Qu’est ce que : La République islamique d’Iran

Cet article de l’anthropologue Fariba Abdelkhah est sans nul doute l’un des plus précis et documenté que j’ai pu lire jusqu’à présent. Parce qu’il me parait d’intérêt publique, et qu’AOC reste un site payant, je le reproduis ci-dessous dans son intégralité :

« La République islamique d’Iran fait de nouveau la une des journaux, entre manifestations, répression et menaces américano-israéliennes. La situation est d’autant plus difficile à comprendre et imprévisible que les autorités ont instauré un black-out sur l’information – Internet est coupé, sauf vraisemblablement pour les privilégiés du régime (ou, curieusement, certains de ses dissidents qui jouissent d’une carte SIM dite « carte blanche »). En outre, l’opposition en exil sature la communication en annonçant la chute imminente de ce dernier – mais cela fait quarante-quatre ans qu’elle le fait – et le prochain retour de l’héritier de la dynastie des Pahlavi, prédiction que l’on entend répéter depuis une quinzaine d’années.

La multiplication des fake news et de vidéos manifestement produites par l’intelligence artificielle, ou diffusées en dehors de toute contextualisation, ne clarifie pas les choses. De ce fait, il faut enregistrer avec la plus grande prudence journalistique et scientifique les images et les chiffres qui circulent sans aucune possibilité de vérification et de recoupement. Pour le dire vite, nous les recevons de deux sources aussi peu fiables et transparentes l’une que l’autre : d’un côté, celles du régime ; de l’autre, les réseaux sociaux, dont nous ne connaissons pas plus les tenants et les aboutissants.

La colère de la rue est indéniable. Elle se nourrit de l’inflation qui rend tout bonnement impossible la vie quotidienne. Les Iraniens ne peuvent plus acheter les produits de base de leur alimentation, sans parler du reste. S’y sont ajoutées les coupures d’eau et d’électricité désormais récurrentes du fait du gaspillage de la ressource hydraulique en raison de l’obsolescence des canalisations, de la prolifération des forages sauvages en milieu rural et du réchauffement climatique. Il semble que cette colère porte désormais des revendications politiques hostiles au Guide de la Révolution, voire à la République islamique elle-même, et, nous assurent certains, favorables à l’héritier de Mohammed Reza Shah, sans que l’on puisse mesurer l’ampleur du soutien populaire dont celui-ci dispose réellement dans le pays.

Pour mieux cerner la représentativité et l’importance des manifestations, il peut être utile de regarder l’Iran par l’autre bout de la lorgnette. Différents indices donnent à penser que la République islamique, ou tout au moins l’État, dispose encore d’un crédit de confiance dans la société – ou que cette dernière fait preuve d’une flexibilité, d’une capacité d’adaptation aux politiques publiques qui ne préjugent en rien de ses sentiments profonds, de sa propre partition. Ainsi, Mohammad Reza Ashtari, le directeur de Pedal, la plateforme la plus prisée de vente des voitures en Iran, annonçait, il est vrai, à la fin de l’année, avant le déclenchement des manifestations, que dix à onze millions d’Iraniens s’y étaient inscrits pour un tirage au sort leur permettant de prépayer les voitures mises en vente et livrables, soit 30 jours plus tard, soit dans un délai de 4 à 8 mois. L’expérience prouvait que ce délai, dans la pratique, peut être reporté deux ou trois fois. En novembre, plus de trois millions d’Iraniens s’étaient déclarés acquéreurs ; en septembre, six millions. De même, en mars 2025, la Banque centrale avait vendu selon le même procédé, en différé, 339 138 pièces d’or à 91 100 personnes. Cette méthode de vente est très courante en Iran, depuis la révolution de 1979. On y achète volontiers sa maison sur plan en la payant à crédit, une grosse partie au moment de la signature et le solde au moment de livraison. Même le pétrole, dans le contexte des sanctions internationales, est vendu de la sorte. Les intermédiaires paient une partie en cash, sur promesse de livraison ultérieure, la cargaison d’un pétrolier qui est transbordée dans un second temps sur un bateau dans le Golfe.

Cette pratique commerciale du salaf (littéralement : « pré », sous-entendu prépayé) est courante dans l’agriculture. Les intermédiaires achètent les fruits sur leur arbre, avant qu’ils ne soient mûrs et cueillis, à un prix plus bas, avec une prise de risque en cas d’incident climatique ou autre. L’agriculteur y perd en termes de rémunération, mais peut y trouver avantage en termes de trésorerie. Chacun est supposé être gagnant, même si, dans les faits, ce type de transaction révèle l’asymétrie des relations entre producteurs et commerçants ou transporteurs, et favorise une seule catégorie sociale, celle des intermédiaires, sur les épaules desquels repose l’essentiel de la charge de l’économie.

L’important, en l’occurrence, pour les transactions de l’or ou des automobiles, est la confiance que le public continue d’accorder à la signature de l’État, ou à ses institutions financières et économiques, auquel il confie son argent pour plusieurs mois, et souvent plusieurs années, sans contrepartie immédiate. Et ce, en dépit de la succession de mouvements revendicatifs ou protestataires depuis 2009. Tout lien ne semble donc pas rompu entre l’État et la société bien que les événements en cours accréditent l’hypothèse d’une vraie crise de régime – une hypothèse qui ne tient pas compte de la partie de la population qui ne s’est pas encore exprimée.

Avant d’essayer de décrypter la crise politique, rappelons certaines raisons qui expliquent le maintien de cette confiance, ou tout au moins les limites possibles de la revendication d’un changement politique (ou de politique) plus ou moins radical qui, après tout, est la logique même du principe de la manifestation. Pour ma part, j’en vois au moins quatre : la peur de voir compromis les intérêts constitués en plus de quarante ans de République, et souvent grâce à celle-ci, dans différents secteurs économiques, notamment dans les domaines du foncier et de l’immobilier, mais aussi dans celui du commerce, activité centrale du pays ; la hantise de la mémoire enfouie des conflits, des règlements de compte et de la conduite de la guerre entre l’Irak et l’Iran, autant d’épisodes douloureux qui ont déchiré la société et les familles elles-mêmes ; la crainte d’une guerre civile du type de celles qui ravagent les pays avoisinants (Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yémen) ; le rejet des ingérences étrangères.

Le régime dispose-t-il encore d’une base sociale ?

Bref, le régime et la société se tiennent trop par la barbichette pour qu’ils rompent brutalement – tout au moins jusqu’à preuve du contraire. En particulier, il ne faut pas négliger l’échelon local dans l’évaluation de l’assise de la République islamique et de la nature du conflit actuel qui est irréductible à la question, assez naïve, du retour ou non d’un Pahlavi au pouvoir. Les élections municipales, voire législatives, y sont véritablement compétitives. Elles s’articulent aux dynamiques locales et comportent de ce fait une dimension propre, relativement indépendante du régime, tout en étant susceptible de se greffer sur les institutions existantes, notamment à l’échelle des intérêts agraires que la révolution de 1979 a en définitive assez largement reproduits, faute de la réforme agraire promise et finalement abandonnée dans les années 1980.

Aujourd’hui, nombre d’Iraniens, mais non « les » Iraniens, sont dans la rue, en rangs plus serrés et socialement diversifiés, semble-t-il, que pendant le mouvement « Femme, vie, liberté », et avec des revendications plus radicales ou, en tout cas, plus générales et politiques que pendant celui-ci. Depuis la fin de la guerre contre l’Irak, en 1988, les mouvements contestataires ou protestataires se sont succédés. Singuliers, souvent catégoriels, ils ont néanmoins tendu à tourner autour de trois ou quatre grands enjeux : ceux de l’économie, des libertés, de la justice et, de manière croissante depuis la « guerre des douze jours », entre juin et juillet 2025, celui de la sécurité.

Quel a été l’élément déclencheur de la crise actuelle ? La grogne des commerçants dont les fluctuations incessantes du dollar contrariaient les activités et les profits. En soi, les marchands sont les premiers bénéficiaires de l’augmentation du dollar, qui leur permet de spéculer. Encore faut-il que des fluctuations trop rapides ou conséquentes du marché cambiaire ne bloquent pas les transactions journalières en les décourageant ou en les rendant tout simplement impossibles, ce qui devient vite catastrophique dans une économie dollarisée où même le cours de la pastèque est indexé sur le billet vert. C’est celui-ci qui donne le la, beaucoup plus que l’or, le pétrole ou le foncier.

Mais un autre facteur est intervenu : une nouvelle tentative d’unification des taux de change – véritable serpent de mer de l’ajustement structurel de l’économie iranienne depuis le début des années 1990 – dont la mise en œuvre interdit (ou interdirait) les opérations spéculatives entre le taux préférentiel consenti aux institutions étatiques et à certains acteurs ou intermédiaires du monde des affaires inféodés à ces dernières, et les taux du marché libre appliqués à l’ensemble de la population. Certains gros intermédiaires liés au monde des guildes et certaines institutions du régime, dont le pouvoir s’est renforcé grâce, notamment, aux sanctions internationales, auraient beaucoup à perdre à une telle réforme monétaire qui, jusqu’à présent, a toujours été reportée sous la pression des lobbies, et bien sûr au nom des souffrances d’un peuple qui a toujours bon dos quand il s’agit de protéger ces intérêts particuliers.

Cette année, la contestation est partie d’Alaeddine, le bazar de la téléphonie mobile et de ses accessoires, le produit par excellence de la contrebande, qu’on importe au taux de change préférentiel, théoriquement réservé aux biens de première nécessité, et qu’on revend au taux du marché libre. Tout cela sur fond de nombreux procès intentés à certains de ses commerçants représentant les grandes firmes internationales, telles que Nokia, Samsung ou LG, mais accusés de ne pas en assurer les services contractuels, au détriment de leur clientèle et à l’avantage de leur portefeuille. Les marchands d’Alaeddine ont pignon sur rue, mais sont réputés travailler main dans la main avec des circuits commerciaux illicites qui, pour autant, ne sont pas forcément étrangers à ceux de l’Etat. On pourrait presque parler ici d’une guerre entre deux réseaux de contrebande ou tout au moins d’économie informelle, celui du bazar et celui du régime, avec ses partenaires de circonstance, tels que des banques ou diverses sociétés.

D’une part, il ne faut sans doute pas attribuer au bazar d’Alaeddine plus d’importance qu’il n’en a, en rappelant par exemple, de façon anhistorique, que le bazar a été un acteur majeur de tous les grands mouvements révolutionnaires, en particulier de la révolution constitutionnelle de 1906-1909 et de la révolution dite islamique de 1979, comme pour mieux annoncer le renversement inéluctable du régime – ce dont ne se prive pas l’opposition en exil. Le véritable ressort de la mobilisation de ces dernières semaines est le ras le bol de la population face à la dégradation de la situation économique et à l’incapacité des autorités à la maîtriser. Une exaspération qu’attisent les inquiétudes relatives à la sécurité du pays, du fait des menaces israéliennes et américaines, et les atteintes aux libertés individuelles, de moins en moins bien supportées. L’élément décisif de la situation est l’autonomie de la rue, retrouvée avec la contestation des résultats de l’élection présidentielle de 2009 et la protestation du Mouvement vert qui s’en était suivie, et dont une fraction des leaders, emprisonnés ou en résidence surveillée, continue d’exercer une influence politique et représente une sorte d’opposition potentielle, plus ou moins en phase avec les mobilisations populaires.

D’autre part, il est vrai que le bazar a toujours su mobiliser la rue en recourant à différents « cous épais » (gardan koloft). Le plus célèbre, dans la période moderne, a été Teyyeb Haj Rezai (1912-1963), auquel j’ai jadis consacré une recherche. Son fief était le marché des fruits et des légumes, dans le sud de Téhéran. On ne peut exclure que les « cous épais » contemporains, tirant parti de la rente que leur offrent les sanctions internationales, aient d’autres places fortes, mieux connectées à l’économie globalisée. Le mouvement contestataire, voire émeutier, pourrait alors prendre la forme d’une « guerre de bijoutiers », comme l’on dit couramment en Iran, dont le seul perdant est le client. L’histoire de l’Iran est riche en épisodes de ce genre, propices à la violence, aux trahisons, aux retournements spectaculaires.

Une « guerre de bijoutiers » ?

En bref, on ne peut s’empêcher de se poser la question d’éventuels protagonistes autres que les manifestants qui investissent la rue à leurs risques et périls, et de possibles agendas autres que la condamnation de la vie chère, la dénonciation de la corruption, la réclamation de la justice et des libertés, sinon le changement de régime. Ce n’est pas se montrer complotiste que de s’interroger sur la place, dans les événements actuels, des Gardiens de la Révolution, des acteurs d’un marché financier florissant – lesquels n’ont jamais caché leur joie à voir flamber le dollar et booster leurs gains marginaux, au point de pouvoir redouter l’unification des taux de change et la stabilisation monétaire – ou encore des grands sanctuaires de Qom et de Mashhad qui sont de vraies puissances économiques, et des réseaux de contrebande dans les provinces frontalières. Sans oublier les acteurs étrangers dont les assassinats ciblés et les bombardements de l’année 2025 ont montré qu’ils bénéficiaient de relais en Iran même.

En attendant, les manifestants ont pris pour slogan, répété à l’envi, « Pauvreté, corruption, vie trop chère. Nous avançons vers le renversement [sous-entendu, celui de la République islamique] » (faqhr fesad gerouni, mirim ta sar negouni). Sur la base de ce que j’entends quotidiennement sur les réseaux sociaux – en particulier Clubhouse, massivement suivi – le remède politique semble simple, au moins en théorie, mais des problèmes restent sans solution tangible : la sécurité, dans un pays assiégé par des ennemis étrangers et que la « guerre des douze jours » a traumatisé ; le redressement économique ; la justice ; les libertés. Tant que l’opposition restera divisée sur trois sujets de discorde – la place de l’islam dans le système politique, la relation avec les États-Unis et la question constitutionnelle, autrement dit celle du Guide de la Révolution – l’État devrait garder la main, fût-elle sanguinaire, sur le cours des événements et recevoir l’approbation ou l’acceptation d’une part de la population, celle-ci fût-elle lucide sur son incompétence ou sa corruption.

Le mouvement « Femme, vie, liberté » a fait comprendre au régime qu’il n’a plus d’autre choix que de desserrer le contrôle de la vie privée des citoyens. Au moins dans les grandes villes, le port du voile, de facto, n’est plus obligé, même si aucune loi n’a été prise en ce sens (et d’autant moins qu’il n’y a jamais eu, non plus, de loi explicite le rendant obligatoire). Simplement, les forces de l’ordre ont jeté l’éponge. Le profil des femmes ayant un compte sur Clubhouse est révélateur. Elles affichent très souvent des portraits d’elles non voilées, y compris quand elles sont dans des groupes proches du pouvoir. Dans les zones franches du Golfe, notamment sur l’île de Kish, les femmes sont vêtues moins strictement qu’à Dubaï. De toute façon, le problème du voile a sans doute été toujours surestimé à l’étranger, dès lors que son obligation n’a pas empêché, et a même pu favoriser, la participation des femmes à la sphère publique.

En réponse à cette contestation ouverte, la répression est devenue très dure, comme le prouve le nombre, apparemment terriblement élevé, de morts ces derniers jours. Les services de sécurité se sont préparés à cette confrontation depuis de nombreuses années, et ils sont rompus à la violence. Mais, parallèlement, jamais peut-être le débat n’a été aussi ouvert à l’intérieur de la République islamique, et avec son opposition, au moins jusqu’à la suspension d’Internet. Sur Clubhouse, on peut émettre des opinions très provocantes sur des sujets brûlants, alors même que bien des rooms de la plateforme sont dans les mains d’acteurs du régime. Les Iraniens, ceux de l’intérieur comme ceux de la diaspora, les « experts » comme les gens ordinaires ou les politiques, les jeunes et les moins jeunes des deux sexes, y consacrent beaucoup de temps. Les idées et surtout les invectives circulent et infusent, sans que l’on puisse savoir ce qui en ressortirait en cas de réelle rupture politique. Force est de reconnaître que, malgré la violence des propos qui y sont échangés, Clubhouse tient lieu d’ersatz de société civile et pallie les carences de cette dernière. La prison elle-même participe à ce bouillonnement. Des détenus célèbres, tels que Tadjazadeh, Mirhossein Moussavi ou Bahareh Ranameh, envoient régulièrement leurs déclarations à l’extérieur, que les cercles politiques prennent le temps de discuter sur les réseaux sociaux.

L’un des traits notables de cette agitation intellectuelle est qu’elle ne répudie pas nécessairement le cadre islamique. Souvent, on ne reproche pas à la République islamique de l’être, mais de l’être mal, de manière erronée, voire de trahir le « vrai » islam, notamment du point de vue de la politique économique, de la justice, des libertés publiques ou privées. On se réclame d’un meilleur islam, lequel demeure la « problématique légitime du politique » (Pierre Bourdieu) pour de nombreux protagonistes – ce dont ne se rend pas compte une partie de l’opposition extérieure. Les autorités iraniennes ne seraient pas simplement composées de mauvais dirigeants, mais aussi de mauvais musulmans. On leur fait quotidiennement la leçon en se référant à la tradition du Prophète, à ses paroles (hadith), au Nahjolbalagheh (les dits et les prêches de l’imam Ali) – un répertoire que le président Pezeshkian avait beaucoup cité pendant sa campagne électorale, en 2024 – et aussi en se tournant vers le fiqh, le droit islamique. Cette invocation du « vrai » islam, celui d’Ali ibn Abi Talib, le cousin germain du Prophète, et non celui d’Ali Khamenei, laisse la porte grande ouverte à un débat qui n’épargne plus la personne et la fonction du Guide de la Révolution. L’effacement de ce dernier est de toute manière proche et inéluctable compte tenu de son âge, en dehors même du mouvement de contestation actuel. D’ailleurs, ne doutons pas que l’imminence de cette échéance est sous-jacente aux soubresauts de la vie politique iranienne depuis plusieurs années. À dire vrai, au sein du clergé et dans les cercles de la philosophie politique, la discussion se déroule depuis les années 1990-2000, notamment quant au caractère personnel ou collégial de cette fonction du velayat-faqih (gouvernement du jurisconsulte). Les questions de son statut, de ses prérogatives constitutionnelles, de sa succession ne sont plus taboues, y compris sur Clubhouse. L’un des effets paradoxaux de la République islamique est le silence auquel est tenu le haut clergé quant aux affaires politiques, ce dont ne se rendent pas compte ceux qui attachent beaucoup d’importance aux prises de parole de certains de ses membres intermédiaires ou subalternes, très idéologisés, et qui les prennent pour les porte-voix du régime.

L’imprévisibilité révolutionnaire

L’une des difficultés, pour comprendre les événements en cours, est que nous ne savons pas grand-chose de l’audience réelle des monarchistes et des Moudjahidines du peuple en Iran même. A l’extérieur, l’opposition reste très vague sur son ou ses programmes. Par ailleurs, la diaspora est désormais peuplée en partie de dissidents du régime, généralement qualifiés de réformateurs, mais qui, dans les faits, paraissent demeurer très liés à ses réseaux. Tant et si bien que nous ne savons rien de la position que prendraient les éventuels successeurs de la République islamique sur des sujets aussi cruciaux que le redressement de l’économie, la relation avec les États-Unis (et qui plus est les États-Unis de Trump !), la place de l’islam et celle du clergé – ce n’est pas forcément la même chose – dans un nouveau régime. Il est possible que la République islamique soit exsangue et menacée de l’extérieur. Il est aussi vraisemblable que les Iraniens y regardent à deux fois avant de plonger dans le vide, surtout si c’est une intervention étrangère qui les y pousse. N’oublions pas que la révolution de 1979 a été nationale, et même nationaliste, avant de devenir islamique, et que ce registre de légitimation, lui, n’est nullement épuisé. On ne peut donc exclure qu’une force interne au régime établi en prenne le contrôle en exploitant cette veine, quitte à trouver un compromis avec le « Grand Satan ». Les Gardiens de la Révolution sont bien sûr les premiers auxquels on pense en la circonstance, compte tenu de leur montée en puissance économique depuis au moins deux décennies. Mais rien ne dit qu’ils veuillent se saisir ouvertement d’un pouvoir qu’ils contrôlent déjà dans l’ombre. D’autant plus qu’ils sont eux-mêmes divisés, notamment sur un plan générationnel.

Enfin, par définition, une révolution en bonne et due forme ne se programme pas. Elle procède d’une alchimie que n’appréhendent pas aisément les sciences sociales, comme l’ont prouvé les prédictions, largement erronées, des meilleur(e)s spécialistes en 1977-1979. Elle surgit toujours de manière contingente, sans crier gare, des profondeurs d’une société, en donnant parfois une légitimité à des idées ou des pratiques jusqu’alors impensables.

Le paysage est sans doute plus noir aujourd’hui. On peut se demander comment on a pu en arriver là ! Question difficile, étant donné la complexité de la situation et des responsabilités. Alors, avançons une autre interrogation. Un changement politique peut-il, à lui seul, et dans une société aussi polarisée, produire un miracle autre que celui d’une purification dans un bain de sang ? Pour ma génération, qui a fait la révolution et qui en est toujours fière, sans forcément adhérer au régime qui en est issu, l’espoir est que les courants politiques aujourd’hui en présence parviennent à débattre entre eux sans recourir à la violence, pour conduire aux profondes transformations qui sont nécessaires. L’Iran appartient à tous les Iraniens qui ont vécu ses crises, ses déchirements, la guerre, les sanctions internationales, et qui se sont battus pour son intégrité. »

En savoir plus sur Les gilets jaunes de forcalquier

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*