La librairie queer Violette and Co perquisitionnée à Paris pour un livre de coloriage propalestinien

Le parquet de Paris a confirmé la perquisition mercredi de la boutique féministe et lesbienne pour saisir « des objets interdits à la vente ». Violette and Co, qui ne vendait déjà plus l’ouvrage « From the River to the Sea », n’avait jamais été informée d’une quelconque interdiction.

Marie Turcan

D’ordinaire, les salariées de Violette and Co arrivent un peu avant l’ouverture de 10 h 30, par la porte de derrière. Certaines préparent l’espace café de la librairie queer féministe, d’autres vident les poubelles. Puis elles déverrouillent la porte de leur devanture parisienne et accueillent les premiers clients et clientes. Mais mercredi 7 janvier, ce n’est pas le lectorat ordinaire qui attend devant la vitrine.

Cinq policiers et un substitut du procureur se tiennent là, devant l’entrée. Deux officiers arborent des caméras-piétons allumées, un se masque le visage. « Ils ont demandé à parler uniquement à la gérante ; ils n’ont pas dit pourquoi, se remémore Léo, l’employée qui gère l’espace de restauration. Puis ils ont dit qu’ils étaient là pour faire une perquisition, [à propos] d’un livre illégal. »

Lu, la gérante des lieux, se souvient de « son cœur qui bat fort » et de « l’état de choc » des membres de son équipe. Elles sont cinq ce matin-là, cinq à avoir dû se plier à un contrôle d’identité. « Ils nous ont demandé si on avait des exemplaires du livre From the River to the Sea en stock, on a dit non. Puis ils ont fouillé la salle jeunesse, sont descendus dans la cave, ont sorti les livres, un par un, pour les contrôler. Ils ont dû ouvrir environ une trentaine de cartons. Ils ont fouillé les rayonnages publics et les espaces réservés aux personnels, la salle de pause… C’était flippant. » 

Violette and Co, librairie dans le XIe arrondissement de Paris, le 15 janvier 2026. © Photo Marie Turcan / Mediapart

Les salarié·es connaissent bien l’ouvrage concerné. La revue de coloriage From the River to the Sea fait l’objet de virulentes polémiques depuis que Violette and Co l’a affichée en vitrine à l’été 2025, au milieu d’autres livres propalestiniens. Cet ouvrage a la particularité d’être catégorisé « jeunesse », destiné aux « 6 à 10 ans et plus »dixit son édito de présentation, et affiche des positions antisionistes marquées.

Violette and Co dit en avoir vendu « quelques dizaines », puis n’avoir jamais refait de stock. La police est donc repartie bredouille, après plus de trente minutes de fouille.

Une enquête préliminaire ouverte

Le titre du livre (« De la rivière à la mer ») est un slogan régulièrement repris dans les mobilisations propalestiniennes. Il a été façonné par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans les années 1960, avant d’être brandi par le Hamas au tournant des années 1990. Ses défenseurs et défenseuses l’utilisent comme un appel à la liberté du peuple palestinien, tandis que ses contempteurs et contemptrices le voient comme un appel à la destruction totale d’Israël et le jugent antisémite.

« Les policiers nous ont dit plusieurs fois que le livre était interdit et qu’il était illégal de le vendre, se remémore Lu. Pourtant, il n’y a aucune décision de justice en ce sens ! On a pourtant vérifié plusieurs fois, et ce n’est pas trouvable. »

On ne commercialise pas de livres interdits !

Lu, gérante de Violette and Co

À Mediapart, le parquet de Paris a confirmé qu’après un signalement du ministère de l’intérieur, qui a « dénoncé son fort parti pris historique et idéologique », une « perquisition a été diligentée le 7 janvier pour saisir les objets interdits à la vente » et qu’une enquête a été ouverte « pour importation de publication destinée à la jeunesse comportant un contenu dangereux pour elle en raison de son caractère pornographique, illégal ou immoral », sur le fondement de l’article 13 de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse. Le délit est puni d’un an d’emprisonnement et d’une amende de 3 750 euros.

« On ne commercialise pas de livres interdits !, martèle la gérante de Violette and Co. Notre lieu est beaucoup trop important pour qu’on prenne ce genre de risque, on veut être le plus carré·es possible. » Encore aujourd’hui, le livre de coloriage n’a été frappé d’aucun arrêt d’interdiction de vente par le ministère de l’intérieur (comme c’était le cas par exemple pour le livre Bien trop petit, en 2023, considéré comme « pornographique »). Alors, d’où vient ce signalement ?

Des règles spécifiques aux livres jeunesse

Mediapart a remonté le fil d’une histoire qui touche à trois ministères différents – la justice, l’intérieur et la culture – et relevé plusieurs incohérences dans la procédure, jusqu’à l’ouverture de cette enquête et d’une perquisition.

En juin 2025, la librairie Violette and Co compose une vitrine pour l’été avec de nombreux ouvrages sur la Palestine. Parmi ceux-ci est disposé, visible de la rue, le livre From the River to the Sea, traduit en français à partir d’une version originale éditée par Social Bandit Media, un collectif sud-africain. Quelques semaines plus tard, la vitrine est vandalisée avec les termes « Hamas violeur » et « islamo-complices » gravés dans la devanture. Les gérantes reçoivent des coups de fil et des visites sur le même ton, de personnes s’opposant à cet ouvrage.

La tension monte d’un cran en août, alors que l’histoire se propage sur les réseaux sociaux et que la librairie se fait cyberharceler, reçoit des injures lesbophobes et des menaces d’attaques physiques. Violette and Co porte plainte auprès du procureur de la République – sans nouvelle depuis de cette procédure – et MediapartL’Humanité et d’autres médias rapportent les faits.

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Les cartons qui ont été ouverts dans la libraire Violette and Co, à Paris. Photographie du 15 janvier 2026. © Photo Marie Turcan / Mediapart

C’est à ce moment-là, le 12 août 2025 précisément, que le ministère de l’intérieur, par l’intermédiaire de sa direction des libertés publiques et des affaires juridiques, envoie un courriel à propos de From the River to the Sea pour interroger la Commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse (CSCPJ).

En France, cette commission qui dépend du ministère de la justice est chargée depuis 1949 de « vérifier » qu’une publication axée jeunesse « ne comporte aucun contenu présentant un danger » pour les enfants et adolescents. Son avis favorable est obligatoire pour qu’un livre jeunesse provenant d’un pays hors de l’Union européenne (UE) puisse être importé sur le territoire.

Un avis défavorable que personne ne connaît

Selon les informations de Mediapart, cette commission a répondu le 14 novembre 2025 au ministère de l’intérieur avoir examiné l’ouvrage en octobre et émis un « avis défavorable à l’importation de l’ouvrage », au motif « que son contenu est susceptible d’inciter à la haine envers un groupe de personnes, à savoir la population israélienne, et de nuire à l’épanouissement moral de la jeunesse ».

La commission détaille dans sa lettre que l’ouvrage « contient des éléments à forte connotation politique et des prises de position à l’égard de l’État d’Israël, sans contextualisation sur les raisons ayant conduit à sa création ». Elle critique son titre et estime que tous ces éléments « ont été de nature à induire chez les enfants une vision biaisée et conflictuelle », mentionnant « la diffusion de l’ouvrage dans un contexte de tensions exacerbées et de montée de l’antisémitisme ». 

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Extraits de l’ouvrage « From the River to the Sea ». © Photos Mediapart

Violette and Co, dans un communiqué, regrette cette analyse : « Nous avons décidé de proposer ce livre à la vente, en plein génocide de la population gazaouie, parce que nous avons jugé qu’il s’agissait d’un livre important, bien documenté, porteur d’un idéal de justice et de paix, répondant à des nombreuses demandes que nous avions en librairie. Nous avons donc décidé de le proposer à la vente sans percevoir de pourcentage sur les ventes, afin que les bénéfices soient entièrement reversés à des associations humanitaires à Gaza. »

From the River to the Sea, malgré sa qualification jeunesse, est un ouvrage de coloriage à l’imagerie militariste – certaines pages invitant à colorier autour de soldats armés – qui fait peu de place à l’histoire d’Israël. L’ouvrage sud-africain se focalise sur la souffrance du peuple palestinien et la Nakba, et invite à réfléchir à « la relation spéciale » entre « l’Afrique du Sud et la Palestine, car elles ont toutes deux lutté contre des oppressions similaires ».

Depuis sa parution en mai 2024, il a été diffusé dans de nombreux pays. En Allemagne, la chaîne de librairies Hugendubel l’a retiré de la vente après des pressions. À Jérusalem-Est, la librairie palestinienne Educational Bookshop a été perquisitionnée en février 2025 par la police israélienne et les exemplaires saisis. Dans un communiqué, l’éditeur Social Bandit Media a dénoncé « l’État israélien qui s’efforce de saisir la moindre occasion pour délégitimer et criminaliser la culture et l’histoire palestiniennes ».

Personne n’informe la librairie

Contactée, la Commission de surveillance et de contrôle des publications pour la jeunesse indique à Mediapart avoir « transmis son avis quant à l’importation de cet ouvrage au ministère de la culture, lequel est compétent pour autoriser l’importation des ouvrages jeunesses en provenance d’État non membres de l’UE ». Le ministère de l’intérieur a également reçu cet avis.

Pour autant, personne n’a depuis mentionné son existence à Violette and Co. Fin novembre 2025, elle est pourtant au cœur d’une nouvelle controverse : des élu·es de la droite parisienne parviennent à rejeter une subvention de 500 000 euros à quarante librairies indépendantes et justifient cette manœuvre précisément par la mise en vente du livre propalestinien de la librairie queer.

En décembre 2025, c’est la région Île-de-France à son tour qui refuse une subvention à Violette and Co, qu’elle accuse encore plus frontalement de relayer, « par l’ouvrage qu’elle a mis en vitrine, des publications antisémites appelant à la haine ». Les gérantes tentent de se renseigner à chaque controverse pour savoir si l’ouvrage est illégal mais ne trouvent rien.

« Dans des cas comme ça, les librairies pourraient recevoir un courrier qui demande le retrait du livre, point barre. Il n’y a pas une perquisition à cinq policiers avec un substitut du procureur ! », s’indigne l’avocat Thibault Laforcade, qui représente la librairie.

Les gérantes, qui sont convoquées à la fin du mois en audition libre au commissariat, soulignent par ailleurs n’avoir jamais « importé » l’ouvrage traduit en français, qui leur a été déposé sur place, en boutique. « C’est une démarche fréquente : des gens viennent déposer des livres, sur plein de sujets variés, et on les vend, comme des ouvrages autoédités par exemple… Il n’y a pas une journée sans qu’on soit sollicité·es pour des dépôts ! C’était un parmi d’autres », rappelle Lu, qui insiste sur le fait qu’elle n’en a jamais commandé par la suite.

L’éditeur sud-africain dans le flou

Et l’éditeur, dans tout cela ? Social Bandit Media n’a pas répondu aux sollicitations de Mediapart. Selon nos informations, toutefois, il n’aurait jamais été mis au courant de l’avis défavorable émis par la CSCPJ. Ce n’est qu’après la perquisition de Violette and Co, soit le 7 janvier, que le collectif a obtenu un retour de la commission, après l’avoir demandé.

Interrogée sur ce point, la commission n’a pas apporté d’explication sur cette temporalité. Elle rappelle simplement que, par défaut, un ouvrage jeunesse de provenance hors UE doit être validé par le ministère de la culture, après un avis favorable. En l’occurrence, Social Bandit Media n’a pas présenté son ouvrage « a priori », mais seulement lorsque la CSCPJ le lui a demandé à l’automne. Une erreur relativement fréquente, si l’on en croit le rapport d’activité 2018-2020 de la commission, où elle concède être « rarement sollicitée pour les publications étrangères importées en France », même si les éditeurs y sont normalement obligés.

Et comme il n’a jamais été informé de la décision de la commission, l’éditeur sud-africain n’a pas non plus pu la contester. « C’est un vrai problème en droit, s’étrangle l’avocat Thibault Laforcade. On a un acte administratif dont personne n’est informé et qui n’est donc susceptible d’aucun recours ! »

Violette and Co, elle, accuse le coup d’une énième polémique politico-médiatique. « On s’en serait bien passé·es, il n’y a aucun doute ! Tous les deux mois, on se prend des attaques. Déjà que de base, c’est un métier fatiguant… On aimerait bien le faire tranquillement », sourit Lu, qui dit tenir grâce aux marques de soutien reçues par la librairie. Elle se dit toutefois déterminée à « alerter, pour que les gens sachent qu’on en est là ». « On se demande si ce n’est pas de l’intimidation ou une manœuvre politique. Il faut se mobiliser maintenant et ne pas lâcher les librairies indépendantes. »

La librairie va plus loin dans son communiqué : « L ’objectif ne semble pas avoir été l’application du droit mais l’envoi d’un signal : surveiller, intimider, dissuader. Le flou volontairement entretenu sur les procédures et le zèle déployé pour une accusation manifestement bancale contrastent violemment avec l’inaction persistante face à la plainte que nous avons déposée en septembre 2025 pour menaces, dégradations et intimidations. »


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