Interdiction des réseaux sociaux : « Fixer un âge légal d’accès au smartphone serait plus efficace »

 

L’Assemblée nationale a adopté, le 26 janvier, la proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Pour Yves Marry, de l’association Lève les yeux !, ils ne sont « qu’une des facettes du problème » imposé par notre société capitaliste.

L’Assemblée nationale a adopté, le 26 janvier, la proposition de loi visant à « protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux ». Porté par Laure Miller (Ensemble pour la République), le texte vise à interdire l’accès des jeunes de moins de 15 ans aux réseaux sociaux et à interdire l’usage des smartphones au lycée. Cette première mesure, qui passera prochainement au Sénat, ouvre « une brèche dans la technophilie béate qui a dominé jusque-là », selon Yves Marry, délégué général de l’association Lève les yeux !, et auteur du livre La Guerre de l’attention.

Reporterre — Pour lutter contre les problèmes d’addiction et de santé publique engendrés par les réseaux sociaux, l’interdiction est-elle une bonne méthode ?

Yves Marry — Oui, franchement oui. Par définition, ce qui est addictif nécessite d’être éloigné par la puissance publique. On a besoin d’être protégé contre nous-même de la tentation aux produits addictifs. De la même manière qu’avec le tabac, la drogue et l’alcool, il faut des normes de protection et donc d’interdiction.

C’est désormais avéré, appuyé par de nombreuses études scientifiques : en plus de tous ses impacts sur la santé, la démocratie et l’environnement — qui sont catastrophiques —, la technologie numérique a aussi une dimension addictive dans au moins deux usages principaux, les réseaux sociaux et les jeux vidéo. On ne peut plus l’ignorer.

Notre préconisation générale, à l’association Lève les yeux !, ce n’est pas seulement l’interdiction des réseaux, c’est un âge minimal d’accès au smartphone, qu’il faudrait fixer entre 15 et 18 ans, de manière collective. C’est le smartphone qui est le principal problème [et l’usage qu’en ont les industriels du numérique]. Il permet un accès seul à internet exposant les enfants et les adolescents à des contenus toxiques, traumatisants et destructeurs pour leur santé mentale.

Comment analysez-vous l’apparition de cette question dans le débat public ?

C’est à la fois intéressant et surprenant de voir que son portage et sa mise à l’agenda politique vient d’un parti et d’un homme d’État — Renaissance et Emmanuel Macron — qu’on n’aurait pas attendus sur cette question. Ils se sont faits les chantres de la start-up nation, ils encouragent l’usage de l’IA [intelligence artificielle] à l’école, ils orientent l’argent public vers le développement tous azimuts de la technologie numérique. C’est évidemment contradictoire.

Mais cela procède sans doute d’une prise de conscience. De nombreuses enquêtes d’opinion montrent qu’il y a une demande de protection très forte dans la société. Une majorité de Français est favorable à ces mesures d’interdiction. Et Emmanuel Macron l’a très bien compris.

Ne risque-t-il pas d’y avoir une forme d’instrumentalisation de la part du pouvoir ? Emmanuel Macron prônait aussi la 5G et traitait, il y a quelques années, les écolos d’« Amishs », cette communauté connue pour se tenir à l’écart du progrès…

Oui, on en blague d’ailleurs. On dit qu’Emmanuel Macron est devenu notre meilleur amish ! La contradiction du gouvernement saute aux yeux. Il a tout fait pour accroître la numérisation de nos vies. Mais malgré tout, on ne peut que se réjouir qu’il tende désormais vers ce type de mesures.

« Il faut se déconnecter des écrans pour se reconnecter à l’essentiel »

Je pense aussi qu’une partie de la gauche se fourvoie en tentant de s’opposer à l’interdiction. En reprenant le vieux diktat libéral « il est interdit d’interdire », elle se trompe de combat et tombe dans le piège des industriels qui mènent une stratégie du doute et distillent ce type d’arguments.

Leur justification ressemble à celle du lobby du tabac. Quand on a voulu interdire la cigarette dans les lieux publics, on parlait de liberté de fumer, etc. Je pense que la gauche, par peur de paraître technophobe et par réflexe d’opposition, commet une erreur politique. Au détriment de la santé des jeunes.

C’est d’autant plus étonnant que sur cette question, les rapports scientifiques et politiques ne font que s’accumuler et plaident tous pour une régulation forte. Le rapport de l’Anses en décembre, la commission « les jeunes et les écrans », la mission parlementaire sur les effets de TikTok… Qu’y a-t-il de plus marquant dans ces études ?

Ce qui m’inquiète le plus, c’est la hausse des tentatives de suicide chez les adolescents et en particulier chez les jeunes filles. Selon les estimations, elles ont augmenté de 40 à 50 % depuis l’arrivée des réseaux sociaux. L’augmentation du mal-être adolescent et son lien avec la détention du smartphone est établi. Il provoque de l’isolement, du cyberharcèlement, un manque de sommeil, de l’anxiété, de la sédentarité. C’est un cocktail explosif, avec des effets cumulatifs, très dangereux, qui cause beaucoup de souffrance à notre jeunesse. Il y a aussi une hausse de la pédocriminalité en ligne ; le livre de Véronique Béchu sur le sujet est effrayant. Ces phénomènes ne peuvent pas nous laisser indifférents et doivent nous pousser à l’action.

Les jeunes réussiront-ils à contourner ces règles ? L’exemple de l’Australie, qui a interdit les réseaux aux moins de 16 ans, montre que de nombreux adolescents sont restés sur Snapchat, d’autres ont trafiqué leur passeport avec l’IA, etc. Cela ne risque-t-il pas de renforcer aussi la surveillance numérique ?

C’est un enjeu à surveiller. Comment va-t-on mettre en pratique cette interdiction, et avec quelle modalité ? Je pense qu’il faut décorréler les deux débats, il faut se mettre d’accord sur le principe d’interdiction et voir ensuite comment l’appliquer sans tomber dans le piège orwellien du contrôle numérique et le développement tous azimuts de la reconnaissance faciale, etc. C’est aussi pour cela que l’on préconise la fixation d’un âge légal d’accès au smartphone, c’est un moyen plus simple et plus efficace pour protéger la jeunesse, sans accroître l’usage de la surveillance numérique.

La question ne se joue-t-elle pas aussi sur le plan du désir ? Au-delà de l’interdiction, comment rendre désirable et possible une vie sans smartphone ? Comment faire pour que le dehors ne soit pas un repoussoir ?

Vaste débat. C’est évidemment à une remise en cause plus générale qu’il faut s’atteler, et réinterroger ce mode de vie que nous impose la société moderne et capitaliste. Avec sa sédentarité, sa technologie, son aliénation et sa déconnexion au vivant. Le meilleur moyen de redonner goût au contact avec la nature, le vrai, le sens de l’effort, c’est justement la déconnexion numérique. Il faut se déconnecter des écrans pour se reconnecter à l’essentiel, retrouver du lien avec les autres, avec soi-même, avec le dehors. Je suis favorable à la décroissance. Mais aujourd’hui, elle ne pourra pas être mise en place sans une limitation massive de nos usages numériques.

Un flux de vidéos semble être devenu, pour certains, plus désirable que le rapport aux éléments, il y a quelque chose de vertigineux d’un point de vue écologique…

Oui, on vit une dystopie à ciel ouvert. Et la bascule en vingt ans est abyssale. L’industrie du numérique pousse au maximum son avantage et ses profits et la société doit s’en protéger.

En réduisant les enjeux du numérique à la question des réseaux sociaux, le gouvernement ne fait-il pas l’impasse sur l’essentiel ? N’est-ce pas prendre la question par le bout de lorgnette ?

La pénétration des écrans dans notre société est massive. 9 enfants sur 10, âgés de 12 ans, disposent déjà d’un smartphone au quotidien. Le temps passé devant les écrans est en moyenne de 1 h 30 chez les 3-5 ans. C’est évidemment contre cette numérisation plus générale de l’existence qu’il faut lutter. Les réseaux sociaux ne sont qu’une des facettes du problème. Même si leur usage est le plus addictif.

À l’interdiction des réseaux sociaux, il faut associer tout un ensemble de politiques publiques ambitieuses. De la prévention, de l’éducation au média. L’interdiction des écrans avant 6 ans, l’interdiction du smartphone avant 15 ans. Un moratoire sur le numérique éducatif, un droit à la non-connexion administrative — pour accéder à ses droits sans internet — etc. C’est ce que nous prônons dans notre charte à l’attention des listes municipales. Il faudrait aussi interdire en Europe, ou du moins en France, des applications comme TikTok ou X, conçues pour être toxiques et diviser la société. On ne s’en porterait que mieux.

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