« Nos bourreaux travaillent désormais pour cet allié que vous adorez détester, et non plus pour ces ennemis que vous feignez d’admirer »
Federico Calle Jordá
Suffit-il de se faire enlever par les forces spéciales de la plus grande puissance mondiale désormais fasciste pour faire de vous un représentant du peuple anti-impérialiste respectable ? À l’évidence, Trump est parvenu simultanément à faire de Maduro un mème pour ses partisans et un héro pour une certaine gauche. À chacun de se sentir finaud en choisissant de quel côté ranger les gentils et les méchants. Dans ce brillant article, Federico Calle Jordá analyse la solitude des vénézuéliens pris au piège sur le plateau d’une mauvaise partie de Risk. D’un côté la réalité du madurisme qui n’est pas prête de s’évaporer et de l’autre l’avenir promis par Trump qui n’en sera que la continuation sous tutelle. Ou comment la réalité populaire ne correspond jamais à ses représentations morales et géopolitiques.
Depuis les événements bouleversants de la semaine dernière je crois percevoir dans les réseaux sociaux et dans les contenus produits et diffusés par les Vénézuéliens de la diaspora une matrice de sentiments que je pourrais appeler, pour aller vite, la solitude. Nous sommes un quart des vénézuéliens du monde, et nous nous sentons seuls : il nous manque des gens, et des lieux, et des voix qu’on a connues ; ceux qui sont là ne nous parlent pas et ne nous comprennent pas quand nous parlons. Il se peut que cette solitude prenne diverses façons de s’exprimer : nous possédons entre nous, entre nos avis et entre nos sentiments autant de nuances et d’intensités variées que celles qu’ont les français, les ouzbeks, ou les népalais entre eux – c’est-à-dire beaucoup, mais pas tant que ça. Toutes ces différences ont pourtant, d’après mon opinion faillible, trait à la solitude : toutes la frôlent, l’empruntent ou en sont parfois submergées – ou c’est cela que j’ai ressenti dans les limites de mon expérience. Je propose dans les lignes qui suivent de raisonner quelques formes où se cristallise cette solitude. [1]
Solitude, disais-je, qui affleure dans l’expression diasporique. Pour certains, cela fut une forme de joie hautaine, aigre – que je ne partage pas, mais dont je peux exposer les ressorts – devant l’image de Maduro menotté, tenu par des agents de la DEA. Pour nombre d’entre eux, il y avait là le chef de leurs bourreaux et de leurs voleurs, à qui ils doivent des années de crainte, de peur, de frustration, de faim, d’exil, et d’inquiétude pour ceux qui sont encore là-bas. Ceux-là ont vu humiliés la même tête et le même corps qui dansaient en télévision nationale en 2017 alors que les susnommés services de sécurité tuaient 127 manifestants, et en gardaient 1351 (chiffres de l’ONG Foro Penal pour l’année 2017), parce qu’ils avaient eu le malheur de demander à ce que l’Assemblée nationale, démocratiquement élue en 2015, ne soit pas dissoute par un Tribunal Suprême notoirement dépendant de l’exécutif, ni court-circuitée par une assemblée concurrente nommée arbitrairement par l’exécutif, et parce qu’ils avaient demandé en vain à ce que s’organise ce fleuron de démocratie directe que la gauche mondiale nous envie, un Référendum Révocatoire à la mi-mandat, que la constitution chaviste de 2000 invente. Pour certains d’entre eux, ce monsieur qui figurait là dans son sweat Nike était aussi responsable des coupures d’électricité, régulières partout depuis, sauf dans les compounds luxueux des vieilles et nouvelles élites. Pendant la plus longue d’entre elles l’ensemble d’un pays pétrolier et historiquement exportateur d’électricité resta dans le noir pendant cinq jours, Maduro accusa une attaque électromagnétique de l’Empire, mais de nombreux analystes pointèrent plutôt du doigt la corruption généralisée dans tous les contrats de maintenance accordés par l’État. Ils se souvinrent sans doute peut-être aussi de comment la criminalité fut tolérée et encouragée pendant de longues années (180 000 assassinats entre 1999 et 2012 au Venezuela), parce qu’elle poussait vers le départ les opposants. Ou ils pensèrent derrière cette moustache aux hôpitaux vénézuéliens, dans lesquels avant de se faire opérer les malades doivent acheter les instruments et les médicaments qui serviront à leurs interventions, au marché noir. Ils se souvinrent sans doute des nouvelles élites chavistes, desquelles s’accommodent bien les anciennes élites économiques du pays, car elles en partagent les investissements et le train de vie dans quelques bulles luxueuses, alors que le salaire minimum vénézuélien est de moins d’un dollar par jour. Je vous épargne le détail des élections perdues et volées par Maduro en 2024, ses candidats passés dans la clandestinité ou dans les geôles (dont Enrique Márquez, candidat, entre autres, du PCV), et les répressions massives qui s’en suivirent : je tiens juste à signaler qu’entre nombre de vénézuéliens et cette image il y avait en écran le défilé irrépressible de 27 ans de souffrances. Beaucoup savent que les conditions de détention de Maduro et son droit à la défense seront incomparablement meilleurs que ceux de ses compatriotes. Face au souvenir et à l’expérience encore présente de l’impuissance, du manque, de la mélancolie, de la peur, des espoirs trahis et des craintes advenues, face à la solitude d’avoir clamé inutilement pour l’aide du droit international et du multilatéralisme, régional et mondial contre ses bourreaux, face à l’exil et aux renoncements qu’il apporte quotidiennement, et face au sentiment d’abandon de la part de la communauté internationale que tous ces sentiments activent, une partie des vénézuéliens s’est réjouie de l’image de Maduro, emprisonné par d’autres et pour d’autres raisons, mais emprisonné. J’y vois une expression de solitude. Lorsque tout d’un coup tout le monde se souvient du droit international quand il s’agit du chef de l’état de leur pays (illégitimement au pouvoir), alors que personne ne s’est souvenu de l’application du droit international au Venezuela pendant des décennies, par impuissance ou par cynisme, cette solitude devient de la rage.
Comme je le disais plus tôt, je n’ai pas partagé cette joie. Je voudrais que Maduro soit jugé dans son pays, par sa société, pour corruption, pour crimes de lèse humanité – où du moins aux Pays Bas, à la Haye. Je voudrais qu’il entende en Espagnol, avec l’accent de sa même ville, les récits des torturés ou des mères des disparus et des magistrats vénézuéliens lui demandant pourquoi il a torturé, assassiné et contraint des millions de vénézuéliens à l’exil. Il sera jugé pour des charges de narcotrafic peu prouvables à mon sens, par une cour américaine, et il mange mieux dans sa prison que la plupart des vénézuéliens pendant la dernière décennie, qui ont perdu 8,7 kilogrammes par personne, en moyenne. Ensuite, comme un bon nombre de vénézuéliens, je sais que ses geôliers ne sont pas mes libérateurs. Je sais qu’ils nous feront payer collectivement un prix pour cette « extraction », et que cela équivaudra à une forme de vassalisation. Beaucoup d’experts en géopolitique vous ont déjà expliqué que cela sera sans doute sous les espèces de notre pétrole. Mais je crains qu’ils pensent à d’autres choses encore. Je m’explique : notre pétrole acide et gras est cher à raffiner, tout investissement fait aujourd’hui dans la vétuste et abandonnée industrie pétrolière vénézuélienne ne paiera que dans des lustres – d’où d’ailleurs la tiède accueil réservé par les grandes majors aux propositions de Trump du 9 janvier. Par ailleurs, sur le million de barils quotidiens que nous produisons actuellement, 20% va déjà aux États-Unis (qui nous le paye au prix du marché), 5% va à Cuba qui nous le paye grâce à une série de collaborations solidaires (comme par exemple les 32 mercenaires qui sont morts en protégeant Maduro et comme les formateurs des preux membres des corps de sécurité de l’état révolutionnaire), et l’essentiel du reste va en Chine, souvent après avoir été transvasé quelque part en Asie du Sud Est. Les chinois achètent ces barils presque moitié prix, car ils servent à rembourser des dettes contractées jadis sous ce chavisme si jaloux de notre souveraineté lorsqu’il s’agissait du FMI, et pour le rendre attractif malgré les sanctions qui se mêlent à sa viscosité. Comme le disent beaucoup de memes ces jours-ci, ils est vrai que les cubains et les chinois sont sans doute au Venezuela parce qu’ils raffolent de notre gastronomie et de notre beau folklore, contrairement aux gringos qui ne pensent qu’au pétrole, comme chacun sait. Et les prostituées de l’île de Margarita savent de nos jours parler russe pour lire Tolstoi dans le texte, sans doute. Sans entrer encore dans la géométrie variable des perceptions que le nord développé a de la souveraineté d’autrui, cela fait très longtemps que l’argent du pétrole ne ruisselle pas jusqu’aux vénézuéliens, malgré le libéralisme sauvage et la dollarisation qui sévissent depuis 2019 au Venezuela. Si longtemps que cela précède toute sanction américaine.
Je crains que les américains ne nous demandent autre chose que ce pétrole que nous n’avions de toutes façons plus : ils voudront que nous satisfassions leurs récits, à quelques mois des midterms qui s’annoncent corsés pour Trump. Contrairement à l’aile la plus dure de l’opposition vénézuélienne, je n’oublie pas quel est le récit de Trump sur le Vénézuéla et les vénézuéliens, la plupart du temps, quand il s’adresse aux siens : je me souviens du débat de 2024, quand il dit que les immigrés vénézuéliens mangent les chiens et les chats des communautés où ils s’installent ; de comment il prétendit que les migrants vénézuéliens, des criminels et des échappés d’asile, avaient pris la ville d’Aurora, près de Denver, sous les ordres de Maduro, pour terroriser l’américain de base. Je me souviens des vols remplis de migrants vénézuéliens déportés vers le « Centre de Confinement du Terrorisme » au Salvador, où ils ont été enfermés sans procès et torturés pour le simple fait d’être nés vénézuéliens, ou de ceux qui ont été à Guantanamo dans les mêmes prisons qui ont servi pour ceux qui ont été accusés à tort d’être membre d’Al-Qaeda jadis, ou de ceux qui quotidiennement vivent des formes banales de l’enfer parce que l’ICE les poursuit, puisque leur Statut de Protection Temporaire a été révoqué par Trump en 2025. Je me souviens des morceaux de vénézuélien que les poissons des caraïbes digèrent depuis cet été, déchiquetés par des frappes américaines sans que l’on sache qui ils étaient, alors qu’il eut été envisageable de les arrêter et de les juger pour savoir si oui ou non ils trafiquaient des drogues sur leurs bateaux. Je me souviens que pour Trump, ou pour ce que Trump dit à son électorat pour se faire élire, nous sommes essentiellement un problème de sécurité intérieure qu’il s’agit de résoudre. Et que pour montrer qu’il l’a résolu, il peut aisément se contenter de Delcy et Jorge Rodríguez, tenants de l’aile la plus « pro-business » et la plus idéologiquement agnostique du chavisme, si ceux-ci lui fournissent une série d’images. L’image d’un méchant dictateur à moustaches menotté, qu’il a déjà. Les reels qu’il a aussi, ceux des bombardements de l’armée américaine sur Caracas avec leurs prodigieux effets spéciaux – dont plusieurs dizaines de morts vénézuéliens qui ont servi de figurants pour le film de la Delta Force. Ou d’autres qu’il n’a pas encore, mais qui ne sauraient tarder : la photo des charters de déportation ramenant menottés des centaines de milliers de vénézuéliens, devenus illégaux du jour au lendemain aux États Unis, atterrissant sur la piste de l’aéroport international Simon Bolívar. Des photos de cargaisons importantes de cocaïne saisies, ou, mieux encore, dans la tradition uribiste, des morts des FARC ou de l’ELN abattus au combat à la frontière colombienne, montrant que le nouvel état marionnette rétablit très bien l’ordre en luttant contre le narcotrafic sur son territoire. Ou des photos de prisonniers vénézuéliens rangés à la Bukele, ce que nous faisons par ailleurs assez bien depuis des décennies. Des images de cubains et d’iraniens quittant le Venezuela. Des images de tankers débarquant de l’énergie pas chère en Alabama, en Louisiane ou au Mississipi, avec la promesse que cela retentira métalliquement sur le portefeuille des classes moyennes. Ou, pour finir, celles de lui et Marco Rubio visitant Caracas avec leurs deux métayers Delcy et Jorge Rodriguez tirant des tapis rouges pour les misters libertadores du peuple de Bolívar. Je crains que plus que pour le pétrole, ce soit pour ces memes et pour ces reels que Trump nous « libère » : ils lui permettront à court terme de tenir ses abjectes promesses xénophobes face à son électorat. Ce sont par ailleurs des memes et des reels qui arrangeront profondément dans les prochains mois tous les présidents et candidats d’extrême droite trumpienne du continent, pour qui le mot « vénézuéliens » est un synonyme fonctionnel de « problème de sécurité », « migration », « criminalité », « prostitution », « narcotrafic ». Et ils voudront des contenus similaires, sur lesquels les very bad hombres seront vaincus pendant que mes very sad chamos vivront encore longtemps d’exode en déportation. Une fois les affaires normalisées à Caracas par le coup de palais hollywoodien du 3 janvier, grâce à la création d’un hippogriffe idéologique (le chavisme trumpo-compatible), je crains pour le sort de la plupart des huit millions de vénézuéliens et vénézuéliennes (un peu plus d’un vénézuélien sur quatre) qui sont partis à pied en bravant le froid des paramos des Andes et les jungles du Darien, en étant maltraités et rackettés par les passeurs et les policiers corrompus de tout un continent, en accomplissant les tâches indignes que nul ne veut faire sur tout l’hémisphère, et bien plus loin. Je crains qu’on ne les déporte dans les bouches des mêmes cerbères du même enfer qu’ils ont fui, parce qu’ils gênent trop ailleurs, et que le récit que les autres font de leur détresse puisse sembler résolu. Et qu’assiégé par cette tératologie pragmatique, le mot « Venezuela » serve essentiellement d’épouvantail narratif pour candidats d’extrême droite en quête de voix apeurées. J’espère avoir tort de penser à ces scénarii : ce sont des scénarii de solitude.
Les métamorphoses de notre solitude ne s’en tiennent pas à celles-ci. Elles s’imbriquent dans d’autres récits dans lesquels nous sommes aussi contenus, des contenus pour tel ou tel besoin de viralité. Ce sont une fois de plus des récits que d’autres tiennent pour nous, et ce sont sans doute ceux qui m’exaspèrent le plus depuis une dizaine de jours, en ce qu’ils me font sentir opaque, sentimental, baroque et illisible. Pour nombre de ceux que j’estime être objectivement mes alliés, pour nombre de ceux avec qui j’ai partagé des dizaines de solidarités et des dizaines de luttes, les déboires des vénézuéliens sont, une fois de plus, ceux de personnages abstraits et secondaires d’une histoire que nos expériences ne confirment hélas pas. Nous sommes une fois de plus des pièces manipulées par des mains plus grandes que nous qui manient nos têtes sur un échiquier géopolitique, sur un jeu de plateau dont nous sommes des variables que l’on perd ou l’on gagne, et que l’on échange contre des ressources. Des anonymes perdus dans les vers d’une épopée que chacun connait déjà par cœur sans jamais y avoir combattu. C’est ainsi que nous nous sommes vus nous faire expliquer que nos souffrances et nos luttes sont au fond l’actualisation d’une géopolitique impériale et pétrolière qui nous surplombe. Ce n’est même pas faux, mais c’est vu de si haut que notre vécu nous est confisqué, extrait dans une téléologie dominante. Et c’est nous prendre de haut. Les vénézuéliens ne sont pas des pièces dans une partie de Risk entre les gentils rouges et les méchants bleus : nous sommes des gens, qui ont des affects, des chagrins, des espoirs, et qui voudrions nous réveiller d’un long cauchemar et rentrer chez nous. Pendant trop longtemps, et encore aujourd’hui, notre lutte pour notre démocratie et pour notre avenir a été passée sous silence, parce qu’elle n’arrange pas les dichotomies de la gauche. Peu importe si le madurisme devrait être à pourfendre, selon tous ceux qui devraient être les critères de ladite gauche. Peu importe que le modèle extractiviste vénézuélien cause la plus grande catastrophe écologique à large échelle du continent sur l’arc minier de l’Orénoque. Peu importe que les populations originaires de l’Amazonie vénézuélienne, ou de toutes les zones de frontière avec la Colombie, aient à quitter leurs terres pour fuir la violence, l’extorsion et l’expulsion que leur font subir les groupes criminels alliés avec le chavisme parce qu’ils y ont des intérêts économiques. Peu importe que l’espérance de vie en captivité d’un syndicaliste au Vénézuéla soit bien moindre à celle dans d’autres pays, et qu’il y en ait de moins en moins dans leur habitat naturel. Peu importe que le régime actuel, qui est le même que celui d’il y a dix jours et dix ans à deux personnes près, soit l’un des plus réactionnaires sur les mœurs du continent, qu’il soit pratiquement impossible de vivre son homosexualité ouvertement au Venezuela, que l’avortement y soit pénalement réprimé, et que les minorités d’identité de genre subissent des violences inénarrables. Peu importent les amples majorités de pauvres sur le contingent de 8 millions de vénézuéliens qui sillonnent les routes de l’Amérique Latine, qui s’entassent dans les favelas des différentes métropoles continentales, qui servent de main d’œuvre pas chère pour la production de coca dans la région du Catatumbo, ou de prostituées pour touristes américains dans les grandes villes colombiennes. Peu importe la très importante majorité de racisés sur les 6800 morts par exécutions extra-judiciaires commises par les forces de l’ordre vénézuéliennes selon le rapport du Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme en 2019. Peu importe que les corps de sécurité de l’État violent et torturent chaque fois plus de pauvres, chaque fois plus pauvres. Comme nos bourreaux crient « yankee go home », et qu’ils portent la bonne couleur de T-Shirt devant les portraits des bons héros du bon film, l’expérience de millions de vénézuéliens ne peut que correspondre à ce récit héroïque de lutte contre l’impérialisme. Nous aussi nous aurions voulu « régler notre problème entre vénézuéliens », en plein exercice de notre souveraineté, comme la gauche du monde nous suggère au loin : nous avons essayé de le faire avec ténacité, par tous les moyens possibles. Mais nous n’avons eu droit qu’à la violence aveugle et sourde de Maduro. Me permettra-t-on d’ajouter que les peuples libres du monde jadis aurions aussi adoré que la France se libère elle-même, sans ingérence, et sans que ses libérateurs lui imposent jusqu’à nos jours l’appartenance à une aire d’influence ? Là aussi, nous ne sommes pas égaux, : nos vécus et nos histoires n’ont pas le même poids narratif que ceux du Nord blanc développé et démocratique. Nous devons en rassurer les chansons de geste qu’ils se racontent pour bercer leur bonne conscience, dont nous sommes les figurants exotiques, mais c’est nous qui saignons. J’espère qu’un jour les vénézuéliens auront droit à un autre récit que celui où, comme des toucans et des jaguars, ils servent à confirmer la soif d’exotisme idéologique de la gauche du Nord développé. Car dans ces safaris que l’imaginaire progressiste mondial fait sur nos chairs et nos vécus, en quête d’une pureté combative de bon sauvage original qu’il ne réussit pas à faire apparaître chez-lui, nous nous sentons seuls. Seuls comme Bolívar (mais oui, le même Bolivar, qu’ils ne nous ont pas pris) écrivant avant sa mort que l’Amérique est ingouvernable (mais oui, la notre, la pauvre, celle qui partage un hémisphère avec des fous plus riches qu’elle), que la seule chose que l’on puisse y faire c’est en émigrer, et que ceux qui servent des révolutions creusent des sillons sur la mer. Ces solitudes aussi sont celles que nous font vivre les rapports impériaux, utilitaires et hautains avec lesquels l’on nous dicte les récits que nous devrions vivre.
Peut-être que maintenant que nos bourreaux travaillent pour cet allié que vous adorez détester, et non plus pour ces ennemis que vous feignez d’admirer, pourriez-vous vous souvenir de nous et nous demander quels rôles nous jouons dans les histoires de nos vies, dans celles que nous voulons raconter de nous-mêmes et que nous nous souhaiterions nous raconter entre nous. Peut-être pourriez vous le faire en invoquant entièrement ces mêmes récits que nous voudrions raconter : les droits de l’homme, l’égalité, les droits des peuples à disposer d’eux même en s’exprimant librement sur les dispositions qu’ils estiment vouloir… Mais pour l’instant nous n’avons le droit qu’aux fiches bleues et rouges sur la carte du jeu de plateau du monde. Nous nous en sentons seuls et cela nous rend amers. Peut-être, si cela est trop ardu par rapport aux impératifs politiques de vos courts termes, pourriez vous vous contenter de ne pas parler tant du Venezuela, comme si souvent, lorsque vos intérêts et leurs tenants ne décident pas d’avoir raison de nous et à notre sujet. Nous en avons l’habitude, hélas. Ou alors aidez nous contre tous les vautours qui tournent autour de ce qui n’est, pas encore, notre cadavre mort de solitude, et aidez nous à ne pas être intégrés dans leurs récits.
Federico Calle Jordá
[1] Nota Bene : Si je ne parle que des vénézuéliens de la diaspora, et non pas de tous les vénézuéliens, c’est qu’au Venezuela il est impossible de s’exprimer publiquement ; il est donc malaisé de savoir ce que quiconque à l’intérieur des frontières en pense, et dangereux de chercher à s’en renseigner. C’était déjà le cas en temps normal. Le gouvernement en place depuis samedi 3 janvier se trouve pris dans un dilemme tragique : la rhétorique officielle par laquelle il justifie depuis des décennies ses échecs et ses crimes est celle de la lutte contre l’impérialisme, teintée désormais de chagrin face à la disparition du satrape ; il s’agit pourtant officieusement désormais d’un pouvoir mandataire des États-Unis, cipaye du nouveau Vice-Roi Marco Rubio, auprès de qui ils prennent leurs ordres. Pour l’instant sa réponse a été, hormis quelques promesses et des gestes surtout symboliques, la même que d’habitude : la répression. A ainsi été promulgué un « décret de commotion extérieure » qui suspend les très friables garanties constitutionnelles et enjoint les organes de sécurité de l’état à « mener de façon immédiate la recherche et la capture sur tout le territoire national de toute personne impliquée dans la promotion ou le soutien de l’attaque armée des États-Unis d’Amérique contre le territoire de la république ». Dans la pratique, cela veut dire que l’on peut vous arrêter à l’un des barrages spontanés et arbitraires des nombreux corps de sécurité de l’état, officiels ou paramilitaires, mais tous armés, concurrents entre eux dans la prédation, qui existent pour se surveiller les uns les autres et pour tous ensemble terroriser la moindre idée de dissidence intérieure entre l’Essequibo et le Catatumbo : le SEBIN (Service Bolivarien d’intelligence), la DGCIM (Direction Générale de Contre intelligence militaire), la PNB (Police Nationale Bolivarienne), la Direction d’Actions Stratégiques et Tactiques (DAET), la Garde Nationale (« l’honneur est sa devise »), ou les effroyables « colectivos » de défense de la révolution, nos Tonton Macoutes-Bassidjis locaux. L’on peut vous y obliger à débloquer votre portable : si vous y détenez des messages, des vidéos, ou des articles de presse revenant sur les évènements du 3 janvier qui n’iraient pas dans le sens de la vérité officielle du régime, vous pouvez être emporté, racketté de vos économies, votre domicile peut être perquisitionné avec la rigueur et l’ordre probe qui caractérise les sbires du régime, vous pouvez être contraint sous torture et sous menace de signer des aveux selon lesquels vous confessez la réception d’argent étranger pour déstabiliser la révolution, pour ensuite rejoindre le contingent des plus de 800 prisonniers politiques qui croupissent dans les geôles de l’Hélicoïde, du centre de Zona 7 dans le quartier de Boleita, ou dans les prisons vénézuéliennes qui fonctionnent en autogestion interne, avec une qualité d’accueil dans des installations luxueuses, allez regarder… Il peut arriver la même chose à vos proches, au cas où ils seraient vos complices, ce qui se démontre aussi aisément que votre culpabilité : à l’aide de coups, d’étouffements divers, de viols, ou, le réalisme magique aidant, en vous couchant nu sur le sol des cours de commissariats côte à côte avec d’autre détenus, pendant que les gardes organisent des combats de coqs aux ergots armés de lames de rasoir sur votre dos – j’aimerais avoir assez d’imagination pour avoir inventé cela, mais ça c’est vu, en 2019. Nous ignorons donc les sentiments des vénézuéliens de l’intérieur, qui depuis quelques jours ne répondent plus aux messages parce qu’ils désinstallent toutes les applications sur leurs portables avant de sortir de chez eux. Je pense aussi à leur solitude.
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