L’avenir du Groenland, symbole du capitalisme du désastre

Reporterre

17 janvier 2026

La ruée des États-Unis sur le Groenland incarne le stade avancé du capitalisme où, s’affranchissant du droit et de l’humanité, la quête des ressources, l’appât du gain et le technofascisme attisent la catastrophe écologique.

Donald Trump a beau nier le réchauffement climatique, il sait aussi en tirer des opportunités et des perspectives de profit. Son désir de conquête du Groenland s’inscrit dans une histoire longue du colonialisme, mais la fonte des glaces vient ouvrir de nouveaux possibles. Une terre largement inexploitée s’esquisse à l’horizon. Avec toute sa richesse, ses mines, et ses sources d’énergie.

Le pouvoir étasunien, associé aux milliardaires de la tech, rêve de faire de ce bout de territoire, aux confins du monde, la vitrine d’une société futuriste, libertarienne et extractiviste. On pourrait croire que c’est du délire. Mais de ceux dans lesquels notre époque se complaît. Derrière l’offensive de Donald Trump en Arctique, les barons noirs de la Silicon Valley sont en embuscade. Avec leurs fantasmes technofascistes qui irriguent désormais directement les sphères au pouvoir.

Au Groenland, une future « freedom city » privée ?

Dans son récent livre Le capitalisme de l’apocalypse (ed. du Seuil), le chercheur canadien Quinn Slobodian étudie la sinistre utopie de ces ultrariches qui veulent faire sécession. Le retour de Trump à la Maison Blanche leur donne des ailes. Ils prophétisent désormais la fin de la démocratie libérale et cherchent à créer un capitalisme à l’état pur, débarrassé de toute contrainte sociale. Leur objectif ? Un futur privatisé fait d’enclaves et de cités-États dirigées comme des entreprises.

Depuis plusieurs années, le Groenland est dans leur viseur. Ils rêvent d’en faire une zone économique spéciale et un paradis fiscal. Une « freedom city » (« ville de la liberté ») dont parle ouvertement l’un des grands pontes de la tech, Peter Thiel, le fondateur de PayPal et patron de la firme de surveillance Palantirgrand financeur du trumpisme. Ce libertarien prône la création de villes privées et apatrides, exemptées de taxes.

D’après une enquête de l’agence de presse Reuters, il s’est associé à l’ingénieur informatique et investisseur Marc Andreessen — conseiller informel du désormais dissous Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) d’Elon Musk — pour injecter des sommes colossales dans l’entreprise Pronomos Capital qui a lancé plusieurs projets de villes start-up dans le monde.

Pronomos a aussi investi dans une entreprise de construction, Praxis, qui a jeté son dévolu sur le Groenland. Son fondateur, Dryden Brown, s’est rendu sur place en novembre 2024 dans l’objectif d’acheter le territoire. Il en est reparti avec l’idée d’en faire un prototype de colonie martienne, comme il le racontait dans une série de tweets. Un hub où se développerait toute une série de technologies émergentes, des IA aux miniréacteurs nucléaires.

« Les technofascistes ont pris le pouvoir »

Cela pourrait sembler risible, mais c’est très sérieux. Comme le racontent les deux journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, dans leur dernier livre Apocalypse nerds (ed. Divergences, 2025), « les technofascistes ont pris le pouvoir » et ils nous plongent sciemment dans leur « Moyen Âge du futur ».

En tout cas, ils s’en donnent les moyens. Praxis a reçu plus de 525 millions de dollars de financement pour creuser cette idée de « freedom city ». L’ancien associé de Peter Thiel, Ken Howery, a été désigné par Trump pour diriger l’ambassade des États-Unis au Danemark. C’est cet autre libertarien, adepte lui aussi des villes privées, qui est aujourd’hui en train de conduire les négociations pour tenter d’acquérir le Groenland.

Le nouvel eldorado minier

Les richesses du Groenland attirent les convoitises. L’île possède une réserve en terres rares équivalente à celles des États-Unis, de l’uranium, un gisement de rubis, d’importants stocks de sables, du cobalt, du graphite, du lithium, du nickel, du zinc, etc. Elle détient aussi d’importantes réserves en pétrole. Tout un trésor que révèle la fonte des glaces et du pergélisol.

Selon une étude publiée en 2023 par la Commission géologique du Danemark et du Groenland et rapportée par Le Monde, 23 des 34 minerais considéré comme des « matières premières critiques » par la Commission européenne sont présents dans les sous-sols du territoire. Ceux-ci, poursuit le quotidien, contiennent aussi 43 des 50 matières premières critiques jugées essentielles par le gouvernement étasunien.

« L’une des plus grandes concentrations de minéraux jamais découverte »

« Lancez une fléchette n’importe où sur le littoral et vous toucherez à coup sûr une cible minérale de classe mondiale », affirmait en février 2025 le président du Texas Mineral Resources Board, Anthony Marchese, lors d’une audition de la commission sénatoriale étasunienne du commerce, des sciences et des transports, qui portait justement sur l’acquisition du Groenland.

Selon lui, « le Groenland recèlerait sans conteste l’une des plus grandes concentrations de minéraux jamais découvertes dans un seul territoire ». Des ressources indispensables à l’économie numérique, aux appareils électroniques et au complexe militaro-industriel.

Le développement de l’intelligence artificielle justifierait en partie les velléités expansionnistes étasuniennes. Les températures fraîches du Groenland et sa proximité avec des sources géothermiques pourraient en faire un endroit idéal pour alimenter les énormes centres de données nécessaires à l’IA, estime ainsi la sénatrice étasunienne Maria Cantwell, lors de cette même audition. Une vision confirmée par l’ex-directrice du Polar Institute au Wilson Center, Rebecca Pincus, avec la proximité de la calotte glaciaire en train de fondre.

Jeff Bezos, Bill Gates, Elon Musk… Les milliardaires en première ligne

« L’importance stratégique du Groenland pour les États-Unis dépasse donc largement ses paysages gelés… et s’étend loin dans l’espace, dit Tom Dans, l’ex-commissaire à l’Arctique dans les colonnes du New York Post.

« Prenez ce dont les États-Unis ont besoin pour conserver leur domination dans le domaine des technologies de l’information : le stockage de données et le déploiement de puissance de calcul, le Groenland répond parfaitement à cette demande, dit-il. Le président Trump l’a bien compris et Elon Musk le comprend mieux que quiconque. »

Plusieurs sources disent justement qu’Elon Musk aurait joué un rôle essentiel dans cette tentative d’annexion. Le PDG du groupe Tesla chercherait en effet à sécuriser son accès aux métaux critiques, essentiels aux batteries et aux composants électroniques face au monopole chinois.

D’autres milliardaires étasuniens veulent aussi leur part. Jeff Bezos, le patron d’Amazon, et Bill Gates, cofondateur de Microsoft, ont ainsi investi dans KoBold Metals, une entreprise qui utilise l’intelligence artificielle pour explorer de nouveaux gisements au Groenland. Elle a lancé en mars derniers ses premiers forages près de la baie de Disko, dans le sud-ouest du pays, afin d’y prospecter du nickel, du cuivre et du cobalt.

Vers un nouvel écocide ?

« Ce n’est pas encore la fin de l’histoire, l’avenir ne leur appartient pas tout à fait », veulent croire les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet dans leur livre. Mais le plan qui se déroule sous nos yeux donne une idée de qui se trame. Et du point de bascule en cours.

« La montée du capitalisme du désastre », décrit par l’autrice Naomi Klein, ne cesse de s’accélérer. L’impérialisme tire profit de la destruction du monde et le réchauffement climatique est un atout pour les ultrariches : il déplace les limites de la colonisation et de l’exploitation. Et ouvre la voie à un nouvel écocide, sur des terres pour l’instant épargnées de la prédation, et où l’exploitation d’hydrocarbures et les mines d’uranium étaient jusqu’ici interdites.

« Nos adversaires savent parfaitement que nous entrons dans une ère d’urgence, mais ils choisissent de laisser la Terre brûler, constate-t-elle. Ils tirent profit des catastrophes, les provoquent et les planifient d’un même mouvement ». Sur ce point, l’offensive actuelle sur le Groenland en est un cas d’école.


En savoir plus sur Les gilets jaunes de forcalquier

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*