6 février 2026
Un rapport d’EDF est bloqué par l’État. Celui-ci démontre que varier la puissance des réacteurs a des limites économiques et techniques. Un document inflammable, à l’heure où l’avenir énergétique du pays est en débat.
Il devait éclairer un débat crucial sur l’avenir énergétique du pays. Il n’est jamais sorti. Depuis des semaines, un rapport interne d’EDF sur la modularité du parc nucléaire français est tenu à l’écart du débat public. Officiellement, pour éviter toute « instrumentalisation ». Officieusement, parce qu’il touche à une ligne de faille devenue trop sensible : jusqu’où peut-on pousser le nucléaire à jouer les variables d’ajustement d’un système électrique bouleversé par l’essor des renouvelables ?
La question n’a rien d’anecdotique. À la veille de la publication de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), ce document interne est devenu un objet politique inflammable, au point de cristalliser des tensions inédites au sein même d’EDF. Selon La Lettre, sa non-parution a provoqué un bras de fer entre la direction du groupe, représentée par Bernard Fontana, et Cédric Lewandowski, responsable du parc nucléaire, favorable à sa publication. Un rapport qui dérange, donc, mais que l’on préfère étouffer.
Un jeu perdant-perdant
Pourtant, sur le fond, le sujet n’a rien de nouveau. « Le parc des réacteurs français peut faire de la modulation de puissance pratiquement depuis sa création », rappelait en 2025 Olivier Dubois, de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) face à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst). Concrètement, cela signifie que plusieurs réacteurs peuvent passer de 100 % à 20 % de leur puissance en quelques dizaines de minutes, parfois deux fois par jour. Ce « suivi de charge », longtemps marginal, concerne désormais près des deux tiers du parc. Une pratique devenue presque banale à mesure que le solaire et l’éolien injectent sur le réseau une électricité intermittente, prioritaire, impossible à stocker massivement à ce stade.
Or, ce qui était ponctuel devient structurel. Le nucléaire n’est plus seulement un socle de « base » de notre électricité : il devient un amortisseur et presque une variable d’ajustement. Ce qui met en rage les défenseurs de l’atome comme le sénateur (Les Indépendants) Vincent Louault, féru de questions énergétiques. « Comme les énergies se cannibalisent entre elles, c’est le nucléaire qui doit s’effacer face aux renouvelables. C’est insensé ! » D’autant que cela a un coût.
L’un des symptômes de cette tension est apparu en mai 2025, avec un chiffre passé sous les radars : 29 jours comportant des heures à prix négatifs sur le marché de l’électricité. Un record qui n’est plus une anomalie mais une tendance. Le printemps dernier, la consommation est restée très basse, portée par des températures clémentes. Dans le même temps, la production solaire a explosé, l’éolien était bien présent, et le parc nucléaire largement disponible. Résultat : trop d’électricité et pas assez de consommation pour l’absorber. Les prix basculent alors sous zéro parfois jusqu’à -60 euros par mégawattheure (MWh). Comprendre que si votre centrale — nucléaire ou autre — produit de l’électricité, elle devra la payer pour l’écouler !
« Chaque variation sollicite des matériaux, des soudures, des équipements déjà vieillissants »
Dans ce jeu perdant-perdant, le nucléaire est particulièrement exposé. Conçu pour produire en continu, il module, s’use… et vend parfois à perte. Dans quelles proportions ? C’est ce que dit le fameux rapport. Ces prix négatifs fragilisent aussi les renouvelables, dont les modèles économiques sont mis sous pression, et encouragent des pratiques absurdes de bridage. Encore une fois, le phénomène devient une habitude et « révèle un système électrique structurellement surdimensionné par rapport à la demande, et finalement incapable d’anticiper la sobriété », signale Stéphane His, de l’association Énergies renouvelables pour tous.
En faisant du parc nucléaire la variable d’ajustement du système électrique, les conséquences économiques mais aussi industrielles et techniques sont là. Chaque variation de puissance sollicite des matériaux, des soudures, des équipements déjà vieillissants. Chaque cycle supplémentaire pèse sur les coûts de maintenance, la disponibilité des réacteurs, et donc sur la promesse de leur prolongation au-delà de cinquante ans — pilier de la stratégie nucléaire française avec la construction de six EPR2.
Un simple « point de vigilance » ?
À défaut du rapport, pistons les responsables d’EDF sur le sujet. Contactés par Reporterre, ils n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Lors de son audition du 19 janvier 2023 par la commission d’enquête consacrée à la souveraineté et l’indépendance énergétique du pays, Cédric Lewandowski, directeur exécutif d’EDF en charge du parc nucléaire, considérait à l’époque ces conséquences comme « tout à fait mineures, car la modularité reste aujourd’hui assez peu utilisée » avec un gros bémol en cas de recours accru à l’exercice. « Concrètement, ces éléments prospectifs nous interrogent sur le vieillissement accéléré éventuel que la modularité crée sur nos outils industriels. »
Devant l’Opecst, l’expert de l’ASNR, Olivier Dubois, préconisait la prudence : si aucun effet majeur n’est observé à ce stade, l’intensification des cycles de charge pourrait changer la donne, notamment sur le circuit secondaire, soumis à des contraintes thermiques et mécaniques répétées. « Il serait imprudent de prétendre […] que la modulation du fonctionnement des centrales soit une stratégie industriellement viable pour contrebalancer les effets de l’intermittence », concluait-il.
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Le 27 janvier 2026, lors de ses vœux à la presse, le président de l’ASNR Pierre-Marie Abadie a parlé d’un « point de vigilance » et non d’un réel problème de sûreté à ce stade. « L’impact organisationnel humain, sur le fonctionnement des salles de commande et sur les programmes de maintenance, est déjà avéré. Concernant les aspects matériels, à date, nous n’avons pas identifié de sujet technique qui ne soit pas maîtrisable au titre de la sûreté », a-t-il précisé.
Un contexte politique hautement inflammable
Alors pourquoi ce rapport d’EDF reste-t-il sous clé ? Parce qu’il arrive au pire moment. La publication de la PPE — qui doit fixer notre trajectoire énergétique pour les prochaines années : volumes de renouvelables, prolongation ou non des réacteurs, investissements massifs à engager, etc. — pétrifie l’exécutif depuis plusieurs mois. Or publier un document démontrant les limites physiques et économiques de la modularité nucléaire [1], c’est risquer de rallumer des braises déjà incandescentes.
Dans un contexte où le débat public est inlassablement pollué par une opposition caricaturale entre nucléaire et renouvelables, ce rapport sert de munitions contre l’éolien et le solaire. Certains plaident tout de go pour une réécriture de la PPE. « Je préconise la suspension de tout nouveau projet d’énergies renouvelables pendant cinq ans, dit le sénateur Vincent Louault à Reporterre, d’autant qu’il existe déjà 13 GW de capacité solaire à installer. » Un moratoire qui ne dirait pas son nom et qui reviendrait à figer la transition, au risque de renvoyer aux calendes grecques la question centrale : comment adapter le système électrique à la réalité d’une consommation en berne et à l’irruption de nouveaux modes de production ?
« Un parc nucléaire devenu trop rigide face à une demande en berne »
Selon plusieurs syndicats, élus et experts, l’État n’a pas à bloquer la diffusion de données techniques produites par une entreprise publique. « Ces informations devraient, au contraire, nourrir le débat démocratique », estime le député La France insoumise Maxime Laisney. La CFE-Énergies a appelé à intégrer ce rapport dans l’élaboration de la PPE, faute de quoi la stratégie énergétique reposerait sur « des hypothèses obsolètes ».
À cette crispation s’ajoute une proposition radicalement opposée. L’association Énergies renouvelables pour tous plaide ainsi pour une « mise sous cocon » temporaire et sélective de certains réacteurs nucléaires : une façon de les « garder au chaud » pour l’avenir, d’éviter qu’ils parviennent tous en fin de vie en même temps. Cela se traduirait par « une suspension encadrée de leur fonctionnement lors des périodes de surproduction, afin de limiter la modulation destructrice, de réduire les coûts et de redonner de l’air au système électrique ».
Une piste jusqu’ici taboue, qui revient à reconnaître que le problème n’est pas seulement celui de l’offre renouvelable, mais aussi celui d’un parc nucléaire devenu trop rigide face à une demande en berne. Entre mise sous cocon du nucléaire et mise sous cloche des renouvelables, le débat révèle surtout une impasse politique : l’incapacité persistante à poser calmement la question de la consommation, de la sobriété et du pilotage de la demande — autrement dit, à dire le vrai.
Un petit film pour comprendre les coûts du nucléaire… Gratuit et d’utilité publique !