Exclusif : comment le sénateur Duplomb a touché plus d’un million d’euros de subventions

Publication : Bon Pote

10/02/2026
©Crédit Photographie : Laurent Duplomb – Wikipedia commons | Montage Valentine Michel

Bottes au pied et fourche à la main. Le sénateur (LR) Laurent Duplomb se présente comme l’« ambassadeur » et le « défenseur » d’un monde rural en souffrance et se décrit comme un agriculteur « dans la moyenne française »

Nous avons vérifié. La réalité, c’est qu’il fait partie des agriculteurs les plus subventionnés de France, voire même dans les 1 % les mieux dotés pour l’année 2023 où il a reçu 209 000 euros de subventions. Depuis 2020, selon nos calculs basés sur les données de la PAC et des délibérations régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, la structure familiale de Laurent Duplomb a capté plus d’un million d’euros d’aides publiques.

Ces subventions ont explosé en 2025. Alors qu’il portait sa loi de « simplification » agricole – très contestée, notoirement dangereuse pour les Français et en partie censurée – son exploitation bénéficiait simultanément de subventions majeures pour des agrandissements précisément facilités par son propre texte.

Ces informations, inédites, prouvent que son exploitation est aux antipodes de la réalité des petits agriculteurs, qu’il n’hésite pas à dénigrer. Elles montrent aussi que, grâce à des mesures et décrets qui le concernent directement et grâce à des amitiés politiques, les actions du sénateur Duplomb sont très utiles aux finances de la ferme de l’exploitant Duplomb.

Laurent Duplomb : derrière le récit médiatique, la réalité d’une exploitation industrielle

D’abord, contrairement à ce qu’affirme Laurent Duplomb, sa ferme n’est pas dans la moyenne française. On y trouve 300 bovins, dont 130 vaches laitières.

En France, 7459 des 65 000 fermes laitières ont plus de 100 vaches, et seules 2400 ont plus de 150 vaches. Cela veut dire que 96 % des fermes ont moins de 150 vaches et 85 % ont moins de 100 vaches.

C’est dans cet intervalle que se situe l’exploitation de Laurent Duplomb.

Une loi utile pour les agrandissements de Laurent Duplomb ?

Ce chiffre de 130 vaches dans l’exploitation de Laurent Duplomb est important à connaître pour une autre raison. Deux décrets d’application de sa loi Duplomb visant à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » ont été publiés début février. Ces décrets reculent notamment le nombre de vaches à partir duquel un agriculteur doit demander une autorisation à l’Etat, afin de garantir la maîtrise des risques de nuisances et de pollutions de son élevage. Ce seuil est passé de 150 à 200.

La loi du sénateur Duplomb pourrait donc être utile à l’exploitant Duplomb, s’il veut agrandir encore sa ferme et accueillir quelques dizaines de vaches supplémentaires. Or, vous allez le voir, c’est exactement ce à quoi il a travaillé – et ce pourquoi il a été subventionné – tout au long de l’année 2025 et en parallèle du vote de sa loi.

Un géant économique dans un département en difficulté agricole

L’exploitation de Laurent Duplomb compte 180 hectares (la moyenne du département est de 81 hectares pour les exploitations laitières) dont 10 hectares sont consacrés à la culture de Lentille Verte du Puy (c’est deux fois plus que la moyenne du département), 40 hectares de céréales (dont 10 hectares de seigle dédiés à la méthanisation) et 40 hectares de maïs irrigué. Le tout est complété par une retenue d’eau et une unité de méthanisation, visibles sur les photos ci-dessous.

L’agriculteur, qui travaille sur la ferme avec trois membres de sa famille, se félicite d’avoir « multiplié par quatre ses rendements ». Ce succès est rare en Haute-Loire : au dernier recensement, un quart des exploitations du département ont disparu sur une décennie (elles étaient 5114 en 2010, et 3950 en 2020).

Légende : La ferme de Laurent Duplomb, dans laquelle on voit un méthaniseur et plusieurs bâtiments en extension et recouverts de panneaux solaires. Capture d’écran / Reportage de (C dans l’air)

Une majorité (73 %) des exploitations encore en vie sont des petites ou des micros exploitations (leur potentiel agricole est inférieur à 100 000 ou 25 000 euros).

Des exploitants que Laurent Duplomb, cité par Politis, assume tout à fait de ne pas défendre : « En France, un tiers des exploitations agricoles a un chiffre d’affaires inférieur à 25 000 euros par an. Ceux-là, ce ne sont pas des agriculteurs, ils vivent des aides. Ma proposition de loi, c’est pour les deux-tiers qui produisent quelque chose.» Ce ne sont les seuls bénéficiaires de subventions qu’il dénigre : il a encore dénoncé les subventions touchées par France Nature Environnement et Générations futures lors de son intervention parlementaire fin janvier.

Voilà qui rend encore plus intéressant le secret de Laurent Duplomb pour prospérer, là où tant de ses voisins stagnent. Selon son entretien avec C dans l’air, sa réussite passe par le fait de « s’agrandir ». Encore faut-il en trouver les financements. Or l’expansion de Laurent Duplomb repose beaucoup sur un outil qu’il critique publiquement : les subventions. Le sénateur fustige les aides, mais l’exploitant en a fait le moteur de sa ferme.

Radiographie d’un système de subventions exceptionnel

Dans le top 1% des fermes les plus aidées en 2022/2023

Pour comprendre la suite, il faut entrer pendant quelques lignes dans le détail des aides agricoles. La plupart dépendent de la PAC (Politique Agricole Commune) et donc de l’Union européenne.
Cette aide se divise en deux « piliers » : le premier pilier finance les aides directes au revenu (selon la surface et le nombre d’exploitants de la ferme) et le second soutient le développement économique agricole (prime à l’installation, prime pour les zones et climats difficiles, soutien à la construction d’infrastructures). Ce sont les régions qui sont les autorités de gestion pour la majeure partie du second pilier.

Montant des subventions reçues par l’exploitation de Laurent Duplomb  sur la période 2022/2023 : 209 415 euros

Ces fonds sont attribués sur des périodes qui vont d’octobre à octobre, aussi on présentera ces subventions à cheval sur deux ans.

Selon nos informations, l’exploitation de Laurent Duplomb a cumulé 209 415 euros de subventions sur l’exercice 2022/2023.

Capture d’écran : subventions versées au Gaec des Calards en 2022/2023

Seules 1,1% des exploitations françaises avaient touché davantage sur la période.

Dans le détail, Laurent Duplomb et ses associés ont touché 56 000 euros au titre du premier pilier, à savoir les aides liées au nombre d’hectares et d’exploitants. C’est déjà au-dessus de la moyenne des aides directes des fermes laitières en France, qui s’élève à 38 000 euros. À ces fonds s’ajoutent 37 500 euros d’aides liées à sa position géographique (contraintes naturelles de la montagne) et d’autres fonds dus à la présence d’un jeune agriculteur sur la ferme.

Surtout, s’ajoutent encore 115 000 euros votés en 2021 et payés en 2022/2023 par la région pour des agrandissements de la ferme, l’installation d’un robot de traite et la couverture de bâtiments par des panneaux photovoltaïques. La décision, on le verra, était soumise à délibération du Conseil Régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, présidé alors par Laurent Wauquiez.

Légende : Subvention attribuée au Gaec de Laurent Duplomb en 2021 et versée en 2022/2023

Montant des subventions reçues par l’exploitation de Laurent Duplomb sur la période 2023/2024 : 102 245 euros

En 2023/2024, la ferme de Laurent Duplomb a touché 102 245,26 euros de la PAC, dont les deux tiers au titre du Pilier 1. Une délibération de la région a aussi attribué à la ferme de Laurent Duplomb une nouvelle subvention de 13 072 euros, destinée à l’aménagement du bâtiment d’élevage et qui n’est pas mentionnée dans les versements PAC. A-t-elle été versée ultérieurement ? Contacté, ni la région ni Laurent Duplomb n’avait répondu au moment où nous publions cet article.

Légende : Subvention attribuée au Gaec de Laurent Duplomb en 2023

Sur la période 2025/2026 : un jackpot en plein débat législatif

La période 2025/2026 marque un tournant spectaculaire pour l’exploitation de Laurent Duplomb. Alors que le sénateur est au sommet de son influence politique, les vannes du financement public s’ouvrent plus grand que jamais. Selon les documents que nous avons consultés, deux subventions majeures ont été accordées par la région au moment précis où le sénateur portait son texte de loi.

Nos informations montrent que Laurent Duplomb a obtenu via la région une première aide de plus de 250 072 euros de subventions visant à agrandir un bâtiment d’élevage (l’aide se divise en 150 403 euros du FEADER et 100 269 euros d’aide directe de la région).

À cette aide s’en ajoute une autre, de 106 000 euros (63 889 du FEADER et 42 593 de la région), pour la construction d’un bâtiment de stockage du fourrage et la construction de silos.

Ces aides ont été décidées en février 2025 puis officialisées par la région lors d’une délibération des 26 et 27 juin 2025.  En plein pendant le vote de la loi Duplomb, donc, puisque la Commission Mixte Paritaire (CMP) s’est réunie le 30 juin pour valider le texte final de sa loi.

À ces aides liées aux investissements de la ferme s’ajouteront donc les aides habituelles de la PAC, dont les montants ne sont pas encore connus mais devraient s’approcher des 100 000 euros vu ce qu’a touché Laurent Duplomb les années précédentes. Si l’on ajoute ces différentes sommes, on dépasse les 450 000 euros (150 403 du FEADER et 100 269 de la région pour l’agrandissement bâtiment, 63 889 euros du FEADER et 42 593 euros de la Région pour le stockage et le silos et 100 000 € au titre des aides habituelles de la PAC).

Légende : Subventions attribuées au Gaec de Laurent Duplomb en 2025

Une générosité régionale au moins depuis 2020

Selon nos informations, en 2021/2022, la ferme de Laurent Duplomb avait déjà touché 108 723 euros de la PAC, dont 37 000 euros de la région pour des investissements. Et d’autres financements, qui n’apparaissent pas ou plus aujourd’hui sur la plateforme Télépac, ont été décidés par la région.

Selon des documents que nous nous sommes procurés, la région avait en effet validé en janvier 2020 le financement de l’extension de la bassine (retenue d’eau) de Laurent Duplomb, à hauteur de 39 000 euros, dont 14540,32 euros viennent directement de la région Auvergne-Rhône-Alpes. Mais ce n’est pas tout. L’épouse et associée de Laurent Duplomb, Béatrice Duplomb, a aussi reçu pas moins de 205 000 euros d’aides européennes entre 2020 et 2022 pour la construction d’une usine de production de gaz issu de méthanisation dans la ferme de Laurent Duplomb.

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Conflits d’intérêts ? Des fonds versés via la signature de son « ami » Laurent Wauquiez

Laurent Duplomb est qualifié depuis 2017 de « poisson-pilote » de Laurent Wauquiez au Sénat. Ce dernier considère Laurent Wauquiez comme un « ami». Le patron des LR apparaît comme son mentor dans les portraits de Laurent Duplomb, on le voit dans cette vidéo où Laurent Wauquiez tapote la tête de Duplomb.

Or les fonds régionaux touchés par Laurent Duplomb dépendent de délibérations signées par Laurent Wauquiez ou par son successeur Fabrice Pannekoucke (parfois qualifié d’« homme de paille » de Laurent Wauquiez).

Ces informations posent question d’autant plus que la gestion des fonds régionaux et son manque de transparence ont déclenché à la fois plusieurs enquêtes journalistiques (MédiacitésLe MondeMediapart), mais aussi des procédures du parquet national financier (contre Laurent Wauquiez lui-même et contre l’un de ses proches) ou encore des requêtes de l’association de lutte contre la corruption Anticor. Tous dénoncent un manque de transparence (notes de frais non communiquées), des dépenses somptuaires ou illégitimes (dîners des sommetssondagessoupçons d’emploi fantômes) et une préférence marquée dans l’octroi des fonds pour certains territoires marqués à droite, dont la Haute-Loire où se situe la ferme de Laurent Duplomb.

Dans ce contexte, nous avons adressé à la région la question suivante : « Des mesures particulières ont-elles été prises pour éviter tout conflit d’intérêt lors des délibérations concernant les aides perçue par le Gaec de Laurent Duplomb, compte tenu des fonctions électives de Monsieur Duplomb et de sa proximité avec Laurent Wauquiez ?» Nous n’avons pas eu de réponse au moment où nous publions notre article.

La question se pose d’autant plus que (comme l’indiquait une enquête publiée par les Jours), dans au moins l’un des documents d’attribution de subvention mentionnant Laurent Wauquiez comme « représentant » du « financeur de l’opération », on peut lire que « le bénéficiaire (Laurent Duplomb, donc) s’engage à prendre toutes les mesures nécessaires afin de prévenir tout risque de conflit d’intérêts », précisant par ailleurs : « Il y a conflit d’intérêts lorsque la réalisation impartiale et objective de l’opération est compromise pour des motifs affectifs, d’affinité politique ou nationale, d’intérêt économique. »

Convention avec la région pour une aide reçue et signée par Laurent Duplomb pour sa bassine en janvier 2020

Sénateur ou exploitant : pour qui roule Laurent Duplomb ?

Si le sénateur Duplomb affirme vouloir avec sa loi « répondre aux demandes des filières agricoles », ses mesures favorisent surtout un modèle industriel dont il est, comme le montre notre enquête, l’un des principaux bénéficiaires. Cet intérêt personnel entre en collision directe avec l’intérêt général, puisque des experts scientifiques soulignent les effets délétères de sa loi sur l’environnement et la santé.

Bon Pote a interrogé Mathieu Courgeau, éleveur laitier en Vendée et co-président du collectif Nourrir, une alliance de 50 organisations (syndicats, ONG) qui prône une transition agricole écologique et sociale. Il voit dans les démarches de l’exploitant et du sénateur Duplomb une même vision idéologique : « Cette vision de l’agriculture, c’est concentrer dans les mêmes mains les terres, les bâtiments et les aides publiques, pour favoriser quelques exploitations considérées comme les plus productives ». L’éleveur et son collectif portent d’autres solutions, largement invisibilisées dans le débat public : « une meilleure répartition des moyens de production entre un maximum d’agriculteurs et sur tous les territoires, pour assurer notre souveraineté alimentaire et augmenter la résilience de notre système agricole ».

Pour résoudre les problèmes économiques des agriculteurs et pour gagner en équité, mieux répartir les aides semble indispensable, alors qu’en Europe 20 % des agriculteurs les plus riches touchent 81 % des aides de la PAC. L’une des mesures portées pour ce faire par de nombreux experts et collectifs européens est le plafonnement et/ou la dégressivité des aides de la PAC. Ces réformes bénéficieraient à la santé publique, à l’environnement et à la majorité des paysans. Mais elles auraient un défaut majeur pour le sénateur de Haute-Loire : elles le priveraient d’une partie des aides qui sont, aujourd’hui, au cœur de son modèle économique.