiétez pas, ils n’ont nulle part où aller. Les désirs des bourreaux de la vie quotidienne sont en train de se réaliser. Comme partout ailleurs tu me diras. Espace circulatoire, sens unique et compartiment. Tout temps prolongé, stagnant, est mis hors circuit. Des habitant.es devenu.es passant.es, des besogneux en toute saison sur fond de shouf pour le business qui n’ont plus le temps. Rendu à ses vrais occupant.es, le territoire trône avec clients, touristes, resto au gingembre sur fond de relaxation acoustique et odeur de savon.

« Arrête ton char Ben Hur ! La mairie tape dans le mille. Ça disque de la boite à clé sur les réseaux sociaux. Ça poursuit du propriétaire véreux. Prends ton mal en patience, ça viendra… un jour … in cha allah. »

Captures d’écran de la campagne d’affichage de la ville de Marseille dans le métro parisien, décembre 2025, simultanée avec le procès des 4.

450 000 euros la campagne. Enfin la pub’… Des couloirs de la gare Saint Charles aux jolis petits trous à gruyère du métro de la capitale, c’est-t’y pas mignon ? Mais « on cible ». Elections, ça arrive… On sévit ici, moula et grosse rentrée d’argent là. Faut savoir y faire c’est tout. L’office du tourisme marseillais a été repris. Depuis 2023, il pilote de façon plus « synergique » un pôle un peu à la dérive sous le vieux démon de Jean-Claude Gaudin. Ça envoie, ça tartine pas comme Vassal. De la coordination, du rayonnement, du ruissellement. Enfin !

6 000 fraudeurs sur 12 000 annonces… Ethique, Estaque, esthétique du BNB

En délibéré le 2 février prochain, 4 multiproprio donc, 80 dossiers en attente sur le bureau du maire-adjoint si les millions de compensation ne tombent pas. 300 autres mis en demeure, ça envoie on a dit. Et ces 6 000 annonces frauduleuses annoncées en juin ? 50% de locations BNB à l’arrache. Plutôt éthique le business. À 2-3%, ils te refont la révolution des fraudeurs de la CAF qui siphonnent l’argent du pays, tuent la patrie et le bon salarié. Toi, à 50% d’illégalité, t’es là… « Oui quelques propriétaires indélicats » Euh… t’as pas eu des soucis d’arithmétchik au collège le S. ? Le bon proprio de BNB s’en sort à l’aise comme le père Blaize, on dirait. Ma cha allah. Ni une ni deux, procès au civil, amendes à coup de centaines de milliers d’euros. Direct dans les caisses de la ville. Et pour les récalcitraints, rappels à la loi. Le gars, avec ses six mois ferme pour un bout de fromage subtilisé au carrefour market à côté, il a un peu les mords. Mais il est trop fatigué, il ne mord pas… Et pour les habitant.es délogées… ? On reviendra.

Il y a des donneurs d’ordre et des sous-fifres. On ne va pas taper éternellement sur les « petits à la solde de l’étranger » quand même. Il y a Insta, les millions de followers au Vallon des Auffes, Airbnb, les milliards… et les petits rabatteurs de la rue Vacon. Canaliser les débranchés de la machine qui doivent rentrer après une semaine en bord de mer à coup de savon.

« On a remplacés nos sonnettes avec nos noms sans prévenir. Un boîtier avec un code par-dessus pour les touristes. On doit demander régulièrement au propriétaire parce que le code change sans cesse à l’entrée de l’immeuble et qu’il ne nous est même pas communiqués. On était un bâtiment familial, d’habitation. On n’existe plus du jour au lendemain. On nous a demandé de partir très franchement avec cet argument quand même extraordinaire : « vous comprenez, votre loyer n’a plus aucun lien avec le prix du marché, il faut partir ».

Un habitant dans le documentaire réalisé par Mediapart à la veille du procès des 4.

Il y a les rabatteurs, la mairie, Macron, les savons et les crustacés… Et les grands méchants… BNB, San Francisco, l’anglo-saxon, les gringos à gogo. L’invasion, la prise de contrôle des pays entiers. Ou de certains quartiers.

A y réfléchir, Airbnb, c’était pas les derniers dans cette affaire. Même dans l’hospitalité dématérialisée 2.0., quand le grand patronat a décidé de reprendre en main l’appareil d’Etat nord-américain, ni une ni deux le grand patron du BNB n’a pas lésiné. Il a foncé, il est comme ça. Vous ne vous souvenez pas ? Mais si, il y a un an tout pile, l’élection du président Mahboul, et puis le petit salut nazi là… Le dodge, le dog… Bref Elon Musk. C’est là qu’on a découvert d’ailleurs le nom du PDG de BNB… On était passé à côté, comme le P’tit Vacon. Lui, il a crié « Prem’s ! » « deuz ! » peut-être pour rejoindre le sombre crétin à milliards dans sa quête pour « rationaliser les dépenses d’Etat », oui enfin mettre au service la milice, tout ça, tout ça… Le salut nazi a fait débat, quelques milliards de chute du cours de Tesla bon … Mais, sur le moment, le patron de BNB, lui, il a été à fond. L’hospitalité chez l’habitant, c’était plutôt sympa. La prise de contrôle de l’appareil d’Etat par les directeurs du capitalisme de plateforme… Un peu moins… Stade suprême du capitalisme le machin ? Peut-être pas, ils inventent chaque jour une nouvelle dinguerie. Mais un beau pas dans la disparition-dématérialisation-déshumanisation des rapports sociaux, de nos échanges, de la vie désormais pilotés par des nervis… ça semble plus clair maintenant. Et puis ça tombait à pic non cette rationalisation – mise au rencart de la bureaucratie ? Une économie qui repart, shooté à la chasse à l’immigré-étranger-ennemi, à l’intérieur, et désormais un peu plus loin, jusqu’à la prise de contrôle de toutes les ressources là où on a envie, à l’extérieur ?

La disparition de l’habitant, on s’égare, c’est quoi le lien là-dedans ? La colonisation touristique, les villes désertées, les campagnes secondarisées au service d’absents… ouais aucun rapport.

Et puis faut bien avancer dans la vie. Quelques kopec aux rabatteurs, délices de savons et délires de rentiers, lit de rénovation sur fond de grand remplacement. Réel celui-là, symbolique, matériel, culturel.

Militarisation, chasse, surexploitation des ressources et du territoire, folklore et sécurité. Plus de gouvernement, des chasses aux trésors, plus de cette vieille rengaine fatiguée de la démocratie à mettre à la place ou du dictateur à remplacer, un peu trop long, chiant et puis ça marche jamais… Régulation ou redistribution ? Piège à cons. Du biz, en gros, de la grosse moula… Par d’autres, pour d’autres. Quelques SA ou quelques shouf en cas. Et puis basta : du Petit Vacon au Nicaragua… Pardon au Vénézuéla.

« Ça me fait chialer tellement je m’y sentais bien au P’tit Vacon ! Fin de nuit, plus rien d’ouvert dans le quartier, sauf lui ! Seule ou pas, toujours bien accueillie. Parler, finir ton 3e verre ou ta 7e clope. 2H du mat’, jamais grand monde, mais du vrai. Personne à t’emmerder, on t’y rassurait, un mot, un geste… tu y prends le temps, le temps de goûter dans ce petit espace, un bon moment de liberté. »

Une habituée du P’tit Vacon, en bisbille avec un gros crevard refaisant tous les baux commerciaux de l’immeuble en location de saison à quelques encablures du P’tit Vacon (Rip)

« Le bonheur, faut pas aller le chercher trop loin » lâchait un brin philosophe, Amad. C’était face à ce squat rénové en urgence pour accueillir des années durant des réfugiés. A des milliers de kilomètres de là. A Athènes. Dix ans tout juste. Au café. Accueilli, sécurisé milieu d’un bouillonnement humain et de rencontres à foison comme jamais. Malgré la crise sans fin. Pas le moindre boulot en vue. Mais de la vie, qui tournait à plein régime même. De cafés en places, de lieux gratos ou pas très loin en débrouilles et combines, de solidarités, d’aides, et de grosses grosses luttes dans le coin. Ça forçait le respect, et même un arrêt momentané pour qui n’avait pas prévu au départ. Oublier l’Ouest, l’eldorado, le mirage jamais atteint. Pour un temps au moins. Le laron avait finalement pris la tengeante quelques années plus tard, une partie de la caisse du squat en poche. Mais c’est une autre histoire… La moula prend le dessus inexorablement.

 « Hier soir, discussion entre anciens, amitié sans filtre… Et tout à coup ça balance sur celle qui a tout repris, la Vacon : Jiji. Celle qui annexe nos territoires, qui mandate des avocats pour réclamer du dédommagement à la SPLAIN [7], qui savonne le cul des condés. Qui nous a délogées de là. C’était aussi chez moi cet endroit. Moi aussi ils m’ont délogée…

Ton traitre, faut pas aller le chercher trop loin non plus.

Tout le monde a un boutique de savon à côté de chez soi.

Fuck Ice – Fck Airbnb – Fck savonnerie

Victor Collet

[1Date des effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne, ses 8 morts + une, Zineb Redouane, tuée par un policier alors que les luttes de rue qui ont suivi l’effondrement passaient en bas de chez elle. On se permet de renvoyer au premier chapitre de Du taudis au Airbnb (Agone, 2024) pour de plus amples précisions et la chronologie serrée des événements.

[2Voir pour les définitions plus sensées et abouties, Mathieu Van Criekingen, Contre la gentrification. Convoitises et résistances dans les quartiers populaires, Paris, La Dispute, 2021

[3Mars actu, Marseillaise

[4Gérard Gallas a.k.a le roi des taudis et ses 122 d’appartements entre caves, réduits et espaces inlassablement découpés à la va-vite pour augmenter le taux de rentabilité par ménage, cette fois essentiellement dans les quartiers au Nord de Marseille, cf. https://press83.fr/2024/24/marseille-gerard-gallas-ancien-policier-devenu-roi-des-taudis-condamne-a-quatre-ans-de-prison-ferme/faits-divers/karim-benjelloun/ ; https://marsactu.fr/un-an-apres-le-proces-gallas-ses-taudis-toujours-habites-sont-proprietes-de-la-justice/

[6Longtemps sous estimée, la reconversion des marchands de sommeil les plus crades dans le meublé de saison s’y est d’ailleurs retrouvé vérifié en plein procès de la rue d’Aubagne (du 7nov au 18 déc. 2024) puisque 3 propriétaires avaient entamé en partie leur reconversion depuis, après leurs petits déboires avec leurs locataires.

[7La société de rénovation urbaine qui a pris la relève avec le changement de municipalité de l’ancienne Soléam – la société locale d’aménagement du territoire – parfaitement délégitimée et haïe par toutes les marseillaises (au moins) pour ses rénovations brutales à la Plaine et son abandon complet des habitant.es à Noailles, qu’elle mangasse ses morts au passage celle-là.


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