Les intenses liens financiers de Jeffrey Epstein avec la famille Lang 

Fabrice Arfi et François Bougon

La divulgation aux États-Unis par le ministère de la justice de trois millions de nouveaux documents issus de l’affaire Epstein met au jour des liens inédits, financiers notamment, entre le criminel sexuel qui fait trembler les États-Unis et la famille de l’ancien ministre Jack Lang, actuel président de l’Institut du monde arabe à Paris.

Selon les éléments consultés par Mediapart, Jeffrey Epstein a fondé en 2016 une société domiciliée dans les îles Vierges américaines, un paradis fiscal, dont la moitié des parts est détenue par Caroline Lang, fille aînée du hiérarque socialiste. Baptisée Prytanee LLC, cette société offshore a été immatriculée le 22 juillet 2016 à Saint-Thomas, une des trois îles Vierges américaines.

Caroline Lang, 64 ans, est une personne influente du monde de la culture. Elle a passé près de trois décennies à la tête de la société de production Warner Bros Television pour la France et les pays francophones. Elle a été nommée début janvier déléguée générale du Syndicat des producteurs indépendants (SPI). Elle est aussi administratrice du festival Séries Mania et jusqu’à peu membre de la commission de l’avance sur recettes du Centre national du cinéma (CNC). Engagée contre les inégalités de genre dans son milieu professionnel, elle copréside en outre l’association Pour les femmes dans les médias (PFDM).

Jack Lang, Caroline Lang et Jeffrey Epstein. © Photos Stéphane de Sakutin / AFP, Catherine Delahaye / Sipa et Epstein Estate / House Oversight / ZUMA Press Wire via Sipa

Dans sa jeunesse, Caroline Lang a eu une brève carrière d’actrice, elle a notamment joué dans L’Argent (1983) de Robert Bresson. Et d’argent il sera question avec Jeffrey Epstein. D’après les informations fournies aux autorités judiciaires états-uniennes par la Deutsche Bank, une des banques de Jeffrey Epstein, la société Prytanee LLC avait pour objet l’achat d’œuvres d’art (peintures, dessins, sculptures, photographies, mobilier…). Au total, les comptes de la société détenue par Jeffrey Epstein et Caroline Lang ont été crédités de 1,4 million de dollars, selon la même source.

Rencontrée dimanche 1er février à Paris, Caroline Lang explique à Mediapart avoir fait la connaissance de Jeffrey Epstein autour de 2012, par l’entremise d’un couple d’amis commun, à savoir le célèbre réalisateur new-yorkais Woody Allen et sa compagne Soon-Yi Previn (fille adoptive de sa précédente compagne Mia Farrow). Toutes et tous partagent une passion pour l’art, les expositions parisiennes en vogue et les galeries à la mode.

« Un jour, Jeffrey nous a dit, à mon père et moi, qu’il voulait investir dans de jeunes artistes français et internationaux, pour les aider, se souvient Caroline Lang. Il a proposé de monter un fonds et j’ai dit oui. Je ne me suis occupée de rien. Ce sont les avocats de Jeffrey Epstein qui ont tout fait, en termes de montage. » Le but de l’opération Prytanee ? Miser sur de jeunes artistes et revendre leurs œuvres des années plus tard.

Une société non déclarée

Caroline Lang a investi dans Prytanee LLC par l’entremise d’une tierce entité, le Pierre Trust, lui aussi domicilié dans les îles Vierges américaines. Dans un mail adressé fin décembre 2016 à une responsable de la Deutsche Bank chargée d’ouvrir un compte bancaire pour Prytanee LLC, l’avocat et conseiller juridique d’Epstein, Darren Indyke, souligne que les fonds viennent de la Southern Trust Company (STC), la société d’Epstein, et que Caroline Lang apporte, elle, sa connaissance du marché de l’art.

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Les statuts constitutifs de la société offshore Prytanee LLC.

« La participation du Pierre Trust dans le fonds d’art représente la valeur ajoutée de Mme Lang dans la sélection des nouveaux artistes et des œuvres dans lesquelles le fonds investira, écrit ainsi l’avocat. STC fournit les fonds et Mme Lang apporte son expertise et son flair pour le potentiel et la valeur artistiques. »

« J’ai été d’une naïveté confondante », observe aujourd’hui Caroline Lang, qui avoue ne pas avoir déclaré au fisc français sa société dans les îles Vierges. « Comme je n’avais pas mis d’argent dedans – tous les fonds provenaient de Jeffrey –, je n’ai pas mesuré les implications et les conséquences », précise-t-elle encore.

Les très nombreux échanges de mails rendus publics par le ministère de la justice (Department of Justice – DOJ) éclairent aujourd’hui la proximité qui existait entre Caroline Lang et Jeffrey Epstein, retrouvé mort le 10 août 2019 dans sa cellule de la prison de New York. Il était incarcéré dans le cadre d’une enquête pénale explosive le mettant en cause pour des crimes sexuels et, par ricochet, susceptible d’impliquer de puissants membres de l’élite politique et économique des États-Unis. Aucun message consulté par Mediapart ne laisse cependant supposer une implication de Caroline Lang ou de son père dans les crimes sexuels du prédateur.

D’après un document disponible sur le site du DOJ, Jeffrey Epstein a signé deux jours avant sa mort une sorte de testament financier dans lequel il demandait de léguer en cas de décès de très substantielles sommes d’argent à ses proches – sa fortune était estimée à plus de 500 millions de dollars. Parmi ceux-ci : Caroline Lang, à qui 5 millions de dollars étaient promis. Caroline Lang ne connaissait pas, dit-elle, l’existence de ce testament avant que Mediapart le lui présente.

Le nom de Jack Lang dans les statuts

Pour leurs affaires, Caroline Lang et Jeffrey Epstein avaient confié la gestion opérationnelle de Prytanee LLC à un certain Étienne B., par ailleurs connaissance de Jack Lang. Un mail adressé par ce dernier, le 21 octobre 2016, à l’avocat de Jeffrey Epstein suscite d’ailleurs des interrogations au sujet du périmètre réel des personnes intéressées aux activités de Prytanee LLC. On peut en effet y lire : « J’ai finalement sécurisé le soutien de la famille Lang sur le dossier et les documents. » Il est ainsi question de « la famille Lang », et pas simplement de Caroline.

Confrontée à ce message, cette dernière va plus loin : elle assure avoir découvert, samedi 31 janvier seulement, en consultant ses archives après un premier SMS de Mediapart, que son père était lui aussi mentionné dans les statuts de l’entreprise. Selon un document de septembre 2016, qu’elle a montré à Mediapart, la société offshore devait en effet être dissoute en cas de décès de Jeffrey Epstein, Caroline Lang et… Jack Lang, orthographié « Jacques ». Une erreur que faisait souvent Epstein.

Contacté par Mediapart, l’ancien ministre de la culture et de l’éducation nationale, aujourd’hui âgé de 86 ans, jure n’avoir jamais été informé de ce fait.

Plusieurs mails disponibles sur le site du DOJ peuvent néanmoins laisser supposer que Jack Lang était associé, au moins intellectuellement, aux prétentions artistiques de sa fille et de Jeffrey Epstein. Le 14 mai 2018, Caroline Lang écrivait ainsi à son associé : « Mon père veut annuler pour demain, il a vu les peintures et elles ne sont pas intéressantes. » Et sur un agenda répertoriant les activités de Jeffrey Epstein à l’été 2018, on trouve un dîner organisé à New York où il a invité à sa table Étienne B., le gestionnaire de Prytanee LLC, « Jaques [sic] » et « Monique », la femme de l’ancien ministre.

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Extraits de mails échangé entre Caroline Lang, son père et Jeffrey Epstein.

Caroline Lang apparaît d’ailleurs dans les mails comme un des principaux relais de Jeffrey Epstein auprès de son père. Elle organise de nombreux rendez-vous du financier avec lui, des déjeuners, des dîners, des cafés, parfois des voyages, et échange régulièrement à son sujet.

Par exemple en juin 2012, quand son père est vaincu aux législatives. « Le fait que Marine Le Pen ait mis mon père sur une “liste noire” et a[it] demandé aux électeurs de le battre a marché », écrit-elle à Epstein, qui lui répond : « Je suis avec toi par l’esprit si ce n’est par le corps. » Caroline Lang a tenu à lever toute ambiguïté auprès de Mediapart : « Je n’ai jamais eu d’histoire sentimentale avec Jeffrey. Il était délicat, mais il ne m’a jamais draguée. Jamais. En revanche, il a été un vrai soutien pour mes parents et pour moi à la mort de ma sœur Valérie [elle est morte en 2013 d’une tumeur au cerveau – ndlr]. »

Un an plus tard, Caroline Lang évoquera un rendez-vous qui ne peut se faire, d’après elle, qu’en « tête-à-tête » entre Jeffrey Epstein et son père. Mais le sujet n’en est pas mentionné dans le courriel. L’année suivante, en mai 2016, Epstein envoie à son tour  un mail à Caroline Lang en lui demandant si « l’ami de [s]on père viendra pour parler du deal ». Mais là non plus, le sujet n’est pas évoqué dans les échanges.

Epstein, qui parle dans ses mails de Jack Lang comme d’un « grand ami » avec le statut d’« icône » française, n’hésite pas, par ailleurs, à présenter l’ancien ministre de la culture de François Mitterrand comme « travaillant pour [sa] fondation à Paris » auprès d’un correspondant non identifié.

Un riad « offshore »

Jack Lang et Jeffrey Epstein, qui ont l’habitude de se voir à Paris, à Avignon ou au Maroc, n’ont parfois besoin de personne pour échanger directement, y compris pour parler gros sous. Toujours en 2015, une série de mails datés du mois de mars montrent que Jack Lang et sa femme Monique se sont rapprochés de Jeffrey Epstein pour lui soumettre l’idée d’acheter un magnifique riad à Marrakech, baptisé Ksar Massa, appartenant à un ami à eux.

« Une idée du prix ? », demande Epstein le 30 mars. Le lendemain, Jack Lang répond : « Le prix est 5 400 000 euros, offshore. » Interrogé par Mediapart, le président de l’Institut du monde arabe répond : « Je ne me souviens pas très bien de cette histoire, mais j’ai dû simplement transmettre les prétentions du vendeur, sans commentaire. » 

Ce n’est pas la première fois que le nom de Jack Lang est associé à celui de Jeffrey Epstein. En 2020, le site The Daily Beast a révélé qu’une fondation du financier radioactif avait versé 57 897 dollars en 2018 à une association tout juste créée par des proches de Jack Lang. Ce don devait servir à « financer un film », avait justifié l’ancien ministre auprès de Politico. Sobrement baptisé Jack Lang, la traversée du siècle, ce film ne sera jamais diffusé à cause de l’intensité du scandale Epstein, a rapporté Le Canard enchaîné.

Caroline Lang comme son père assurent n’avoir jamais suspecté la pédocriminalité de Jeffrey Epstein et le trafic sexuel qu’il est accusé d’avoir mis en place, ni en avoir été informés. « Un jour, il y a longtemps, il m’avait dit : “Si tu fais des recherches sur moi sur Google, peut-être que tu ne voudras plus jamais me parler” », se remémore Caroline Lang, qui poursuit : « Alors je suis allée chercher et j’ai trouvé dans la presse de Floride qu’il avait été condamné pour prostitution de mineures et qu’il avait été condamné pour cela en 2008. Il m’a dit qu’il avait payé sa dette et indemnisé les victimes, et je l’ai cru. »

Caroline Lang affirme « être tombée des nues » quand les dernières affaires ont explosé publiquement en 2019. Dans les semaines qui ont suivi le suicide de Jeffrey Epstein en prison, elle a réclamé la liquidation de Prytanee LLC, demandant à ne percevoir aucun avoir lié à la société.

De son côté, Jack Lang assure avoir toujours vu en Jeffrey Epstein « un véritable passionné d’art et de culture ». « Je suis tombé de l’armoire quand j’ai appris tout ce que l’on sait aujourd’hui. Mais on ne peut pas écrire l’histoire au futur antérieur, sinon on devient cinglé », conclut-il.

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