Le PS sauve (encore) la tête de Sébastien Lecornu

La motion de censure déposée par La France insoumise a échoué à vingt-deux voix près mercredi. L’adoption imminente du budget, par 49-3 ou par ordonnances, devrait donner une nouvelle chance aux oppositions. À moins d’un changement de cap des socialistes, le gouvernement peut toutefois dormir tranquille.

Sébastien Lecornu est toujours premier ministre. Quatre mois après sa nomination, le chef du gouvernement a survécu à deux nouvelles motions de censure, mercredi 14 janvier. La première, déposée par La France insoumise (LFI), a recueilli 256 voix, soit 22 de moins que le seuil nécessaire de majorité absolue. L’autre, initiée par le Rassemblement national (RN), n’a été votée que par 142 député·es.

Après une douzaine de débats du même ordre depuis les législatives de 2024, il n’est pas difficile de jauger les chances d’adoption d’une motion de censure. Rien n’invitait, mercredi, à les imaginer très hautes : le faible nombre de parlementaires et de ministres présent·es dans l’hémicycle, l’absence de la quasi-totalité des président·es de groupe, la faible effervescence en salle des Quatre-Colonnes, le ton monocorde de la plupart des interventions…

Tout, pourtant, aurait dû faire craindre à Sébastien Lecornu le couperet de la censure parlementaire. « Personne n’attend plus rien de vous si ce n’est votre départ », a asséné Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI, rappelant le caractère minoritaire du gouvernement actuel. L’adoption du traité de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur a été le déclencheur des deux motions de censure du jour et le fil rouge des débats, mais les prises de parole successives sont allées bien plus loin.

Sébastien Lecornu lors de la séance des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 14 Janvier 2026. © Photo Xose Bouzas / Hans Lucas via AFP

Mathilde Panot a repris aux réseaux sociaux l’expression « La France de Macron » pour en faire le mantra d’une intervention où elle a pointé la « ruine morale » du pays, l’air irrespirable d’une société où le racisme tue, la précarité, les difficultés du monde agricole, la « capitulation » face à Bruxelles et à l’impérialisme états-unien… « Vous pensez nous faire peur en agitant le spectre d’une dissolution en cas de vote de cette motion de censure, a lancé la députée insoumise. Chiche, monsieur le premier ministre. Faites-le. »

Mais l’ancien ministre des armées a trouvé l’équivalent du totem d’immunité de l’émission « Koh Lanta » : le soutien du Parti socialiste (PS). La formation de gauche est plus que jamais chevillée à l’autoproclamé « bloc central », au point qu’aucun de ses membres n’a voté la motion de censure de mercredi. Pas même les quelques irréductibles qui, les fois précédentes, s’étaient affranchis de la position de leur groupe pour manifester leur opposition au gouvernement.

L’aplomb de Lecornu

Cette fois-ci, c’est en bloc que le PS s’est tenu à distance de la motion de censure de LFI. À la tribune, le député socialiste Dominique Potier a fait fi de la situation politique pour concentrer l’intégralité de son intervention au Mercosur. Il a parlé libre-échange, devoir de vigilance, résolution européenne ou encore commerce équitable. C’est Olivier Faure, le premier secrétaire du parti, qui a le mieux résumé la position des siens, dimanche sur BFM TV : « Ce serait absurde de voter une motion de censure au moment où Emmanuel Macron dit non au Mercosur. »

La droite Les Républicains (LR) s’est montrée plus franche quant à sa volonté, partagée avec le PS, de stabilité. « Dans quelques mois s’ouvrira la période du débat présidentiel, a souligné Ian Boucard en direction de LFI. Renverser ce gouvernement de transition n’aurait aucun sens à ce stade. Ça serait ajouter de l’incertitude à l’incertitude, du désordre au désordre. Les Français ne veulent pas de votre extrémisme. Vous préférez censurer, destituer, vociférer. Nous ne mêlerons pas nos voix aux vôtres. »

Vous agissez comme des tireurs couchés en tirant dans le dos de l’exécutif au moment même où nous devons affronter des dérèglements internationaux.

Sébastien Lecornu s’adressant aux bancs de l’opposition

Fort de l’obsession du PS et de LR de figer le temps politique en attendant la présidentielle, Sébastien Lecornu n’a pas eu grand-chose à craindre de la séance parlementaire du jour. Le premier ministre s’est même montré particulièrement offensif au pied de l’hémicycle, s’attaquant au RN et à LFI avec le même aplomb que ses prédécesseurs à Matignon qui jouissaient, eux, d’une majorité absolue.

Le chef du gouvernement a dénoncé « un moment plus partisan et politicien que parlementaire », ironisé sur « l’indifférence globale sur ces bancs et en dehors » à l’égard des deux motions de censure et critiqué « le décalage » entre les propos tenus par Mathilde Panot et Hélène Laporte, l’oratrice du RN, avec « la réalité »« Se comporter depuis une semaine comme si la France soutenait le Mercosur repose tout simplement sur un mensonge. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », a-t-il lancé.

Celui qui se vante habituellement d’être le champion du compromis et du respect des oppositions ne s’est pas arrêté là : « Je ne demande même pas que vous ayez l’honnêteté intellectuelle de reconnaître [vos mensonges], j’y ai renoncé depuis belle lurette », a affirmé Sébastien Lecornu, avant de juger qu’il y avait de la part des oppositions « souvent plus de courage sur les réseaux sociaux que dans l’hémicycle ».

Le même gouvernement jusqu’en 2027 ?

Sur le fond, le gouvernement a défendu l’idée qu’il fallait une « équipe de France » unie pour convaincre le Parlement européen de saisir la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), seule procédure en mesure de suspendre le traité UE-Mercosur. « En France, nous avons l’habitude de nous diviser et de nous tirer des balles dans le pied, a regretté le premier ministre. On n’a pas besoin de compétiteurs, on vous a déjà avec vos tentatives permanentes de sabotage interne. Vous agissez comme des tireurs couchés en tirant dans le dos de l’exécutif au moment même où nous devons affronter des dérèglements internationaux. »

La virulence de ce discours a rappelé celle de François Bayrou qui, au printemps dernier, s’en était pris de manière extrêmement surprenante au groupe socialiste, en pleine affaire Bétharram. L’épisode avait laissé des traces, jusqu’à rompre le lien de confiance entre le PS et l’ancien premier ministre, finalement renversé. Sébastien Lecornu, lui, peut dormir plus tranquille : les bancs socialistes étaient vides au moment de sa prise de parole. Or, rien ne peut lui arriver tant que le PS le soutient, même implicitement.

Le seul tracas du premier ministre est à présent budgétaire. Il lui reste à faire passer le projet de loi de finances (PLF) 2026. L’option du vote étant écartée, l’exécutif doit choisir entre une adoption par 49-3 – qui permet un texte négocié avec les oppositions mais force le chef du gouvernement à revenir sur son engagement de ne pas l’utiliser – ou la signature d’ordonnances – qui acte un budget à la main de l’exécutif mais risque de froisser le PS. Une fois ce choix fait – certaines sources parlent d’une décision d’ici à la fin de semaine –, l’horizon gouvernemental sera plus éclairci.

Cela paraît fou, si l’on s’attarde sur le fait que rien ne sera résolu de l’incongruité démocratique de la nomination de Sébastien Lecornu à Matignon et sur l’absence de majorité parlementaire pour soutenir ses décisions. Mais dans le monde à part de la politique nationale, la suite s’annonce plus clémente.

Un ministre résume, sous couvert de off : « Après le budget, il y a les municipales, puis l’été, puis la campagne présidentielle qui commence. Les gens auront la tête ailleurs. » Et c’est ainsi que, de l’Élysée aux couloirs ministériels en passant par une partie des oppositions, se forge petit à petit l’idée que ce gouvernement puisse finir paisiblement le quinquennat.


En savoir plus sur Les gilets jaunes de forcalquier

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*