Rappelle-toi ce qu’ils t’ont fait…

« Nous sommes le parti de la haine active du fascisme »
Alain Brossat

paru dans lundimatin#510, le 23 février 2026

La mort du néo-fasciste Quentin Deranque, à la suite d’une bagarre, a suscité une réaction médiatique et politique sans précédent. Une minute de silence à l’assemblée nationale, 3000 néonazis qui défilent un samedi après-midi en plein Lyon et les politiciens de tous poils qui rivalisent d’opportunisme crasse et d’indécence historique. Le philosophe Alain Brossat rappelle ici quelques bases : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative.

Pour commencer par le plus élémentaire : tous ceux qui, de façon organisée, luttent en vue d’empêcher la conquête de la rue par les fascistes sont des amis [1]. Nous leur devons pleine solidarité, soutien inconditionnel face à toutes les formes de répression qui les menacent, dans un contexte où les différentes composantes de la gauche institutionnelle se bousculent au portillon pour… les lâcher, ajoutant, le plus souvent, la calomnie à l’abandon [2].

Leur engagement vient nous rappeler cette vérité tout aussi élémentaire : le fascisme se combat dans la rue aussi, et pas seulement de façon facultative ou en dernier lieu ; ceci pour la bonne et simple raison que la conquête de la rue a, depuis que le fascisme (les mouvements fascistes) existent été pour eux la voie royale de l’accession au pouvoir. Les efforts pathétiques du Rassemblement national encravaté pour tracer une ligne de démarcation entre sa stratégie de conquête du pouvoir par les urnes et l’agitation montante des groupuscules fascistes ne doivent pas faire illusion – la frontière qui séparerait les notabilisés des énergumènes et des nervis est une vraie passoire, il suffit d’y aller voir d’un peu près sur le terrain pour s’en convaincre. Le fascisme d’ambiance sur lequel surfe le RN trouve ses marques dans la rue non moins que dans la Bollosphère. Depuis que le fascisme existe, ces complémentarités entre fascisme de bandes et de milices (SA, Arditi del Popolo…) et fascisme en quête de respectabilité ont toujours existé.

Pour cette raison, oui, aujourd’hui comme hier, la rue est un front de lutte contre le fascisme et, par définition, la lutte dans la rue, pour la rue, n’est pas un dîner de gala. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’une lutte conduite en vue d’instaurer la terreur rouge, ou woke ou islamo-gauchiste (etc.) dans les rues de nos villes paisibles, il s’agit bien d’une lutte défensive – les fascistes se sentent le vent en poupe (non sans raison, hélas) et ils entendent que cela se voie et que cela se sache – dans la rue aussi, donc. L’institution politique, les médias sous influence, une partie des élites leur prêtent la main, de façon plus ou moins active. En tout cas, on n’a pas souvenir qu’après l’assassinat de Clément Méric par un militant fasciste, l’Assemblée nationale se soit fendue d’une minute de silence [3].

Avec tout ça, nous avons un sérieux problème avec l’antifascisme comme tradition historique. Généalogiquement, cette tradition nous reconduit infailliblement à ses collusions avec les palinodies de la social-démocratie et les crimes de Staline, dans les années 1930 ; aux inconséquences de cet antilepenisme incantatoire qui, dans les dernières décennies du siècle précédent, se focalisait à peu près exclusivement sur le Front national (« Ras le Front »), confondant de ce fait même le symptôme avec la maladie et demeurant constamment aveugle face au phénomène de la montée d’un nouveau fascisme multipolaire, transversal, moléculaire davantage que molaire, propre à corrompre la totalité de l’institution politique, empoisonnant le débat public, et préparant la voie, au fil des deux premières décennies de notre siècle, à ce qui constitue la texture la plus solide de notre présent : le réagencement de toute la vie politique et publique autour d’un bloc hégémonique post-néo fasciste, avec pour pivot la constellation RN-CNews.

Nous ne pouvons donc pas nous couler dans la rhétorique et renouveler les effets de manche de la supposément grande tradition de l’antifascisme remontant au Front populaire et avant, Comité Amsterdam-Pleyel, Congrès européen contre le fascisme et la guerre (etc.) – en affectant d’ignorer que cet antifascisme-là n’a rien arrêté du tout, ni la conquête du pouvoir par Hitler, ni la victoire de Franco en Espagne, ni la formation de l’Axe, ni la Seconde guerre mondiale, achevant sa course sur le tas de fumier du Pacte germano-soviétique.

Plutôt que nous abriter sous la toiture éventrée de cet antifascisme, nous devrions plutôt être portés à dire, tout simplement, que ce qui nous rassemble, c’est la haine du fascisme – sous tous ses atours, dans toutes ses déclinaisons, à toutes ses époques. Nous sommes le parti de la haine active du fascisme, parce que nous savons que ce que tous les fascismes ont en commun, c’est leur ligne de mort, le bouquet des affects tournés vers la mort – le grand ressentiment, l’esprit de vindicte, la passion de nuire à toute figure de l’altérité irréductible aux fantasmes identitaires et aux rêveries cannibales d’homogénéisation et de mise au pas. Cette haine du fascisme est une puissance créatrice et vitale, le fondement de ce qui persévère de notre énergie tournée contre le culte de la mort. Il est des circonstances où il faut savoir, pour notre salut et celui de ce qui nous est cher, revendiquer la haine réparatrice et les flux d’énergie combattante qui y trouvent leur source.

Il n’est rien de plus oiseux que les débats casuistes dans lesquels se complait une certaine sphère intellectuelle, quant à la définition de ce que seraient en vérité aussi bien les forces politiques institutionnelles (qui, depuis quelque temps déjà, campent aux portes du pouvoir) que les activistes obstinés à redonner des couleurs au fascisme de rue – ce grouillement infâme que les journalistes s’obstinent à associer à tous les vocables et euphémismes disponibles en vue d’éviter de prononcer le nom de la chose – fascisme, fascistes. Ce qui doit prévaloir, ici, ce n’est pas une analyse statique, en forme de dissection des caractéristiques de ces mouvements, éventuellement référée à des « modèles » empruntés au passé ; c’est une approche dynamique de ces phénomènes – de leur provenance comme de ce qu’ils nous promettent, si l’on peut dire. Les mots clés auxquels se cramponnent aussi bien les journalistes que les gens de la politique institutionnelle lorsqu’il s’agit de nommer ces courants (extrême droite, droite radicale, ultra-droite…) sont empruntés au vocabulaire du parlementarisme et à l’imaginaire qui s’y attache ; ils sont destinés à acclimater ces mouvements aux conditions de la politique parlementaire, envers et contre tout – ils ont leur couvert mis au banquet de la démocratie parlementaire, fût-ce tout en bout de table. C’est une façon de les désigner comme inclus malgré tout, plutôt que comme des factieux ou des ennemis incarnant une menace vitale pour l’institution démocratique. Dès que le mot fascisme est prononcé, tout cet édifice de faux-semblants s’effondre, le roi est nu, le danger est nommé… C’est, précisément ce à quoi ne sauraient se risquer nos démocrates, tant sont innombrables les fils invisibles, les connivences subreptices qui les lient à cette engeance-là – voyez l’allant avec lequel le ministre de l’Intérieur a donné son feu vert aux manifestations en hommage au fasciste mort, à Lyon et ailleurs…

Il en va de même de l’usage euphémistique du pseudo-concept de « populisme » qui a longtemps servi, dans les cours de science politique comme dans les rédactions à éviter de nommer (ou regarder en face) la marée montante des courants fascistes en France et ailleurs. Le terme « populisme » présente, pour la pensée du juste milieu, l’immense avantage de permettre de renvoyer dos-à-dos les « extrêmes », de droite et de gauche – mais plus les choses avancent et plus cette opération lénifiante expose ses limites : à l’heure de la minute de silence à l’Assemblée, de la curée lancée contre LFI à l’occasion du fait divers lyonnais, il est tout à fait clair que le juste milieu a fait son choix – c’est du côté du « populisme de droite » qu’en toutes choses son cœur penche.

Traduit en langue d’avant-guerre, ce positionnement désormais solidement établi et ouvertement affiché se dit : « Plutôt Hitler que le Front populaire ». La chose amusante, si l’on peut dire, c’est qu’en de telles circonstances, lorsque la classe dominante et les élites gouvernantes se voient à la croisée des chemins, la figure du diable qu’elles contre-apposent au fascisme vers lequel elles se laissent glisser en soupirant est, en vérité, une baudruche, un épouvantail – Blum, Mélenchon…

Une approche dynamique de l’ascension des mouvements fascistes doit s’originer dans notre sensibilité, notre détestation du fascisme. Elle se tient dans l’espace dessiné par ces deux formules : « Rappelle-toi ce qu’ils t’ont fait » [4] et « Imagine ce qu’ils sont prêts à te faire ». Elle se fonde sur la capacité à identifier le fascisme, au fil de ses déplacements mais aussi de ses continuités, dans les petites comme les grandes choses, à le subodorer et le débusquer aussi là où nous ne l’attendions pas – le fascisme contemporain est plutôt fluide voire liquide que compact, plus insidieux que braillard, souvent subreptice jusqu’à ce qu’il soit parvenu à ses fins – l’occupation des lieux de pouvoir et la colonisation des moyens associés à celui-ci. C’est l’une des raisons pour lesquelles le RN n’a pas besoin, pour consolider son hégémonie présente, de conquérir la rue de haute lutte, au risque de salir son complet-veston parlementaire (les taches de sang sur les vêtements, quelle plaie) – la rue, il la tient déjà largement et sans efforts particuliers par le biais d’une police largement gagnée à ses idées.

« Rappelle-toi ce qu’il t’ont fait » fait ici référence à une autre tradition que celle de l’antifascisme des appareils, celle de l’expérience et de la mémoire collective des combattants et des vaincus d’hier, tombés dans la lutte contre le fascisme, ce qu’ils ont fait à ceux qui sont tombés en Espagne, ont péri et dépéri dans les camps nazis, ont été abattus par les fascismes coloniaux, post-coloniaux, tropicaux ou pas, ont succombé sous les coups du facho-suprémacisme blancs aux Etats-Unis, en Afrique du Sud et ailleurs, c’est à moi qu’ils l’ont fait aussi – le reste n’est qu’une question de hasard ou de grâce de la naissance tardive, les stigmates de la lutte et des combats perdus (et les traces glorieuses des rares que nous avons gagnés) sont inscrits dans nos corps aussi.

Au reste, « imagine ce qu’ils sont prêts à te faire », cela découle aussi de la capacité que nous avons dû acquérir, au fil de l’expérience historique, de concevoir la banalité de l’inconcevable – qu’au fil d’un imperceptible déplacement, la fusion de la puissance étatique et des flux fascistes s’étant enfin produite, les bavures et les brutalités routinières aient (auront) cédé la place à différentes formes de torture en bonne et due forme, dans nos commissariats de police, comme au temps de la guerre d’Algérie, comme dans les prisons israéliennes aujourd’hui. Ce qu’ils sont prêts à nous faire, c’est ce qu’ils ont toujours fait, en bons somnambules mis en mouvement par leur cerveau reptilien qu’ils sont.

De tous les mouvements politiques apparus au XXe siècle, le fascisme est l’un des plus enclins à faire des promesses. Mais ce qui le singularise, c’est que les promesses de satisfactions vindicatives et éradicatrices qu’il destine au peuple reconditionné en populace, il les tient et, le plus souvent, au delà de tout ce que nous serions portés à craindre, tout instruits par l’expérience historique que nous soyons.

Un jeune nazi lyonnais mobilisé en vue d’entraver la tenue d’une réunion publique rassemblée autour de Rima Hassan, militante de la cause palestinienne, est mort à l’occasion d’une rixe avec des activistes de l’autre bord. Dans d’autres circonstances, cela a été et ce seront nos amis mobilisés dans la lutte contre le fascisme de rue qui ont payé et paieront le prix du sang – c’est le risque inhérent à ce genre de rencontre. Le spectre de la violence qui monte et du chaos qui menacerait du fait des brutalités perpétrées par une ultra-gauche enragée est une pure construction discursive, perverse et nihiliste, dérisoire. Avant et après Mais 68, c’étaient des services d’ordre casqués, armés de manches de pioche et de pieds de tables métalliques, composés de dizaines voire de centaines d’individus qui s’affrontaient ou en décousaient avec la police. Il ne s’agit pas là de l’évocation d’un quelconque Age d’or de la violence militante, mais du rappel d’un simple fait, destiné à renvoyer à leur inconsistance toutes les surenchères verbales qui se sont produites autour de ce qui demeure un enchaînement de circonstances (selon les photos diffusées par la presse, aucun des adversaires du jeune fasciste n’était armé de quoi que ce soit) et qui, en alimentant le discours sécuritaire, apportent en toute connaissance de cause de l’eau au moulin des fascistes de gouvernement.

En cette circonstance comme en tant d’autres, le premier pas de l’émancipation est celui qui consiste à ne pas se laisser intimider. A continuer de parler librement d’une actualité qui nous accable. A expérimenter avec esprit de suite et en toute sobriété (simplicité) le courage de la vérité.

Alain Brossat

[1Je préfère ici « ami » à « camarade » pour deux raisons : primo, je ménage la sensibilité de ceux qui, parmi nous, trouvent que « camarade » les reconduit aux temps poussiéreux de la militance héroïque, deuxio, les fascistes, en plagiaires invétérés des mouvements révolutionnaires qu’ils sont et ont toujours été, emploient désormais couramment le mot camarade. Or, moins on n’a de mots clés en partage avec l’ennemi, mieux on se porte.

[2Une parfaite symétrie se constate entre la façon dont le RN prend diplomatiquement ses distances d’avec les adeptes du fascisme de rue (« Zouaves » et autres néo-post-GUD…) et la manière dont, après la mort de l’activiste fasciste lyonnais, LFI se détourne pudiquement de La Jeune Garde – le parlementarisme est bien ici, dans les deux cas, l’école de la bassesse et la turpitude.

[3Je n’ai pas étudié les images dans le détail, mais il me semble bien que lors de l’hommage rendu à l’Assemblée au fasciste mort, la gauche entière, LFI incluse, se soit associée sans barguigner à cette bouffonnerie abjecte – des élus du peuple se disant représentants de la gauche radicale et insoumise saluant la mémoire d’un fasciste mort dans une échauffourée de rue, c’est inédit autant que confondant, et, une fois encore, riche d’enseignements quant aux ravages du crétinisme parlementaire.

[4Ricorda cosa ti hanno fatto in Auschwitz, opéra de Luigi Nono, 1966.