SE SOUVENIR D’EUX

Il y a des jours où l’Histoire revient frapper à la porte.
Pas en criant. Pas en grondant.
Simplement en rappelant des noms.
Ce 21 février n’est pas une date comme les autres. C’est une cicatrice dans le calendrier.
Ce jour-là, au fort du Mont-Valérien, on a fusillé des hommes parce qu’ils avaient choisi de résister. Parce qu’ils avaient choisi la France — alors même qu’elle n’était pas leur pays de naissance. Ils venaient d’Arménie, de Pologne, d’Italie, d’Espagne, de Hongrie, de Roumanie. Ils parlaient d’autres langues, priaient parfois d’autres dieux, portaient d’autres souvenirs. Mais ils avaient une seule patrie : la liberté.
On les appelait les FTP-MOI.
Les étrangers de la Résistance.
Les indésirables devenus indispensables.
Leurs visages furent placardés sur les murs de Paris par la propagande nazie — cette sinistre Affiche rouge censée les faire passer pour des criminels. On voulait qu’on les craigne. On les admira. On voulait qu’on les rejette. On les pleura. On voulait qu’on les oublie. On les grava dans la mémoire.
Au centre de cette constellation d’exilés debout se tenait Missak Manouchian.
Il avait trente-sept ans.
Trente-sept ans, c’est l’âge où l’on commence à croire qu’on a encore du temps. Lui n’en avait plus. Il le savait peut-être. Mais il avait autre chose : une certitude calme, une fidélité plus forte que la peur.
Autour de lui, il y avait :
— Celestino Alfonso, Espagnol, 27 ans.
— Olga Bancic, Roumaine, 32 ans, seule femme du groupe, guillotinée plus tard en Allemagne.
— Joseph Boczov, Hongrois, 38 ans, ingénieur chimiste.
— Georges Cloarec, Français, 20 ans.
— Rino Della Negra, 19 ans, footballeur du Red Star.
— Thomas Elek, 18 ans, étudiant.
— Maurice Fingercwajg, 19 ans.
— Spartaco Fontanot, 22 ans.
— Jonas Geduldig, 26 ans.
— Emeric Glasz, 42 ans, ouvrier métallurgiste.
— Léon Goldberg, 19 ans.
— Szlama Grzywacz, 34 ans.
— Stanislas Kubacki, 36 ans.
— Cesare Luccarini, 22 ans.
— Armenak Manoukian, 44 ans.
— Marcel Rajman, 21 ans.
— Roger Rouxel, 18 ans.
— Antoine Salvadori, 24 ans.
— Willy Schapiro, 29 ans.
— Amedeo Usseglio, 32 ans.
— Wolf Wajsbrot, 18 ans.
— Robert Witchitz, 19 ans.
Ils avaient l’âge d’aimer.
Ils avaient l’âge de vivre.
Ils ont eu l’âge de mourir.
Ce qui frappe, quand on lit leurs noms, ce n’est pas seulement leur jeunesse. C’est leur fraternité. Une fraternité qui ne reposait ni sur le sang ni sur le sol, mais sur une idée : celle qu’un pays vaut qu’on meure pour lui quand ce pays incarne quelque chose de plus grand que lui-même.
Ils n’étaient pas nés français.
Ils sont morts pour la France.
Alors oui, il faut les redire. Les redire tous. Les redire lentement. Comme on égrène un chapelet. Comme on ravive une flamme. Parce que les noms sont des remparts contre l’oubli, et que l’oubli est toujours le premier allié de la haine.
Se souvenir d’eux, ce n’est pas regarder le passé.
C’est défendre le présent.
Et chaque fois que l’ombre tente de revenir marcher dans nos rues, il suffit d’ouvrir la mémoire pour que leurs visages s’avancent encore — calmes, dignes, irréfutables — et nous rappellent ceci :
la barbarie fait du bruit,
mais le courage fait l’Histoire.
Et c’est une insulte qu’aujourd’hui, le gouvernement français autorise un défilé fasciste à la mémoire d’un fasciste, certes tué par des nervis d’extrême-gauche à sept contre un, ce qui est d’une lâcheté absolue, mais ce défilé autorisé par le gouvernement français en cette date anniversaire est un affront total à la mémoire du groupe Manouchian.