Iran 1979 : quand la révolution prolétarienne ne va pas jusqu’à son terme, c’est la contre-révolution
jeudi 28 février 2008, par

C’est en 1978-79 en Iran, avec la chute du Shah, renversé par un soulèvement populaire, que le courant islamiste est apparu comme une force capable de menacer des régimes bourgeois du tiers monde. Ne s’attaquait-il pas aux USA, le régime du Shah étant un des piliers de l’impérialisme dans la région ? On se souvient surtout de la prise d’otages, en novembre 1979, à l’ambassade de Téhéran organisée par des partisans de Khomeiny et de l’incapacité des USA à faire face à cette situation où ils étaient bravés publiquement. L’épisode a surtout permis à Khomeiny de prendre définitivement la direction du mouvement populaire contre les tendances d’extrême gauche. On pouvait penser à l’époque que le régime religieux iranien risquait de déstabiliser l’ordre régional. Vingt ans plus tard, le bilan est tout autre : le régime islamiste mis en place par Khomeiny est resté seul en son genre et s’est surtout révélé capable de clore rapidement l’épisode révolutionnaire. La dictature policière des milices islamistes, les Pasdaran ou « Gardiens de la Révolution », a sauvé la mise à la bourgeoisie iranienne. L’appareil militaire et policier du Shah n’a pas été mis en cause par Khomeiny, lequel a finalement pactisé avec les dirigeants de l’armée. Il n’y avait aucune fatalité à ce que les milieux populaires, en particulier les travailleurs, suivent Khomeiny. Les travailleurs et les jeunes révoltés soutenaient bien d’autres organisations que celle de Khomeiny, comme le Toudeh (parti communiste stalinien), les Modjahedines du peuple (islamistes d’extrême gauche) et les Fedayin (maoïstes), sans compter les organisations kurdes. Mais ces organisations se sont alignées au nom de l’unité de la lutte sur Khomeiny jusqu’à sa prise de pouvoir et se sont bien gardées de donner des perspectives au prolétariat autres que le renversement du Shah. Lors du soulèvement qui a contraint l’armée à lâcher le Shah d’Iran, la classe ouvrière a joué un rôle central par la mobilisation des quartiers populaires et par la grève, notamment celle du secteur pétrolier. C’est le risque d’une révolution sociale qui a poussé les militaires à abandonner le régime, et la bourgeoisie à miser sur les islamistes.

CHRONOLOGIE
Octobre 1971, le Shah organise la célébration du 2500e anniversaire de la fondation de l’Empire Perse. Cette célébration se tient sur trois jours à Persépolis, avec plus de 600 invités étrangers. Les cérémonies en costumes d’époque achéménide sont grandioses, et les banquets qui les suivent mobilisent plus de 200 employés, spécialement venus de France à cette occasion. Une polémique dans la presse sur le coût des festivités contribue à ternir encore l’image du Shah.
Janvier 1978
Etudiants et religieux rejoignent les classes moyennes qui protestent régulièrement contre la politique menée par le Shah. Lors d’une importante manifestation, des étudiants trouvent la mort. Des marches sont alors organisées en leur hommage, également pour se mobiliser contre le régime du Shah.
Mars 1978
La situation dégénère. De nouvelles protestations ont lieu. La violence fait rage : les manifestants détruisent de nombreux symboles du Shah implantés dans le pays. L’armée réplique avec force.
Le gouvernement impose des mesures d’austérité à l’été 1978 qui provoquent l’annulation de nombreux projets publics et le gel des salaires. Ces mesures aggravent le chômage et le ressentiment de la population. De plus en plus, la classe ouvrière se joint aux étudiants et à la classe moyenne contre le régime.
Juillet – Août 1978
Pour faire face aux événements, le Shah durcit sa politique. Il entreprend des mesures qui entraînent gel des salaires et annule de nombreux projets publics.
Septembre 1978
Les manifestations se multiplient. De panique, le « roi des rois » interdit tout défilé. En vain, puisque le 8 du mois, une manifestation massive a lieu à Téhéran. Pour répliquer, le Shah n’a d’autres solutions que de réagir par les armes. Des centaines de civils seront ainsi tués. Une journée qui portera le nom de « vendredi noir ».
Octobre 1978
Une grève générale est déclenchée. Elle paralyse l’économie du pays.
Décembre 1978
Les protestations se propagent. Et les drames se poursuivent : des manifestants sont tués chaque jour.
Suite au grand défilé du 12 décembre, le Shah se retranche chez lui affaibli par la maladie. Et demande à l’armée de cesser de tirer, contre l’avis du service de renseignement national.
Et pour tenter d’apaiser la situation, le Shah nomme un opposant au pouvoir, Shapour Bakhtiar, au poste de Premier ministre.
Janvier 1979
Le Shah quitte le pays pour l’Egypte sur le conseil de son Premier ministre, le 16.
Il rejoindra ensuite le Maroc, et peu après le territoire américain.
Février 1979
Quinze jours après le départ du Shah, l’ayatollah Khomeini, exilé en France, rentre à Téhéran. Le 11, il déclame la Révolution en marche et intègre le pouvoir dans la soirée. Il intime l’ordre aux révoltés de rendre les armes dans les mosquées immédiatement en déclarant qu’il n’a pas appelé le peuple à prendre les armes. Un événement qui entraîne la chute du gouvernement de Shapour Bakhtiar, contraint de fuir.
Avril 1979
Proclamation de la république islamique, le 1er du mois.
Août 1979
Une nouvelle constitution est rédigée. Elle créé le Guide Suprême, chargé de contrôler l’armée et les services de sécurité et incarné par l’ayatollah Khomeini.
Novembre 1979
Le 4 novembre, des militants étudiants iraniens envahissent l’ambassade des États-Unis à Téhéran. C’est le début d’une prise d’otages qui durera 444 jours, jusqu’en janvier 1981. Cinquante-deux américains sont ainsi kidnappés.
En 1979, la chute du shah d’Iran et l’embargo américain sur les livraisons d’armes, causé par la crise des otages, affaiblissent considérablement l’armée iranienne. À l’opposé, l’Irak est à l’apogée de sa puissance politique et militaire. La situation se dégrade le 17 septembre 1980 lorsque Saddam Hussein dénonce l’accord d’Alger de 1975, prévoyant la libre navigation sur le Chatt al-Arab. Cette position ravive un vieux différend territorial entre les deux pays. Le 22 septembre 1980, Hussein décide de porter un coup décisif à l’ennemi iranien en envahissant le Khouzistan. Cette région riche en pétrole est le théâtre d’affrontements violents entre l’aviation et l’artillerie lourde des deux belligérants. En fait, la guerre est voulue, aidée et armée par les grandes puissances.
L’Iran pré-révolutionnaire
L’Iran des années 70 était dominé par les grandes puissances impérialistes, Etats-Unis en tête. Quatrième producteur mondial de pétrole, ce pays occupait une position géo-stratégique de premier plan, notamment du fait de sa frontière avec l’URSS. L’administration américaine avait la haute main sur ses affaires internes. En 1953, la CIA et les services secrets britanniques organisèrent le coup d’Etat qui remit au pouvoir le Shah (le « roi »), un moment écarté par Mohammad Mossadegh.
Dans les années 60 et 70, l’industrialisation rapide du pays développa une puissante classe ouvrière, qui supportait de moins en moins la dictature féroce du Shah et de sa police secrète, la SAVAK. Les arrestations, la torture et les exécutions formaient le quotidien des opposants à la monarchie. Les communistes étaient systématiquement traqués. Tant que le régime du Shah leur parut solide, ces méthodes reçurent la bénédiction des « démocraties » occidentales, dont la France. Mais lorsque les impérialistes comprirent que le maintien de la monarchie risquait de provoquer une révolution, ils commencèrent à « lâcher » le Shah, sous couvert de préoccupations « démocratiques ».
Manifestations massives
Comme c’est souvent le cas, la mobilisation de la jeunesse et des classes moyennes annonça l’imminence de la tempête sociale. A partir d’octobre 1977, des manifestations de masse secouent régulièrement le régime. Chaque fois, la SAVAK tire sur la foule, ce qui entraîne de nouvelles manifestations pour protester contre la répression. La SAVAK va jusqu’à mitrailler les manifestants à partir d’hélicoptères. Mais rien n’y fait. Face à l’héroïsme et à la détermination des masses, le ressort de la répression se brise. Les milliers de morts et de blessés ne font qu’accroître l’isolement et l’impopularité du Shah.
A partir d’octobre 1978, la classe ouvrière entre à son tour de plain-pied dans le mouvement. Une grève générale se développe. Les travailleurs du secteur pétrolier jouent un rôle décisif en paralysant le cœur de l’économie iranienne. Ce sont eux qui portent le coup fatal au régime du Shah.
Une fois lancée, la vague révolutionnaire ne cesse de croître. Elle balaie tout sur son passage. Des Shoras – des « conseils » ouvriers – surgissent dans les entreprises. Les travailleurs expulsent les patrons et prennent le contrôle des usines. Les paysans occupent les terres. Les femmes manifestent pour exiger l’égalité des droits. Les étudiants prennent en main toutes les institutions du système éducatif. Les nationalités opprimées – Kurdes, Arabes, Azéris – secouent leur joug et réclament l’autonomie. Inévitablement, dans cette fournaise révolutionnaire, l’armée se disloque. Les soldats du rang refusent de réprimer le mouvement et commencent même à purger l’armée de ses officiers les plus notoirement réactionnaires.
Le clergé chiite
Après la fuite du Shah, le 16 janvier 1979, les conditions d’une conquête du pouvoir par la classe ouvrière se développent. L’appareil d’Etat, aux abois, se fissure de toutes parts. La SAVAK se volatilise, ses membres craignant les représailles. Le véritable pouvoir est dans la rue, dans les millions de jeunes et de travailleurs qui défilent régulièrement à Téhéran et dans les autres grandes villes du pays. Mais il leur manque un élément décisif : une direction marxiste, c’est-à-dire un parti armé d’un programme révolutionnaire et déterminé à s’appuyer sur la mobilisation des masses pour renverser le système capitaliste.
Toutes les grandes organisations de gauche, en Iran, succombent à la démagogie anti-monarchiste de l’Ayatollah Khomeini. A la recherche d’une « aile progressiste de la bourgeoisie », les dirigeants du plus puissant parti de gauche, le Parti communiste (Tudeh), voient en Khomeini un allié dans la lutte contre le Shah. Or il n’y a pas, en Iran, de bourgeoisie « progressiste » – à l’époque comme aujourd’hui. Khomeini et le clergé chiite sont d’implacables réactionnaires.
L’Ayatollah finit par gagner le soutien des impérialistes, qui l’appuient dans ses manœuvres pour se placer à la tête de la vague révolutionnaire, afin d’en limiter la portée – et, ainsi, protéger l’ordre établi.
Le clergé chiite (Mollahs), qui avait été dépossédé de ses terres par la « réforme agraire » de 1963, était depuis en conflit avec le régime du Shah. Dès lors, en l’absence d’une expression politique indépendante de la classe ouvrière, l’opposition du clergé avait réussi à trouver un écho parmi les masses, y compris chez une section significative de la classe ouvrière. Telle était la situation à la veille de la révolution de 1979. Or, au lieu de saper l’assise des Ayatollahs par une politique et un programme de classe indépendants, les dirigeants du Tudeh renforcèrent l’autorité du clergé islamique aux yeux des masses, pendant la révolution. Khomeini n’avait donc aucune force significative, sur sa gauche, pour lui contester la direction du mouvement.
Lorsqu’il prend formellement le pouvoir, le 11 février 1979, Khomeini ne peut pas immédiatement écraser le mouvement révolutionnaire. Plusieurs années lui seront nécessaires pour venir à bout des forces monumentales que la révolution a réveillées. Au début, les travailleurs ont toujours leurs organisations – les Shoras, les comités de quartier, etc. – et cherchent à consolider et étendre ce qu’ils ont conquis. Khomeini doit procéder avec précaution, en éliminant peu à peu tous les organes de démocratie ouvrière grâce à son réseau serré d’institutions répressives, qui sont mises en place sous couvert de « défendre la révolution ». Dans les quartiers, les entreprises, partout, les « gardiens de la révolution » étouffent toute opposition et toute vie démocratique. Pour faire diversion, Khomeini adopte une posture anti-impérialiste. D’où l’épisode de l’assaut contre l’ambassade des Etats-Unis, en novembre 1979.
En 1983, la contre-révolution a achevé son œuvre. Les conquêtes de la révolution sont liquidées : la réduction du temps de travail, le contrôle ouvrier de la production, les augmentations de salaires, la liberté d’expression, les droits des femmes, le droit de faire grève et de manifester – rien ne résiste. Le système capitaliste est sauf. Et la répression est féroce. Le Tudeh est interdit, ses militants emprisonnés, forcés à l’exil ou exécutés. Entre 1981 et 1983, il y a 50 fois plus de militants de gauche exécutés qu’en 30 ans de dictature du Shah.
Trente ans plus tard
Aujourd’hui, trente ans après les événements grandioses de 1979, l’Iran se dirige vers une nouvelle explosion révolutionnaire. Le régime des Mollahs est largement discrédité. Ces dernières années, on a assisté à toute une série de mouvements de protestations des étudiants, ainsi qu’à plusieurs vagues de grève. Les masses commencent à avoir moins peur du régime. L’économie est en crise, et la chute du prix du pétrole aggrave considérablement la situation. Le régime a moins de marge de manœuvre qu’auparavant.
Lors de la prochaine révolution iranienne, les Ayatollahs ne pourront pas tromper le peuple comme ils l’ont fait en 1979. Si la jeunesse et la classe ouvrière iraniennes veulent en finir avec le capitalisme, elles devront se tourner vers les idées et le programme du marxisme. Avec sa puissante classe ouvrière, l’Iran est l’un des pays clés de la révolution socialiste, au Moyen-Orient.
La Riposte, le 3 mars 2009
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